Il y a un commentaire très intéressant dans "Les Coulisses de Bruxelles" d'Etienne.
Oui, c'est effectivement cela qui est le plus dérangeant dans l'agenda ordo-libéral, c'est que les mots sont détournés dans un tel sens qu'il ne signifient plus rien.
Il s'agit effectivement de faire prendre aux gens des "vessies pour des lanternes", et ceci à grande échelle, ce qui est typique du cauchemar orwellien (2+2=5, la liberté c'est l'esclavage etc..).
Les cultures politiques et économiques des Français et des Allemands sont extraordinairement différentes, au point où les dirigeants allemands et français emploient les mêmes mots pour désigner des choses radicalement opposées lorsqu'ils s'adressent à leur propre peuple. Autrement dit, les Allemands et les Français ne parlent non seulement pas la même langue, mais ils ne parlent pas le même langage : on ne voit pas dès lors en quoi disposer d'un prof d'allemand à la tête du gouvernement français pourrait bien améliorer quoique ce soit dans l'affaire…
Et la méconnaissance de la culture économique et politique de l'un par l'autre est quasi totale: la plupart des français pensent que les Allemands aspirent à peu près au même modèle social issu du compromis Rhénan : c'est ce qu'on apprend à l'école.
La plupart ignorent la cure déflationniste imposée aux salariés allemands depuis plus de 10 ans, ou quand ils la connaissent, il ne la comprennent pas: une telle cure aurait été politiquement inapplicable en France, qu'elle soit mise en oeuvre par la "gauche" ou par la "droite". En France, baissez les salaires réels et vous mettez tout le monde dans la rue. Le MEDEF l'a bien compris depuis 20 ans en réclamant systématiquement des baisses de « charges » et de la déréglementation, jouant sur le fait que les gens ignorent que les cotisations sont de fait une partie du salaire réel.
Les Allemands de leur côté, ont dans l'ensemble une vision assez méprisante du monde syndical français, symbolisant un peuple arrogant et incapable d'accepter le moindre sacrifice pour s'insérer dans la compétition mondiale. L'absence de culture consensuelle entre les partenaires sociaux en France y est perçue comme une bizarrerie facteur de blocages et de stagnation économique. Le sentiment qui domine est donc une défiance très forte mêlée à un vague mépris. Pour simplifiée qu'elle soit, cette présentation n'est pas aussi caricaturale qu'elle en a l'air : il s'agit bien d'une divergence profonde en matière de culture politique, économique et sociale, qui fonde la base du consensus dans chaque pays, c'est-à-dire ce que l'on est prêt à accepter ou à refuser dans ces domaines.
En matière monétaire, les Français, qui on connu des dévaluations répétées du franc il y a une trentaine d'années sans que cela ait mis à plat leur économie ni fait exploser leur société, sont peu sensibles à la valeur du change: au contraire la plupart ont vaguement l'intuition qu'un change faible est plutôt favorable aux exportations. Les Allemands en revanche y tiennent comme à la prunelle de leur yeux, la puissance économique et monétaire s'étant symboliquement substituée à la puissance politique et militaire que le sens de l'histoire leur a retiré après 1945.
Du coup, toute forme de solidarité avec les pays du Sud, qui remettrait en cause la crédibilité d'un euro-Mark, comme la mutualisation des dettes, ne peut être acceptée. Les français n'y comprennent rien, et du coup attribuent cela à l'entêtement de Merkel, à une forme de rigidité psychologique allemande, bref à des facteurs secondaires et conjoncturels, alors qu'il s'agit là-bas d'un consensus politique et culturel profond et ancien, qui dépasse le clivage gauche-droite. On peut trouver cela bizarre voire incompréhensible de ce côté du Rhin, mais ils n'y renonceront pas
Du coup, le seul "saut fédéral" auquel on assiste réellement est un saut linguistique, c'est-à-dire une nov-langue complètement absconse où les mêmes mots signifient différentes choses, voire leur contraire absolu, selon la population à qui l'on s'adresse. Cela donne l'illusion d'un consensus, alors qu'il y a fondamentalement méprise ou quiproquo. C'est à la fois pathétique, voire comique mais aussi inquiétant: comment mettre en oeuvre des politiques communes sur un consensus complètement faussé, car reposant sur une méprise fondamentale à propos du sens des mots?
Le fédéralisme? Tout le monde est pour.
Seulement pour les Allemands (et les institutions dominantes au coeur de l'UE) fédéralisme signifie généralisation du projet ordo-libéral, qui consiste à imposer à tous des règles de "bonne gouvernance" économique: autrement dit l'imposition du modèle Allemand à tous les pays et une perte complète de souveraineté de la politique économique. Pour les Français - en tout cas ceux qui défendent cette idée - fédéralisme signifie mise en place d'institutions politiques et économiques, qui commencent avant tout par un vrai Parlement et un vrai gouvernement, c'est-à-dire un pouvoir supranational qui dépasse l'inter-gouvernementalité actuelle et doté d'un budget conséquent. Dans un tel projet, le contenu même des politiques économiques et sociales n'est pas prédéfini à l'avance, comme il l'est dans l'ordo-libéralisme: il dépendrait évidemment des majorités qui se dégageraient.
La croissance? Elle revient en force, merci François. Seulement pour les Français, il s'agit vaguement de mettre en oeuvre les leviers keynésiens classiques sur le plan budgétaire et fiscal et celui des revenus (à défaut de pouvoir disposer du levier monétaire, définitivement entre les mains de la BCE), basés en gros sur les mécanismes multiplicateurs de la dépense publique.
Pour les Allemands et les dirigeants actuels de l'UE, croissance signifie simplement l'approfondissement de la recherche de compétitivité-coût par des réformes "structurelles", méthodes pourtant appliquées déjà depuis plus d'une décennie par le biais de la "stratégie de Lisbonne". Drôle de consensus où tout le monde est d'accord, mais pour des mesures allant en dans le sens exactement opposé…
La "démocratie sociale de marché", ou "le modèle social européen", vous voulez les préserver? Oui, mais là aussi, là où pour les Français on entend protection sociale de haut niveau et conjonction d'un systême assurantiel et assitanciel pour tous, assorti de services publics étendus ; pour les partisans de l'agenda ordo-libéral en Allemagne et ailleurs, on entend service minimum universel et filet de protection pour les plus pauvres, le reste étant confié à la «bonne gestion» du marché et des sociétés privées (fonds de pension, assurance etc…).
Cette structure foncièrement dysfonctionnelle et asymétrique d'un tel langage entre la France et l'Allemagne, qui a perdu sa fonction première de communication (pour s'entendre, il faut commencer par s'entendre sur les mots) produit des effets politiques absolument désastreux car elle génère forcément des frustrations: si on peut faire recouvrir à un même mots deux significations contraires, deux faits contradictoires ne peuvent coexister. Or dans l'état du rapport de force politique du "couple franco-allemand", couple parfaitement dysfonctionnel malgré les dénégations répétées, c'est bien la vision allemande qui s'est imposée et qui continue de le faire dans l'UE.
Et ce n'est pas parce que les uns seraient « méchants » et les autres trop « gentils »…
En effet, l'établissement de ce consensus en faveur de l'Allemagne ne s'explique pas seulement par les rapports de puissance économique, ni par la bouffonnerie ou la pleutrerie supposée des dirigeants français (en particulier Sarkozy), mais par une hiérarchisation différente des priorités politiques des élites françaises et allemandes entre le maintien à tout prix du modèle national ou la recherche volontaire d'un consensus impliquant des concessions faites au partenaire.
En France, le renoncement du PS à la radicalité à partir des années 1980, et la force d'une droite libérale ont clairement affaibli la croyance dans un modèle français de type keynésien et interventionniste, et l'approfondissement vers "plus d'Europe" est devenu pour les uns un moyen de trouver un projet politique de substitution (la gauche française n'étant plus de gauche, elle se distingue en étant très européenne), et pour les autres une bonne opportunité de faire avancer l'agenda libéral. Du coup, on était prêt à beaucoup de concessions.
Face à un tel partenaire, l'Allemagne a conservé tout au long des 20 dernières années une hiérarchie des objectifs exactement inverse: maintien à tout prix du modèle économique allemand (monnaie forte et déflation par les salaires réels), toute avancée vers l'intégration européenne étant strictement soumise au respect de ces objectifs. Cela ne signifie pas qu'une partie des élites allemandes ne soient pas sincèrement fédéralistes, mais simplement pas au prix de renonciations inacceptables à leurs yeux.
Il y a donc eu forcément des "cocus" dans l'histoire, et en l'espèce les Français, et la plupart des pays du Sud, à Etat fortement interventionniste, dans le sens ou leurs dirigeants leur ont effectivement fait prendre des vessies pour des lanternes durant 20 ans. Il n'y a pas d'autre interprétation à donner au non français de 2005. Ce n'est pas être anti-européen ni encore moins être germanophobe que de faire ce constat, c'est le simple établissement des faits historiques.
Par un drôle de retournement du langage, une partie des élites « europhiles » tente de persuader tout le monde qu'en réalité, ce seraient les Allemands qui ont été piégés par le boulet des PIIGS, en acceptant de s'unir à des peuples dépensiers et braillards, réfractaires à toute réforme structurelle et incapables de prélever des impôts dans leur propre pays.
Cette façon de présenter le prédateur en victime est largement fantaisiste : en réalité, les Allemands se sont piégés eux-mêmes avec l'euro. Car ils avaient pris leurs précautions. En verrouillant les traités de façon à ce que la discipline monétaire et budgétaire s'impose à tous, en laissant les mauvais payeurs à la merci des marchés, les allemands s'étaient assurés de la pérennité de leur modèle. En tout cas ils le croyaient, mais le dispositif s'est retourné contre lui-même depuis deux ans et la crise des dettes souveraines.
En effet, ni les Allemands ni personne n'avait prévu une crise d'endettement de grande ampleur, qui menace de faillite plusieurs pays et l'ensemble du système financier avec eux. C'est ce qui se passe lorsqu'on prétend vouloir écraser une mouche avec un marteau : on prend le risque de briser la table avec. Les Allemands qui voyaient bien l'efficacité de la pression des marchés pour discipliner les Etats aux finances publiques défaillantes en régime «normal», avaient en revanche considérablement sous-estimé leur force de frappe en cas de défiance généralisée et de déchainement de la spéculation: les taux montent à l'infini et acculent ces pays à la faillite.
S'ils avaient su que l'Union économique et monétaire les auraient amenés à la situation présente, ils n'auraient donc pas signé, et l'Euro serait encore dans les cartons à l'heure qu'il est, à l'état de projet.
Encore une fois, compte tenu des hiérarchies mises en avant précédemment, il n'y a donc aucune raison de penser que l'Allemagne fasse à moyen terme des concession en ce sens : ce n'est pas de l'entêtement, c'est le fruit de la cohérence d'un modèle économique et social pour l'instant remarquablement solide, qui bénéficie d'un large soutien du peuple allemand lui-même, d'autant plus qu'il résulte d'un pacte reposant sur le sacrifice des travailleurs. Ce levier politique est extrêmement puissant, même s'il résulte d'une vision faussée : pourquoi « payer » pour les autres après nous être donné tant de mal pour réussir ?
Cela suffit à comprendre qu'en cas de faillite de la Grèce et de contagion, les Allemands laisseront à coup sûr tomber la partie et refuseront avec la même fermeté les seules mesures permettant d'empêcher l'explosion de la zone euro. Et Hollande n'y pourra pas grand chose…
[^] # Re: Zone euro: fédération ou éclatement
Posté par vida18 . En réponse au journal Crise grecque ? Crise européenne !. Évalué à 10.
Il y a un commentaire très intéressant dans "Les Coulisses de Bruxelles" d'Etienne.
Oui, c'est effectivement cela qui est le plus dérangeant dans l'agenda ordo-libéral, c'est que les mots sont détournés dans un tel sens qu'il ne signifient plus rien.
Il s'agit effectivement de faire prendre aux gens des "vessies pour des lanternes", et ceci à grande échelle, ce qui est typique du cauchemar orwellien (2+2=5, la liberté c'est l'esclavage etc..).
Les cultures politiques et économiques des Français et des Allemands sont extraordinairement différentes, au point où les dirigeants allemands et français emploient les mêmes mots pour désigner des choses radicalement opposées lorsqu'ils s'adressent à leur propre peuple. Autrement dit, les Allemands et les Français ne parlent non seulement pas la même langue, mais ils ne parlent pas le même langage : on ne voit pas dès lors en quoi disposer d'un prof d'allemand à la tête du gouvernement français pourrait bien améliorer quoique ce soit dans l'affaire…
Et la méconnaissance de la culture économique et politique de l'un par l'autre est quasi totale: la plupart des français pensent que les Allemands aspirent à peu près au même modèle social issu du compromis Rhénan : c'est ce qu'on apprend à l'école.
La plupart ignorent la cure déflationniste imposée aux salariés allemands depuis plus de 10 ans, ou quand ils la connaissent, il ne la comprennent pas: une telle cure aurait été politiquement inapplicable en France, qu'elle soit mise en oeuvre par la "gauche" ou par la "droite". En France, baissez les salaires réels et vous mettez tout le monde dans la rue. Le MEDEF l'a bien compris depuis 20 ans en réclamant systématiquement des baisses de « charges » et de la déréglementation, jouant sur le fait que les gens ignorent que les cotisations sont de fait une partie du salaire réel.
Les Allemands de leur côté, ont dans l'ensemble une vision assez méprisante du monde syndical français, symbolisant un peuple arrogant et incapable d'accepter le moindre sacrifice pour s'insérer dans la compétition mondiale. L'absence de culture consensuelle entre les partenaires sociaux en France y est perçue comme une bizarrerie facteur de blocages et de stagnation économique. Le sentiment qui domine est donc une défiance très forte mêlée à un vague mépris. Pour simplifiée qu'elle soit, cette présentation n'est pas aussi caricaturale qu'elle en a l'air : il s'agit bien d'une divergence profonde en matière de culture politique, économique et sociale, qui fonde la base du consensus dans chaque pays, c'est-à-dire ce que l'on est prêt à accepter ou à refuser dans ces domaines.
En matière monétaire, les Français, qui on connu des dévaluations répétées du franc il y a une trentaine d'années sans que cela ait mis à plat leur économie ni fait exploser leur société, sont peu sensibles à la valeur du change: au contraire la plupart ont vaguement l'intuition qu'un change faible est plutôt favorable aux exportations. Les Allemands en revanche y tiennent comme à la prunelle de leur yeux, la puissance économique et monétaire s'étant symboliquement substituée à la puissance politique et militaire que le sens de l'histoire leur a retiré après 1945.
Du coup, toute forme de solidarité avec les pays du Sud, qui remettrait en cause la crédibilité d'un euro-Mark, comme la mutualisation des dettes, ne peut être acceptée. Les français n'y comprennent rien, et du coup attribuent cela à l'entêtement de Merkel, à une forme de rigidité psychologique allemande, bref à des facteurs secondaires et conjoncturels, alors qu'il s'agit là-bas d'un consensus politique et culturel profond et ancien, qui dépasse le clivage gauche-droite. On peut trouver cela bizarre voire incompréhensible de ce côté du Rhin, mais ils n'y renonceront pas
Du coup, le seul "saut fédéral" auquel on assiste réellement est un saut linguistique, c'est-à-dire une nov-langue complètement absconse où les mêmes mots signifient différentes choses, voire leur contraire absolu, selon la population à qui l'on s'adresse. Cela donne l'illusion d'un consensus, alors qu'il y a fondamentalement méprise ou quiproquo. C'est à la fois pathétique, voire comique mais aussi inquiétant: comment mettre en oeuvre des politiques communes sur un consensus complètement faussé, car reposant sur une méprise fondamentale à propos du sens des mots?
Le fédéralisme? Tout le monde est pour.
Seulement pour les Allemands (et les institutions dominantes au coeur de l'UE) fédéralisme signifie généralisation du projet ordo-libéral, qui consiste à imposer à tous des règles de "bonne gouvernance" économique: autrement dit l'imposition du modèle Allemand à tous les pays et une perte complète de souveraineté de la politique économique. Pour les Français - en tout cas ceux qui défendent cette idée - fédéralisme signifie mise en place d'institutions politiques et économiques, qui commencent avant tout par un vrai Parlement et un vrai gouvernement, c'est-à-dire un pouvoir supranational qui dépasse l'inter-gouvernementalité actuelle et doté d'un budget conséquent. Dans un tel projet, le contenu même des politiques économiques et sociales n'est pas prédéfini à l'avance, comme il l'est dans l'ordo-libéralisme: il dépendrait évidemment des majorités qui se dégageraient.
La croissance? Elle revient en force, merci François. Seulement pour les Français, il s'agit vaguement de mettre en oeuvre les leviers keynésiens classiques sur le plan budgétaire et fiscal et celui des revenus (à défaut de pouvoir disposer du levier monétaire, définitivement entre les mains de la BCE), basés en gros sur les mécanismes multiplicateurs de la dépense publique.
Pour les Allemands et les dirigeants actuels de l'UE, croissance signifie simplement l'approfondissement de la recherche de compétitivité-coût par des réformes "structurelles", méthodes pourtant appliquées déjà depuis plus d'une décennie par le biais de la "stratégie de Lisbonne". Drôle de consensus où tout le monde est d'accord, mais pour des mesures allant en dans le sens exactement opposé…
La "démocratie sociale de marché", ou "le modèle social européen", vous voulez les préserver? Oui, mais là aussi, là où pour les Français on entend protection sociale de haut niveau et conjonction d'un systême assurantiel et assitanciel pour tous, assorti de services publics étendus ; pour les partisans de l'agenda ordo-libéral en Allemagne et ailleurs, on entend service minimum universel et filet de protection pour les plus pauvres, le reste étant confié à la «bonne gestion» du marché et des sociétés privées (fonds de pension, assurance etc…).
Cette structure foncièrement dysfonctionnelle et asymétrique d'un tel langage entre la France et l'Allemagne, qui a perdu sa fonction première de communication (pour s'entendre, il faut commencer par s'entendre sur les mots) produit des effets politiques absolument désastreux car elle génère forcément des frustrations: si on peut faire recouvrir à un même mots deux significations contraires, deux faits contradictoires ne peuvent coexister. Or dans l'état du rapport de force politique du "couple franco-allemand", couple parfaitement dysfonctionnel malgré les dénégations répétées, c'est bien la vision allemande qui s'est imposée et qui continue de le faire dans l'UE.
Et ce n'est pas parce que les uns seraient « méchants » et les autres trop « gentils »…
En effet, l'établissement de ce consensus en faveur de l'Allemagne ne s'explique pas seulement par les rapports de puissance économique, ni par la bouffonnerie ou la pleutrerie supposée des dirigeants français (en particulier Sarkozy), mais par une hiérarchisation différente des priorités politiques des élites françaises et allemandes entre le maintien à tout prix du modèle national ou la recherche volontaire d'un consensus impliquant des concessions faites au partenaire.
En France, le renoncement du PS à la radicalité à partir des années 1980, et la force d'une droite libérale ont clairement affaibli la croyance dans un modèle français de type keynésien et interventionniste, et l'approfondissement vers "plus d'Europe" est devenu pour les uns un moyen de trouver un projet politique de substitution (la gauche française n'étant plus de gauche, elle se distingue en étant très européenne), et pour les autres une bonne opportunité de faire avancer l'agenda libéral. Du coup, on était prêt à beaucoup de concessions.
Face à un tel partenaire, l'Allemagne a conservé tout au long des 20 dernières années une hiérarchie des objectifs exactement inverse: maintien à tout prix du modèle économique allemand (monnaie forte et déflation par les salaires réels), toute avancée vers l'intégration européenne étant strictement soumise au respect de ces objectifs. Cela ne signifie pas qu'une partie des élites allemandes ne soient pas sincèrement fédéralistes, mais simplement pas au prix de renonciations inacceptables à leurs yeux.
Il y a donc eu forcément des "cocus" dans l'histoire, et en l'espèce les Français, et la plupart des pays du Sud, à Etat fortement interventionniste, dans le sens ou leurs dirigeants leur ont effectivement fait prendre des vessies pour des lanternes durant 20 ans. Il n'y a pas d'autre interprétation à donner au non français de 2005. Ce n'est pas être anti-européen ni encore moins être germanophobe que de faire ce constat, c'est le simple établissement des faits historiques.
Par un drôle de retournement du langage, une partie des élites « europhiles » tente de persuader tout le monde qu'en réalité, ce seraient les Allemands qui ont été piégés par le boulet des PIIGS, en acceptant de s'unir à des peuples dépensiers et braillards, réfractaires à toute réforme structurelle et incapables de prélever des impôts dans leur propre pays.
Cette façon de présenter le prédateur en victime est largement fantaisiste : en réalité, les Allemands se sont piégés eux-mêmes avec l'euro. Car ils avaient pris leurs précautions. En verrouillant les traités de façon à ce que la discipline monétaire et budgétaire s'impose à tous, en laissant les mauvais payeurs à la merci des marchés, les allemands s'étaient assurés de la pérennité de leur modèle. En tout cas ils le croyaient, mais le dispositif s'est retourné contre lui-même depuis deux ans et la crise des dettes souveraines.
En effet, ni les Allemands ni personne n'avait prévu une crise d'endettement de grande ampleur, qui menace de faillite plusieurs pays et l'ensemble du système financier avec eux. C'est ce qui se passe lorsqu'on prétend vouloir écraser une mouche avec un marteau : on prend le risque de briser la table avec. Les Allemands qui voyaient bien l'efficacité de la pression des marchés pour discipliner les Etats aux finances publiques défaillantes en régime «normal», avaient en revanche considérablement sous-estimé leur force de frappe en cas de défiance généralisée et de déchainement de la spéculation: les taux montent à l'infini et acculent ces pays à la faillite.
S'ils avaient su que l'Union économique et monétaire les auraient amenés à la situation présente, ils n'auraient donc pas signé, et l'Euro serait encore dans les cartons à l'heure qu'il est, à l'état de projet.
Encore une fois, compte tenu des hiérarchies mises en avant précédemment, il n'y a donc aucune raison de penser que l'Allemagne fasse à moyen terme des concession en ce sens : ce n'est pas de l'entêtement, c'est le fruit de la cohérence d'un modèle économique et social pour l'instant remarquablement solide, qui bénéficie d'un large soutien du peuple allemand lui-même, d'autant plus qu'il résulte d'un pacte reposant sur le sacrifice des travailleurs. Ce levier politique est extrêmement puissant, même s'il résulte d'une vision faussée : pourquoi « payer » pour les autres après nous être donné tant de mal pour réussir ?
Cela suffit à comprendre qu'en cas de faillite de la Grèce et de contagion, les Allemands laisseront à coup sûr tomber la partie et refuseront avec la même fermeté les seules mesures permettant d'empêcher l'explosion de la zone euro. Et Hollande n'y pourra pas grand chose…