• # La poire et la pomme

    Posté par (site web personnel) . En réponse au journal GitHub remplace la branche master par main. Évalué à 10.

    Face à ces changements, j'essaie d'avoir une attitude moins extrémiste.

    Avant tout, je suis la première à considérer que les termes incriminés sont peut-être associés un peu vite à la culture de l'esclavage. On peut maîtriser des compétences ou être un maître de l'art (pour ce qui se traduit en anglais de la même façon). On peut confier ses enfants à un maître d'école. On peut être une adepte du BDSM (mais peut-être que cette pratique va être considérée comme insultante... ha on me chuchote que la minorité ayant ces pratiques est de toute façon discriminée et mal comprise). On peut aimer le jeu de rôle et être rolemaster, sans esclavagiser ses joueurs. Et je peux faire ça pour pleins d'autres termes, aujourd'hui considérés comme subversifs. Je serais d'ailleurs la première à défendre leur usage dans certains cadres : on ne m'enlèvera pas mon rôle de maîtresse de donjon si facilement.

    Maintenant, est-ce que c'est réellement si difficile de changer des termes qui démontre une certaine culture, surtout quand le changement semble plutôt logique dans le contexte ? Quel est le coût cognitif de passer de "master" à "main", de "blacklist" à "blocklist", etc. dans le domaine informatique ? Ça me parait même de meilleurs mots, indépendamment des luttes idéologiques (blocklist, je comprends d'office). Ce n'est pas le cas pour tous les changements, mais il y a pas mal de vocabulaire qui gagne à être affiné, et il me semble que c'est l'inverse de la novlangue : on ne diminue pas le nombre de mots, on cherche au contraire ceux qui rendent le mieux les concepts. "Master" ne va pas disparaître de la langue anglaise sous prétexte que Git change ses façons d'appeler les branches principales.

    Enfin, il me semble intéressant d'entendre les voix des minorités. Le but n'est pas de faire la dictature de ces minorités (y'en a déjà une au pouvoir et elle ne veut pas lâcher sa place :p ), juste qu'elles aient droit à leur place de citoyen. C'est bien de dire qu'on se fout de "couleur de peau des gens (pareil pour leur identité sexuelle, religion ou nationalité)", mais dans ce cas ça ne devrait pas poser souci de les considérer comme des êtres humains aspirant à être reconnus et respectés au delà de blagues plus ou moins douteuses et de stéréotypes faciles. Reconnaître que notre culture est imprégnée d'un certain rapport au monde (ce qui est le propre d'une culture :p), que ce rapport au monde mérite d'évoluer, que certains peuvent souffrir de notre héritage colonialiste, est-ce si compliqué ? Il y a un article qui a pas mal tourné dans les milieux kemites, et que je trouve éclairant pour comprendre comment l'occident blanc peut être perçu par ces gens : Histoire africaine, l'origine du racisme anti-noir dans le monde. Il y aurait évidement beaucoup à dire sur cet article, sur ce site, sur l'origine du mouvement kemite, mais ce qui me semble vraiment important est de voir qu'on a ici des gens concernés qui expliquent comment ils perçoivent le monde : partout, la domination du blanc sur le noir. Que ce soit factuellement vrai ou pas, que certains arguments se discutent, on s'en fout : il y a ce ressenti qui, lui, est bien réel, et ça me semble correct de le prendre en compte, surtout quand il s'agit de trucs futiles comme "comment on appelle la branche principale sur git".

    Je n'ai aucun doute que ces luttes soient instrumentalisées par la minorité au pouvoir : que les opprimés se déchirent entre eux, ça évite qu'ils s'occupent du vrai problème. Mais du coup, ce genre de journal me semble vraiment nourrir ces luttes absurdes : "tiens, un truc qui ne devrait pas me toucher, qui ne change rien à mes habitudes sauf si je le veux, puisque git ne force pas les anciens dépôts à être renommés. Et de façon globale j'ai juste à faire un peu de place à d'autres gens contre qui je n'ai aucune haine... Ha mais non, tiens, je vais prendre du temps et de l'énergie pour couper les cheveux en quatre et dire que ça ne me plaît pas et que je ne veux pas que quoi que ce soit change dans le monde, surtout quand c'est mineur et que ça ne révolutionne rien dans ma vie".