• # Raison garder

    Posté par . En réponse au journal Le CDI doit disparaître. Évalué à 6.

    À 18 ans, à mon premier emploi, je me suis trouvé métaphoriquement dans la position de l’employeur. J’étais muletier, je promenais des touristes sur des chevaux et des ânes. Il a de suite été évident que les animaux et moi avions des intérêts fortement divergents. Robic, le vieil âne gris, avait du mal à suivre. Emerson, un pur-sang hypernerveux, me foutait le touriste en l’air dès qu’un papillon lui faisait peur. Simone, l’ânesse qui guidait le troupeau, profitait de ce que je devais rester à l’arrière pour décider d’une autre direction. Et cætera. La question rapidement évidente : comment rester gentil avec tout ce petit monde ? J’ai constaté que dans ce métier on avait tôt fait de devenir infect, si on n’y prenait garde. Les employeurs ne sont pas forcément au départ de mauvais bougres, et certains parviendront à ne jamais le devenir. Mais la logique des intérêts de l’entreprise… Et ils sont en position de force.

    La législation sur les contrats de travail, ce n’est rien d’autre que la morale qu’on essaie d’enseigner à nos enfants. Elle vise à empêcher les abus, et elle oblige à justifier de ses décisions. Le licenciement économique, c’est un cas de figure, il y en a d’autres. Au service juridique du syndicat on reçoit et on voit de tout, des harcèlements ou des licenciements pour des raisons très futiles, à la limite du caprice. Un grand classique : la chasse à la femme enceinte. Avertie à l’embauche que ce sera considéré comme une faute, harcelée quand elle a fauté quand même, poussée vers la démission…

    Qui n’a pas envie de s’exonérer de telle ou telle loi ?
    Quel MEDEF ne rêve pas de directive Bolkestein ?
    Le MEDEF l’avait rêvé, ils l’ont fait… Non, ce n’est pas par des lois naturelles que le CDI cessera d’être viable. Quelqu’un, ou son pluriel, l’aura voulu et le mijote depuis longtemps.

    Je n’ai pas constaté que la précarité améliorait le sens de l’initiative ou le sérieux professionnel, au sein d’équipes mixtes précaires et non précaires travaillant ensemble. Il arrive au contraire que la précarité et le dégoût qui l’accompagne encouragent le je-m’en-foutisme, mais ce n’est pas systématique non plus.

    Intérimaire, saisonnier, stagiaire, vacataire, contrat aidé, CDD, muletier, manœuvre, ouvrier, enquêteur, cueilleur, aide-bibliothécaire, manutentionnaire, puis facteur en CDI, je suis content qu’une longue suspension en orbite m’ait permis de goûter à plusieurs métiers.

    Sauf que la précarité n’était pas la norme, et elle n’aura plus du tout le même goût quand elle sera devenue la norme.