• [^] # Re: Se défendre seul

    Posté par . En réponse au journal Comment se faire justice soi-même ?. Évalué à 7.

    Il y a des plaisirs sains (gagner au jeu sans tricher), des plaisirs malsains (gagner au jeu en trichant) et gagner coûte que coûte quand on est le dos au mur.

    Lors de mon affaire, j'étais viré d'une boite jouissant d'une réputation excellente alors que son secteur professionnel était en tout début de crise économique. J'étais peu ancien et il convenait d'alléger la masse salariale sans montrer la charrette pour ne pas affoler les actionnaires. Alors, pour sa propre survie, cette entreprise respectable est sortie des clous.
    Mon problème de l'époque était que ni l'administration de tutelle de l'époque, ni les syndicats ne pouvait avoir connaissance des difficultés financières de mon entreprise car sa clientèle était surtout à l'international. (elle a effectivement fermé quelques années après après plus de 100 ans d'existence.) Donc le prétexte fumeux invoqué par mon entreprise était tout à fait crédible et moi je passais pour un charlot. C'est le vice de procédure lors de mon second licenciement qui a démontré qu'il y avait malice de leur part.

    Je suis donc parti dans cette affaire à la manière d'un Don Quichotte où absolument personne (ni collègue, ni ami, ni juriste) ne me donnait gagnant. Je savais que j'avais juridiquement raison mais j'étais parfaitement conscient, malgré ma relative jeunesse, que c'était juste une condition assez nécessaire mais pas suffisante pour gagner. D'un autre côté, ma branche professionnelle était en début d'écroulement et je n'avais plus rien à perdre. Donc le dos au mur et l'énergie du désespoir. C'est cette nécessité qui a fait de moi un être temporairement sournois.

    Alors oui, quand on réussit l'impossible, la victoire est grisante. En fin de procès, j'avais pris contact avec une journaliste de Libé et il s'est posé la question de la médiatisation. Finalement j'ai choisi de ne pas faire de publicité car je savais que les autres entreprises de ma branche étaient elles-aussi en très fâcheuse posture et qu'il y avait le risque d'un lockout patronal généralisé. Elles ne demandaient plus que ça pour délocaliser le siège de leur activité dont la clientèle était majoritairement étrangère.

    Par la suite, grâce à l'entregent de l'administration de tutelle et l'acceptation tacite des syndicats, les licenciements pour raison économique ont pu continuer à être dissimulés à l'actionnariat sous forme de discrètes primes de départ volontaire.

    Plus de vingt ans après, une loi spécifique à ma branche a enfin formalisé ce traitement des "départs volontaires obligatoires" d'une manière plus élégante. Je sais que si j'avais crié victoire dans les médias à l'époque, j'aurai pu engendrer un processus de chute de domino (confidence d'un copain chez le concurrent direct à ma boite qui suivait l'affaire avec inquiétude).

    <philo> Quand on est en position inconfortable, toute la difficulté réside en savoir si ce qui nous arrive est chose normale ou pas. Du genre, si on est patraque, est-ce une grippe ou un cancer ? Tant que le diagnostique n'est pas posé, on ne peut que spéculer. Mais le jour où tout s'éclaire, si c'est un cancer, il faut taper dur pour survivre. Sachant que si on ne fait rien, on meurt. Donc, foutu pour foutu... tel a été mon procès. Au début, de la stupeur, puis le combat et enfin la rémission. Mais on n'en sort jamais indemne. Pour ma part, je n'ai eu de cesse de toujours refuser les CDI, de changer de boite une à deux fois par an (quitte à y revenir plus tard) pour ne pas "appartenir" à une entreprise. Une sorte de mercenariat chronique. </philo>