Du logiciel privateur dans ma banque
par Richard StallmanRichard Stallman présente le raisonnement moral expliquant pourquoi nous ne boycottons pas les entreprises qui usent de moyens numériques traitant injustement leurs utilisateurs.
Récemment, quelqu'un m'a demandé pourquoi je consens à utiliser des chèques imprimés par une banque qui se sert sûrement de logiciel privateur pour le faire. C'est une question utile, j'ai donc décidé d'expliquer pourquoi.
Je refuse d'utiliser du logiciel privateur pour effectuer des paiements, comme pour tout le reste. Pour les paiements à des entreprises qui doivent connaître mon nom, comme les factures de services publics ou les traitements médicaux, j'utilise en général des chèques. (Dans certains cas, je peux utiliser des espèces mais cela ne me rend pas anonyme puisque la facture m'a été envoyée.) Mais je n'exige pas que ma banque ou celle de l'entreprise utilise uniquement des logiciels libres pour l'impression et le traitement de mes chèques. Pourquoi est-ce que je ne le fais pas ?
Pour voir la réponse, inversons la situation. Pourquoi est-ce que j'insiste pour n'utiliser moi-même que du logiciel libre ? Parce que c'est crucial pour ma liberté. Si j'utilisais un logiciel privateur, il enfreindrait ma liberté en donnant du pouvoir sur moi au propriétaire du programme.
De même pour ma banque. Si la banque utilise un logiciel privateur, cela enfreint la liberté de la banque. Mais ici, les deux cas divergent parce que la banque, ce n'est pas moi.
C'est regrettable que la banque renonce à sa liberté de cette manière, donc je lui recommanderais vivement d'élaborer un plan pour passer au logiciel libre. Si je dirigeais la banque, je mettrais en œuvre ce changement, bien que cela puisse prendre quelques années.
Mais la banque, ce n'est pas moi et je ne la dirige pas. Ma liberté ne dépend pas du logiciel que la banque utilise elle-même. Ces logiciels privateurs ne mettent pas en cause ma liberté, mais seulement celle de la banque qui les exécute.
Je souhaiterais encourager la direction de la banque à les remplacer par des logiciels libres, ou même la convaincre de le faire. Mais un boycott, au ton hostile, serait une mauvaise approche pour persuader les directeurs que leurs pratiques nuisent à la banque. Cela risquerait plutôt de les rendre réticents à écouter mes arguments.
En attendant, je n'ai pas assez d'influence pour faire pression sur la banque. Un boycott efficace nécessiterait une campagne organisée, mais nos campagnes portent en priorité sur des choses qui imposent des logiciels privateurs au public – par exemple, la banque en ligne et tous les appareils “intelligents” (objets malveillants [malthings]). C'est contre cela que je fais campagne, au nom de la liberté.
Maintenant, considérons un cas différent. Supposons que je communique avec le serveur web de la banque pour donner ou recevoir des informations au sujet de mon compte. Si le serveur web exécute des logiciels privateurs, en quoi cela me concerne-t-il ?
Cela ne me concerne pas directement. La banque utilise ces logiciels pour répondre à ses propres besoins informatiques, pas aux miens. (Même lorsqu'elle opère sur mon compte, il s'agit néanmoins de l'informatique de la banque.) Ce cas est donc équivalent à l'impression de mes chèques. C'est pourquoi, lorsque j'envisage d'utiliser un site web, je ne le juge pas d'après le logiciel qui le fait fonctionner, libre ou non, mais d'après le logiciel qu'il tente d'exécuter dans mon navigateur.
S'agissant du logiciel qui se trouve sur le serveur d'une organisation, ce qui compte le plus pour moi (au-delà de savoir s'il fait son travail honnêtement) c'est de savoir s'il maltraite ses utilisateurs dans ses interactions avec eux. Par exemple, en espionnant et en collectant (depuis le navigateur ou avec son aide) des données que l'utilisateur n'a pas l'intention de fournir, en harcelant les utilisateurs avec des interfaces truquées [dark patterns], ou bien en imposant des menottes numériques (DRM) sur les fichiers qu'il fournit. Ces formes de maltraitance ne sont pas liées au fait que le logiciel du serveur soit libre ou non. Comment pouvons-nous les éviter ?
L'espionnage, dans un site web, opère en communiquant avec le navigateur de l'utilisateur. Un navigateur libre bien conçu n'enverra aucune donnée dont l'utilisateur n'a pas autorisé l'envoi ; cela comprend votre nom et votre localisation. (Les navigateurs privateurs peuvent aider les entreprises à espionner l'utilisateur – exemple de la malveillance de nombreux programmes privateurs.) Vous pouvez refuser les menottes numériques en cessant d'utiliser un serveur s'il vous envoie des fichiers dans des formats secrets. Pour refuser les interfaces truquées, vous devez rejeter les sites qui les utilisent.
En conclusion, vous pouvez conduire les gens à la liberté, mais vous ne pouvez pas les forcer à la vouloir. Ce que vous pouvez faire est de les inspirer en leur montrant par l'exemple combien vous appréciez la liberté, pour qu'ils puissent voir vos valeurs mises en pratique dans votre vie. Une banque peut être imperméable à l'inspiration morale, mais les gens peuvent y être sensibles. Ce que vous faites dans votre vie pour atteindre la liberté peut également les inspirer.