J'ai plutôt l'impression que ce qu'on vit, c'est simplement la "normalisation" d'Internet, qui rentre peu à peu dans le cadre législatif du quotidien.
Il faut quand même réaliser que le droit d'auteur et les lois sur la liberté de la presse prédatent Internet de beaucoup. Ces lois ayant été établies avant internet, elles ne prenaient pas en compte la possibilité de partager des fichiers numériques. Il y a donc eu une période au cours de laquelle "on" a pensé que ces lois pouvaient ne pas s'appliquer. Or, c'est mal connaitre le fonctionnement d'une société : après un temps plus ou moins long, les lois s'adaptent. C'est même plutôt sain, je trouve, qu'il n'existe pas à terme de zones de non-droit.
Après, on peut ne pas aimer certaines lois, souhaiter les changer, etc. Mais en soi ça n'a pas grand chose à voir avec l'application des lois.
Le principe du droit d'auteur donne une liberté gigantesque aux auteurs (et aux personnes que les auteurs choisissent pour faire appliquer leurs droits). L'auteur décide presque de tout : qui peut lire/regarder une oeuvre, les conditions de sa rémunération éventuelle, les conditions de la redistribution de l'oeuvre, etc. Les sociétés d'artistes "uniformisent" un peu ces droits, en collectant et redistribuant l'argent selon certaines règles, mais ça n'est pas une obligation. D'ailleurs, il est assez ironique que le logiciel libre doive justement son existence à cette force du droit d'auteur—il faut quand même réaliser que l'auteur d'un logiciel peut imposer les conditions de redistribution à quelqu'un qui l'a acquis légalement, y compris par un achat.
Pendant une vingtaine d'années, Internet a été de facto une zone où le droit d'auteur n'a pas été respecté. On peut toujours considérer ça comme un "espace de liberté", mais c'est assez réducteur comme vision : pour les auteurs qui souhaitaient simplement faire valoir leurs droits, ça ne l'était pas du tout. C'est un peu comme si on considérait une cité de banlieue comme une zone de liberté : pour les dealers, certainement, pour les autres, peut-être moins.
Encore une fois, tout ça, c'est bien indépendant de ce qu'on peut penser du droit d'auteur, ce n'est pas qu'Internet avait des règles différentes, c'est juste qu'on pouvait y faire des choses illégales sans qu'il n'y ait aucune conséquence.
D'ailleurs, c'est loin d'être fini. Il est encore très facile d'accéder à une infinité de fichiers sans l'autorisation des auteurs, et sans risque de poursuite. C'est devenu un peu moins facile peut-être, et moins centralisé qu'au temps de megaupload, mais c'est loin d'avoir changé radicalement.
En ce qui concerne la censure, il faut distinguer ce qui ressort des décisions administratives (qui, en effet, sont du ressort de la censure, comme par exemple le blocage des sites faisait la propagande du terrorisme, etc), et les blocages ordonnés par la justice. Pour de nombreux exemples cités, les blocages sont issus d'une décision de justice, c'est un fonctionnement acceptable et normal dans un État de droit (à moins de ne mettre aucune limite à la liberté de publication). Je trouve d'ailleurs qu'il reste très facile de publier n'importe quoi sans aucune conséquence. Je pense que malgré tout l'arsenal législatif, il n'a jamais été aussi facile de publier et de lire n'importe quoi, y compris des écrits racistes, négationnistes, des mensonges, des propos diffamatoires, de la retape pour les sectes, pour des contenus interdits aux mineurs, des insultes, bref, toute la panoplie de trucs illégaux qui seraient immédiatement censurés dans la presse écrite.
D'ailleurs, les États sont mis devant le fait accompli de l'impossibilité de contrôle, que ça soit par l'exécutif, le législatif, ou le judiciaire. La seule parade est de mettre les hébergeurs devant des responsabilités de filtrage, mais ça va de pair avec une grosse responsabilité, ainsi qu'à des retraits injustifiés.
Ceci dit, au final, il ne faut pas oublier qu'être hébergé par Youtube n'est pas un droit. Le droit fondamental, c'est de ne pas être censuré par l'État. Tant qu'il y a une possibilité d'héberger un contenu et de le diffuser, il n'y a pas d'atteinte à la liberté d'expression. La liberté d'expression n'a rien à voir avec le fait d'ouvrir toutes les plateformes à tout le monde, autrement, les journaux papier devraient publier tout ce que leurs lecteurs leur enverraient, c'est absurde. On a tout a fait le droit de créer un site où tous les contenus parlant de Windows, de vibromasseurs, ou de Rachmaninov sont interdits, et ça n'est pas une atteinte à la liberté d'expression. De même, Youtube a le droit de supprimer les vidéos montrant de courts extraits de films : ces extraits sont probablement légaux (dans un cadre législatif donné et à une date donnée), mais il n'existe pas d'obligation de publier tout ce qui est légal. Ça arrange Youtube pour plein de raisons (se mettre dans la poche des partenaires commerciaux, éviter les procédures, encourager la production de contenus originaux plutôt que les compilations, éviter de se faire reprocher de valider une vidéo et pas une autre, etc); il existe tout plein de plateformes sur lesquelles ont peut diffuser ses vidéos. Ah oui, on ne beneficie plus de la visibilité qu'apporte Youtube. Mais c'est complètement paradoxal de vouloir bénéficier des GAFAM et de critiquer leur monopole de fait.
Bon, bref, au lieu de se plaindre tout le temps de ce que fait Google, du fait que ça devienne plus dur de télécharger, que des acteurs privés s'emparent du marché à coup de services et d'investissements ,on peut aussi se demander pourquoi ces acteurs sont devenus incontournables. Il existe des belles exceptions à cet Internet des GAFAM (Wikipédia est un super exemple) : ça n'est pas une question d'argent, c'est une histoire de service et d'innovation. Le fait est que Youtube est un service inégalé, Google search est un service inégalé, Twitter offre un service inégalé, Amazon offre un service inégalé. D'ailleurs, derrière tous ses services, il y a de réelles innovations algorithmiques, logicielles et logistiques. On peut courrir derrière et rêver à des simili-clones libres, mais je ne comprends pas dans quel monde ça pourrait marcher (à moins que les gens soient prêts à utiliser un service moins bon pour protéger leurs données privées, ce qui me semble peu probable à grande échelle (1: les gens s'en foutent, 2: les données sont déja diffusées).
Bon, bref, je trouve que le problème principal d'Internet aujourd'hui est plus de limiter la visibilité des trucs toxiques pour la société, plutôt que de favoriser la liberté d'expression. Ça n'a pas à passer par la censure, mais plutôt à proposer des algorithmes éthiques qui ont des objectifs utilitaristes—pas facile à imposer à des boîtes privées pour de bonnes raisons, d'ailleurs.
# Normalisation
Posté par arnaudus . En réponse au journal Nostalgie d'Internet des années 2000.. Évalué à 9.
J'ai plutôt l'impression que ce qu'on vit, c'est simplement la "normalisation" d'Internet, qui rentre peu à peu dans le cadre législatif du quotidien.
Il faut quand même réaliser que le droit d'auteur et les lois sur la liberté de la presse prédatent Internet de beaucoup. Ces lois ayant été établies avant internet, elles ne prenaient pas en compte la possibilité de partager des fichiers numériques. Il y a donc eu une période au cours de laquelle "on" a pensé que ces lois pouvaient ne pas s'appliquer. Or, c'est mal connaitre le fonctionnement d'une société : après un temps plus ou moins long, les lois s'adaptent. C'est même plutôt sain, je trouve, qu'il n'existe pas à terme de zones de non-droit.
Après, on peut ne pas aimer certaines lois, souhaiter les changer, etc. Mais en soi ça n'a pas grand chose à voir avec l'application des lois.
Le principe du droit d'auteur donne une liberté gigantesque aux auteurs (et aux personnes que les auteurs choisissent pour faire appliquer leurs droits). L'auteur décide presque de tout : qui peut lire/regarder une oeuvre, les conditions de sa rémunération éventuelle, les conditions de la redistribution de l'oeuvre, etc. Les sociétés d'artistes "uniformisent" un peu ces droits, en collectant et redistribuant l'argent selon certaines règles, mais ça n'est pas une obligation. D'ailleurs, il est assez ironique que le logiciel libre doive justement son existence à cette force du droit d'auteur—il faut quand même réaliser que l'auteur d'un logiciel peut imposer les conditions de redistribution à quelqu'un qui l'a acquis légalement, y compris par un achat.
Pendant une vingtaine d'années, Internet a été de facto une zone où le droit d'auteur n'a pas été respecté. On peut toujours considérer ça comme un "espace de liberté", mais c'est assez réducteur comme vision : pour les auteurs qui souhaitaient simplement faire valoir leurs droits, ça ne l'était pas du tout. C'est un peu comme si on considérait une cité de banlieue comme une zone de liberté : pour les dealers, certainement, pour les autres, peut-être moins.
Encore une fois, tout ça, c'est bien indépendant de ce qu'on peut penser du droit d'auteur, ce n'est pas qu'Internet avait des règles différentes, c'est juste qu'on pouvait y faire des choses illégales sans qu'il n'y ait aucune conséquence.
D'ailleurs, c'est loin d'être fini. Il est encore très facile d'accéder à une infinité de fichiers sans l'autorisation des auteurs, et sans risque de poursuite. C'est devenu un peu moins facile peut-être, et moins centralisé qu'au temps de megaupload, mais c'est loin d'avoir changé radicalement.
En ce qui concerne la censure, il faut distinguer ce qui ressort des décisions administratives (qui, en effet, sont du ressort de la censure, comme par exemple le blocage des sites faisait la propagande du terrorisme, etc), et les blocages ordonnés par la justice. Pour de nombreux exemples cités, les blocages sont issus d'une décision de justice, c'est un fonctionnement acceptable et normal dans un État de droit (à moins de ne mettre aucune limite à la liberté de publication). Je trouve d'ailleurs qu'il reste très facile de publier n'importe quoi sans aucune conséquence. Je pense que malgré tout l'arsenal législatif, il n'a jamais été aussi facile de publier et de lire n'importe quoi, y compris des écrits racistes, négationnistes, des mensonges, des propos diffamatoires, de la retape pour les sectes, pour des contenus interdits aux mineurs, des insultes, bref, toute la panoplie de trucs illégaux qui seraient immédiatement censurés dans la presse écrite.
D'ailleurs, les États sont mis devant le fait accompli de l'impossibilité de contrôle, que ça soit par l'exécutif, le législatif, ou le judiciaire. La seule parade est de mettre les hébergeurs devant des responsabilités de filtrage, mais ça va de pair avec une grosse responsabilité, ainsi qu'à des retraits injustifiés.
Ceci dit, au final, il ne faut pas oublier qu'être hébergé par Youtube n'est pas un droit. Le droit fondamental, c'est de ne pas être censuré par l'État. Tant qu'il y a une possibilité d'héberger un contenu et de le diffuser, il n'y a pas d'atteinte à la liberté d'expression. La liberté d'expression n'a rien à voir avec le fait d'ouvrir toutes les plateformes à tout le monde, autrement, les journaux papier devraient publier tout ce que leurs lecteurs leur enverraient, c'est absurde. On a tout a fait le droit de créer un site où tous les contenus parlant de Windows, de vibromasseurs, ou de Rachmaninov sont interdits, et ça n'est pas une atteinte à la liberté d'expression. De même, Youtube a le droit de supprimer les vidéos montrant de courts extraits de films : ces extraits sont probablement légaux (dans un cadre législatif donné et à une date donnée), mais il n'existe pas d'obligation de publier tout ce qui est légal. Ça arrange Youtube pour plein de raisons (se mettre dans la poche des partenaires commerciaux, éviter les procédures, encourager la production de contenus originaux plutôt que les compilations, éviter de se faire reprocher de valider une vidéo et pas une autre, etc); il existe tout plein de plateformes sur lesquelles ont peut diffuser ses vidéos. Ah oui, on ne beneficie plus de la visibilité qu'apporte Youtube. Mais c'est complètement paradoxal de vouloir bénéficier des GAFAM et de critiquer leur monopole de fait.
Bon, bref, au lieu de se plaindre tout le temps de ce que fait Google, du fait que ça devienne plus dur de télécharger, que des acteurs privés s'emparent du marché à coup de services et d'investissements ,on peut aussi se demander pourquoi ces acteurs sont devenus incontournables. Il existe des belles exceptions à cet Internet des GAFAM (Wikipédia est un super exemple) : ça n'est pas une question d'argent, c'est une histoire de service et d'innovation. Le fait est que Youtube est un service inégalé, Google search est un service inégalé, Twitter offre un service inégalé, Amazon offre un service inégalé. D'ailleurs, derrière tous ses services, il y a de réelles innovations algorithmiques, logicielles et logistiques. On peut courrir derrière et rêver à des simili-clones libres, mais je ne comprends pas dans quel monde ça pourrait marcher (à moins que les gens soient prêts à utiliser un service moins bon pour protéger leurs données privées, ce qui me semble peu probable à grande échelle (1: les gens s'en foutent, 2: les données sont déja diffusées).
Bon, bref, je trouve que le problème principal d'Internet aujourd'hui est plus de limiter la visibilité des trucs toxiques pour la société, plutôt que de favoriser la liberté d'expression. Ça n'a pas à passer par la censure, mais plutôt à proposer des algorithmes éthiques qui ont des objectifs utilitaristes—pas facile à imposer à des boîtes privées pour de bonnes raisons, d'ailleurs.