Est démocratique, une société qui se reconnaît divisée, c’est-à-dire traversée par des contradictions d’intérêt et qui se fixe comme modalité, d’associer à parts égales, chaque citoyen dans l’expression de ces contradictions, l’analyse de ces contradictions et la mise en délibération de ces contradictions, en vue d’arriver à un arbitrage.
J’avoue qu’elle n’est pas de moi, mais de Paul Ricœur. Cela ne doit pas être la première fois que je la cite ici. Mais je ne m’en lasse jamais.
Je serais cynique, je dirais qu’il y a bien longtemps que nos sociétés ne sont plus un brin démocratiques. Les hommes se contentent de jouer à la démocratie, comme on joue la comédie. Mi-marionnette, mi-bête domestiquée.
L’esprit robuste charge sur lui tous ces fardeaux pesants : tel le chameau qui sitôt chargé se hâte vers le désert, ainsi lui se hâte vers son désert.
Ils se contentent de suivre des règles dont il ne comprennent plus le sens.
Quel est le grand dragon que l’esprit ne veut plus appeler ni dieu ni maître ? « Tu dois », s’appelle le grand dragon.
Nos institutions politiques ne sont que châteaux de cartes hérités de nos ancêtres pour conserver encore l’illusion de démocraties.
Et Zarathoustra s’arrêta et réfléchit. Enfin il dit avec tristesse : Tout est devenu plus petit !
Ils croient que la démocratie est le vote. Ils croient que le vote est leur liberté. Ils croient que la liberté est leur individualisme (un des vices délétères de la démocratie selon A. de Tocqueville).
Et il en est d’autres qui appellent vertu la paresse de leur vice ; et quand une fois leur haine et leur jalousie s’étirent les membres, leur « justice » se réveille et se frotte les yeux pleins de sommeil.
Et il en est d’autres qui sont attirés vers en bas : leurs démons les attirent. Mais plus ils enfoncent, plus ils ont l’œil brillant et plus leur désir convoite leur Dieu.
Hélas ! Le cri de ceux-là parvint aussi à votre oreille, ô vertueux, le cri de ceux qui disent : « Tout ce que je ne suis pas, est pour moi Dieu et vertu ! »
Et il croit à leur individualisme comme de la vertu de leurs besognes quotidiennes.
Et il en est d’autres qui s’avancent lourdement et en grinçant comme des chariots qui portent des pierres vers la vallée. Ils parlent beaucoup de dignité et de vertu, — c’est leur frein qu’ils appellent vertu.
Et il en est d’autres qui sont semblables à des pendules que l’on remonte ; ils font leur tic-tac et veulent que l’on appelle tic-tac — vertu.
Et la démocratie est devenue :
Nous ne mordons personne et nous évitons celui qui veut mordre ; et en toutes choses nous sommes de l’avis que l’on nous donne.
Une nation essentiellement fondée sur le partage de valeurs ou principes communs. Les concepts de self-made man (mixité socio-économique fondée sur le travail) et de destinée (la réussite est prédéterminée) sont très largement partagés. Toutefois le racisme, issue du passé esclavagiste et ségrégationniste, vient nuancer cette construction nationale.
On peut considérer, de manière un peu schématique, qu’il y a deux composantes de l’exceptionnalisme. L’une, qui concerne l’Amérique elle-même (et que l’on trouve chez Tocqueville), postule que les États-Unis, parce qu’ils n’ont pas connu le féodalisme, ne sont pas une société de classes, mais une société fluide, où les individus circuleraient librement au gré de leurs réussites et de leurs échecs. C’est le mythe classique du self made man, selon lequel vous pouvez réussir quelle que soit votre origine sociale, parce qu’il n’existerait pas de barrières symboliques, fondées sur le titre et le patrimoine.
La seconde composante concerne le rôle de l’Amérique dans le monde, et repose sur l’idée de « mission », qui trouve ses racines chez les puritains du XVIIe siècle, puis est reprise au moment de la colonisation du pays (c’est la théorie de la « destinée manifeste ») et se concrétise à partir du XXe siècle dans la politique extérieure volontariste du pays. Sur ce dernier point, Obama a clairement voulu se démarquer de George W. Bush, en favorisant une position multilatérale, même si elle peut prendre la forme du « leading from behind », par exemple en Libye. Romney, en revanche, est très clairement dans une optique de restauration de cette mission de l’Amérique, notamment par rapport à l’Iran, au nom de l’idée que les États-Unis ne sont pas un pays comme les autres ; Obama aurait, selon lui, renoncé à l’exceptionnalisme dans ce domaine.
[…]
Dans la vision exceptionnaliste, il existe une autre originalité des États-Unis, à savoir que c’est une nation fondée sur des principes, plus que sur un peuple ou un territoire. Le « Nous, le peuple » de la Constitution est alors perçu comme performatif, car il fait advenir un peuple qui n’existait pas auparavant (les Indiens en étant exclus), sur un territoire encore largement inconnu à la fin du XVIIIe siècle.
Cette nouvelle nation se fonde donc sur des mots et des principes, comme la liberté ou la recherche du bonheur. Cela en fait une nation narrative, qui explique que le storytelling soit aussi important dans la culture américaine, parce que les États-Unis ont longtemps été une nation sans histoire, qui voulait se penser comme une feuille blanche, contrairement à l’Europe.
[…]
Lorsque le président démocrate Johnson donne les droits civiques aux Noirs, une partie de cet électorat démocrate [du Sud et d’héritage ségrégationniste] va se tourner vers le parti républicain et radicaliser son idéologie politique, notamment son hostilité envers les revendications minoritaires. Cela explique la difficulté des démocrates à conquérir les États du Sud, même si Obama a pu réussir dans certains de ces États en 2008, grâce entre autres à la mobilisation exceptionnelle des populations noires.
La démocratie américaine a certainement bien changé depuis Alexis de Tocqueville…
Après la Première Guerre mondiale, la baisse spectaculaire du taux de participation des Américains aux élections, passé de plus de 83 % en 1865 à un peu plus de 52 % en 1920 a suscité un vif débat sur la nature de la démocratie américaine. Aujourd’hui que le taux de participation est stabilisé aux alentours de 50-55 %, cette idée de « démocratie imparfaite » semble pourtant resurgir. Comment l’expliquer ?
L’idée de démocratie imparfaite a été relancée par deux choses. D’un côté, le blocage institutionnel. La polarisation idéologique est actuellement tellement forte que le Congrès, et notamment la chambre, aux mains des républicains depuis 2010, a bloqué un certain nombre d’initiatives du président Obama : le système de « checks and balances », pensé pour favoriser l’équilibre des pouvoirs et éviter un exécutif trop puissant, aboutit désormais à des impasses, comme on a pu le voir lors du blocage provoqué par le refus des républicains de voter le budget en 2011.
Mais la démocratie américaine n’est pas le seul modèle — surtout si l’on parle du gouvernement fédéral (une république visant essentiellement à se prémunir de tout abus de pouvoir, avec l’effet secondaire de rendre quelqu’un comme Obama impuissant à y changer quoi que ce soit), au niveau des États la situation peu grandement varier, cf. Nouvelle Angleterre. Il y a un tradition… disons… plus française (avec toutes ses contradictions).
[^] # Re: Ah misère...
Posté par Pierre Roc . En réponse au journal Avis aux abstentionnistes. Évalué à 3.
Est démocratique, une société qui se reconnaît divisée, c’est-à-dire traversée par des contradictions d’intérêt et qui se fixe comme modalité, d’associer à parts égales, chaque citoyen dans l’expression de ces contradictions, l’analyse de ces contradictions et la mise en délibération de ces contradictions, en vue d’arriver à un arbitrage.
J’avoue qu’elle n’est pas de moi, mais de Paul Ricœur. Cela ne doit pas être la première fois que je la cite ici. Mais je ne m’en lasse jamais.
Je serais cynique, je dirais qu’il y a bien longtemps que nos sociétés ne sont plus un brin démocratiques. Les hommes se contentent de jouer à la démocratie, comme on joue la comédie. Mi-marionnette, mi-bête domestiquée.
L’esprit robuste charge sur lui tous ces fardeaux pesants : tel le chameau qui sitôt chargé se hâte vers le désert, ainsi lui se hâte vers son désert.
Ils se contentent de suivre des règles dont il ne comprennent plus le sens.
Quel est le grand dragon que l’esprit ne veut plus appeler ni dieu ni maître ? « Tu dois », s’appelle le grand dragon.
Nos institutions politiques ne sont que châteaux de cartes hérités de nos ancêtres pour conserver encore l’illusion de démocraties.
Et Zarathoustra s’arrêta et réfléchit. Enfin il dit avec tristesse : Tout est devenu plus petit !
Ils croient que la démocratie est le vote. Ils croient que le vote est leur liberté. Ils croient que la liberté est leur individualisme (un des vices délétères de la démocratie selon A. de Tocqueville).
Et il en est d’autres qui appellent vertu la paresse de leur vice ; et quand une fois leur haine et leur jalousie s’étirent les membres, leur « justice » se réveille et se frotte les yeux pleins de sommeil.
Et il en est d’autres qui sont attirés vers en bas : leurs démons les attirent. Mais plus ils enfoncent, plus ils ont l’œil brillant et plus leur désir convoite leur Dieu.
Hélas ! Le cri de ceux-là parvint aussi à votre oreille, ô vertueux, le cri de ceux qui disent : « Tout ce que je ne suis pas, est pour moi Dieu et vertu ! »
Et il croit à leur individualisme comme de la vertu de leurs besognes quotidiennes.
Et il en est d’autres qui s’avancent lourdement et en grinçant comme des chariots qui portent des pierres vers la vallée. Ils parlent beaucoup de dignité et de vertu, — c’est leur frein qu’ils appellent vertu.
Et il en est d’autres qui sont semblables à des pendules que l’on remonte ; ils font leur tic-tac et veulent que l’on appelle tic-tac — vertu.
Et la démocratie est devenue :
Nous ne mordons personne et nous évitons celui qui veut mordre ; et en toutes choses nous sommes de l’avis que l’on nous donne.
Mais ce n’est pas une fatalité.
La démocratie selon Cornélius Castoriadis
Sur la nature de la nation américaine.
Une nation essentiellement fondée sur le partage de valeurs ou principes communs. Les concepts de self-made man (mixité socio-économique fondée sur le travail) et de destinée (la réussite est prédéterminée) sont très largement partagés. Toutefois le racisme, issue du passé esclavagiste et ségrégationniste, vient nuancer cette construction nationale.
La démocratie américaine a certainement bien changé depuis Alexis de Tocqueville…
Mais la démocratie américaine n’est pas le seul modèle — surtout si l’on parle du gouvernement fédéral (une république visant essentiellement à se prémunir de tout abus de pouvoir, avec l’effet secondaire de rendre quelqu’un comme Obama impuissant à y changer quoi que ce soit), au niveau des États la situation peu grandement varier, cf. Nouvelle Angleterre. Il y a un tradition… disons… plus française (avec toutes ses contradictions).