• [^] # Re: Discrimination positive

    Posté par . En réponse au journal Journée de la femme : frustration et marketing. Évalué à 3.

    Mais l'ascenseur social existe en France ; il marche mal, c'est vrai, il faut l'améliorer.

    Ben écoute dire qu'il marche mal, c'est un euphémisme. Je viens du 93 à la base, et j'y suis resté jusqu'en 2nde. J'y ai fréquenté de bons collèges et lycées1, mais j'ai bien entendu été chanceux (je suis le troisième gosse de la famille, ce qui veut dire que mes parents ont pu faire l'expérience d'où envoyer leurs enfants, comment récupérer des dérogations, etc.2). Par contre j'ai des amis qui sont allés dans de « super » collèges qui sont des concentrés de misère, et qui, malgré des notes initiales correctes, ont totalement perdu pied par la suite. Comme quoi…

    il faut arrêter de supprimer des postes de professeurs en banlieue, par exemple.

    Je suis d'accord. Maintenant, ça ne va pas changer grand chose pour les « mauvais collèges/lycées ». Le problème étant qu'on met généralement les jeunes profs inexpérimentés dans les collèges les plus difficiles (au moins si Hollande tient parole, les futurs profs auront de nouveau une année de stage pour les préparer), et que les bons profs se voient proposer des postes plus tranquilles dans de « bons » lycées bien bourgeois. Les agrégés peuvent aussi passer par la case « établissement difficile », mais beaucoup peuvent en sortir facilement au bout de quelques années. À cela s'ajoutent tout un tas d'autres facteurs.

    Attention, je ne dis pas qu'un jeune prof sera forcément moins bon qu'un plus vieux pour enseigner en ZEP (par exemple). En fait il y a plein d'exemples qui montrent que c'est loin d'être le cas. Il y a un excellent livre, Tant qu'il y aura des élèves (de Hervé Hamon), où l'auteur visite quelques centaines d'établissements sur un an, interroge des enseignants et directeurs, etc., ainsi qu'un autre, L'école: les belles et la bête (Marie-Pierre Grandin et Aline Peignault), qui raconte la vie dans un collège ZEP de Trappes (et aussi comment un « sauvageon »3 comme Jamel Debbouze a pu être « sauvé » — il a écrit la préface du livre).

    Cependant, il faut une équipe pédagogique soudée, qui ne laisse pas un nouveau se faire bouffer. Ce qui signifie avoir des enseignants qui ont toujours la niaque après plusieurs années dans un environnement difficile.

    Cependant, aujourd'hui un élève, très courageux, pourra sûrement réussir à intégrer Sciences Po par le parcours normal si on l'encourage à s'inscrire.

    Définis « très courageux ». Pour moi, très courageux, ça signifie entre autres qu'il a des parents qui comprennent les enjeux ainsi que la façon dont on parvient à obtenir une bonne école ou ne pas se casser la gueule en fac. Ça veut aussi dire, comme tu le soulignes, que l'équipe enseignante encourage l'élève à continuer — sauf que, si on sait ce qui attend l'élève en face, à moins de l'aider à se préparer pour l'épreuve, je ne vois pas comment on fait. Ce que je veux dire, c'est qu'il faut aussi des profs très courageux pour (et la je paraphrase plus ou moins Jamel Debbouze) accepter d'arriver un soir et voir leur voiture brûlée, sans doute par des élèves de ton propre lycée ou collège, et ne pas le prendre mal, comprendre que ça ne te vise sans doute pas toi personnellement, etc., et malgré tout continuer leur mission d'enseignement.

    Ce que tu proposes, comme disait Zenitram, remplace une inégalité par une autre. Ce qu'il faut, c'est pas favoriser les défavorisés. Ce qu'il faut, c'est tendre au maximum d'égalité (sachant, qu'évidemment, les gens nés dans un milieu aisé et intellectuel seront toujours favorisés).

    Dans les années 50, la part d'étudiants issus de classes populaires (fils de paysans, ouvriers, employés, artisans ou commerçants) dans les grandes écoles (X, ENA, ENS, HEC, autres…) variait entre 18% et 40%; dans les années 90, on tombe à ~10% ou moins.

    Il y a plein de raisons à ça. L'une d'entre elles est que le nombre de places dans ces écoles n'a pas augmenté proportionnellement avec l'explosion de l'accès à la fac pour tous et le collège unique. Il ne faut donc pas faire de conclusions trop hâtives, car la situation était tout de même différente. Cependant, en pratique, on se retrouve bien avec un nombre d'étudiants accédant aux grandes écoles et issus des couches populaires réduit à un tiers de ce que ça a été. Pour changer cela de façon permanente il faut changer le système, je suis bien d'accord. En attendant que la transformation s'opère, cependant, on fait quoi pour éviter qu'elle empire ?

    [1] C'est tout le « paradoxe » du 93 : ce n'est pas juste un gros nid à cités, c'est un ensemble d’îlots interconnectés entre quartiers bourgeois, quartiers très pauvres, etc… Il n'y a qu'à regarder la ville de Sevran par exemple, qui a une partie tout à fait correcte, relativement sûre, etc., et une autre (les Beaudottes) où même les flics freinent des quatre fers pour installer un deuxième commissariat là-bas. Aucun flic ne veut avoir à faire avec les mecs qui vivent là-bas.
    [2] Évidemment, c'est pas juste, pas équitable, et certainement pas égalitaire, tout ça. Je pense qu'à un moment, la notion de justice pour nos parents fond un peu devant la nécessité d'assurer un chouïa notre avenir (dans le sens « nous assurer le choix pour notre carrière »).
    [3] Je mets des guillemets sinon j'ai peur qu'on ne repère pas l'ironie qui se cache derrière ce terme.