• [^] # Re: Oups...

    Posté par . En réponse au journal Le CDI doit disparaître. Évalué à 4.

    C’est pas l’argent qui est en trop car les taux d’inflation sont maintenus à 2 % en moyenne. C’est le capital financier, l’épargne. Ce n’est pas tout-à-fait la même chose. La théorie classique voudrait que les gens arrêtent d’épargner et consomment si l’épargne ne rapporte pas assez. Pourquoi préférez-vous littéralement perdre des richesses1 ? C’est con, très con. Vous feriez mieux de dépenser votre épargne.

    Et non, il y a de très fortes inégalités dans les patrimoines, surtout les patrimoines financiers. Globalement c’est surtout le décile supérieur qui a des actifs financiers (livret A exclu). Mediapart a publié deux articles sur les inégalités cet été, patrimoine & revenus, compte-rendus de rapports statistiques (INSEE probablement). Le coup des salariés actionnaires, c’est une légende : ils ne possèdent que l’illusion d’avoir une participation au capital, mais leur part est absolument infime. Ceci est valable pour la France, où la retraite par capitalisation et autres conneries n’existent pas. Pour les autres pays, notamment là où les gens sont “invités” à prendre part à la finance pour avoir une retraite, la situation est très similaire, car ils ont très peu de pouvoir sur les décisions prises quant à la façon de gérer leurs épargnes : tout ce qui les intéresse est le taux qu’ils obtiendront, ce qui créé un magnifique système d’auto-exploitation, voir d’asservissement de soit-même, où le travailleur est sommé de travailler comme un bourrin pour l’épargnant qu’il est, sans en avoir conscience, et donc sans le pouvoir de dire, tout simplement, “stop c’est complètement idiot”, car il est difficile de réaliser que lorsqu’on dit à son banquier “augmentez mon taux d’épargne”, cela aura pour conséquence directe de voir son chef au boulot dire “vous ferez des heures sup’ ce soir, pas payées”.

    Théoriquement, si les risques sont trop importants et les taux trop faibles, alors l’épargne devrait diminuer, et la consommation augmenter. Mais ce n’est pas ce qui se passe. Plutôt que d’aller dans la consommation (ou l’investissement, qui n’est rien d’autre que l’achat de capitaux actifs, c’est-à-dire la contrepartie dans l’économie réelle–productive d’un capital financier : production de machines, d’ordinateurs, construction d’une usine, etc.), l’épargne est aspirée par un marché bien plus lucratif : la spéculation.

    Le risque pris, c’est surtout un risque pris dans la spéculation, c’est-à-dire un pari, sur l’avenir, qui se révèle faux — cela tient au fait que l’information n’est pas parfaite, contrairement à l’hypothèse du modèle classique d’un marché concurrentiel parfait. La spéculation n’a absolument aucun intérêt pour l’économie réelle et donc la société en règle générale. Les crises sont typiquement des bulles de spéculation qui éclatent : bulle asiatique, bulle Internet, bulle subprime, bulle du marché immobilier en Espagne, etc. À chaque éclatement d’une bulle, celui qui s’en sort est celui qui a réussit à se retirer juste à temps (histoire de profiter de la spéculation jusqu’au bout, mais sans perte). Ceux qui perdent invoquent le too big to fail pour obtenir recapitalisation de la part de l’État. C’est ce que les économistes appellent l’aléa moral : les agents économiques, qui théoriquement limitent leurs prises de risque, sont en pratique protégés contre cette prise de risque, et donc sont incités à spéculer. La spéculation étant très fortement rémunératrice car l’aléa moral joue à plein pot concernant les grands groupes bancaires, ils font chuter les taux d’intérêt car cela rapporte plus et plus vite d’attendre la prochaine bulle (le capital financier restant en “stand by”) que de chercher à l’investir dans l’économie réelle. Un reportage passé récemment sur Arte, prenant essentiellement pour exemple Goldman Sachs, montre assez bien que certaines banques n’ont plus rien à foutre de leurs clients, et voir même les arnaquent. Dans ce jeu-là, certaines s’en sortent mieux que d’autres. Il y a notamment un entretien d’un “petit” rentier allemand qui a perdu ses économies parce que sa banque, allemande, a cru pouvoir devenir cliente de Goldman Sachs. Cette dernière a fini par plus ou moins arnaquer l’autre banque. En apparté, on devine le tropisme européiste, voir allemand de Arte, à publier un reportage présentant le rentier allemand comme une victime d’une banque US. Il ne s’agit ici aucunement d’un risque sur un investissement productif, mais d’un risque à espérer quelques prébendes provenant de la spéculation. Vous pouvez donc très bien, en tant qu’épargnant particulier, avoir des taux d’intérêts très faibles, des risques élevés, tout en voyant des profits faramineux de la part de grands acteurs financiers, qui utilisent votre propre argent qui plus est. C’est tout l’enjeu de la séparation des activités bancaires prévue au programme des socialistes, un pis-aller à mon goût mais qui aurait été mieux que rien s’il n’était pas plus ou moins au point mort.

    On en revient à votre situation personnelle : vous, électeur et simple citoyen, préférez faire pression sur l’État, avec vos modestes moyens, avec une peur bleue de l’inflation — en effet, agiter le spectre de l’hyperinflation est ridicule, entre 5 à 10 % d’inflation et 50 %, il y a un monde —, plutôt que de réaliser que votre épargne est un piège à con : vous perdez objectivement de la richesse réelle (car taux nominal inférieur au taux d’inflation, donc taux réels négatifs), mais pour une raison ou une autre — retraite, sécurité ? — vous continuez à épargner. Ce qui au passage aggrave la crise par ailleurs : vous-mêmes êtes l’exemple parfait d’un problème de déficit de consommation et de sur-accumulation du capital financier, sans compter la spéculation qu’autorise votre épargne et l’aléa moral à travers le chantage sur les gouvernements qui ne tiennent pas à ce que leurs électeurs perdent leur épargne, malgré la déconnade complète de certaines activités bancaires.

    Il n’y a pas ici de méchant capitaliste. Enfin… si, car le capital financier est suffisamment concentré au mains de quelques centaines d’individus2 et agit assez ouvertement et explicitement contre l’économie réelle et les intérêts de millions de gens, pour sérieusement s’interroger3… Qui plus est, même si les épargnants sont des millions, ceux qui prennent réellement les décisions d’allocation de cette épargne sont quelques milliers, voir quelques centaines. Mais outre l’attitude absolument infecte de quelques-uns (ayant en leurs mains les épargnes de millions de gens, et brassant des milliards — largement de quoi tourner la tête de n’importe qui), il y a des effets structurels au capitalisme, c’est-à-dire des effets qui socialement, c’est-à-dire à travers les milliards de décisions de millions d’individus, conduisent à une sur-accumulation du capital et à une baisse de la consommation (soit courante soit par investissement). Quelque soient vos raisons, vous illustrez parfaitement cette volonté d’épargner, malgré vos pertes objectives et malgré le signal donné par un taux d’épargne extrêmement faible.

    1 J’ai supposé qu’il s’agit bien du taux nominal, c’est-à-dire du taux inscrit dans votre contrat. Le taux réel d’une épargne, c’est-à-dire sa rémunération, est calculé en soustrayant le taux d’inflation : négatif vous perdez de l’argent. Sachant que dans l’UE le taux d’inflation est d’environ 2 % (enfin, pour les économies qui tiennent encore la route…) Dans le cas contraire, cela ne change rien à mon argumentation car des taux négatif (y compris nominaux !) ont été constaté sur les titres de dette souveraine.

    2 J’ai eu l’occasion de signaler sur ce site que sept groupes bancaires français possèdent plus de 80 % des dépôts et crédits. L’ensemble des personnes qui participent ou prennent les décisions, membres de la direction, hauts cadres et gros actionnaires au sein de ces groupes ne dépassent pas quelques centaines. Vous avez ici tout le pouvoir de gripper une économie nationale, voire continentale (les groupes bancaires sont internationaux) en moins de deux. Un excellent argument lorsque l’État ou ses électeurs trouvent tout à coup la “lubie” de vouloir réglementer un secteur qui fait tant de profits…

    3 Globalement cela va passer par un ensemble de processus de légitimation du pouvoir, qui a une double fonction : propagande envers la population, mais aussi pour que le pouvoir s’auto-persuade qu’il fait le “bien”. La théorie du ruissellement (ou de percolation) est typiquement une idée de légitimation du pouvoir économique (voir la page wikipedia française).