• [^] # Re: Gouverner, c'est prévoir. Limiter internet, c'est régresser.

    Posté par . En réponse au journal Horreur, enfer et damnation: Fin de l'illimité. Évalué à 4.

    Donc, selon toi, ça fait 150 ans que des gens comme toi explique que la France est ruinée, pauvre et misérable.

    Bon, je préviens tout de suite : je n’adhère pas a sa thèse « la France est ruinée ». En fait, c’est un des points de l’économie contemporaine sur lesquels je n’arrive pas à me fixer ; je vois de très bons arguments des deux côtés. La question est bien plus compliquée que « regarde la richesse autour de toi », je vais essayer de te donner un aperçu de l’immense complexité de cette question.

    Commençons par un cas simple. Jacques Bonhomme est un rentier. Il possède un capital (rente viagère) de 1,000 francs, qui lui rapporte chaque mois 100 francs, qui suffit tout juste à sa consommation (chaque mois, tous ses intérêts sont consommés, son capital reste inchangé). Arrive un heureux événement dans la famille Bonhomme, l’arrivée du petit Jean Bonhomme. Chaque mois, il dépense maintenant 120 francs ; son capital baisse de 20 francs chaque mois (en fait, il diminue plus rapidement que ça : c’est 20 francs le premier mois, 120 - (1,000-20)*0.1 = 22 francs le second, etc...). D’un point de vue naïf, Jacques Bonhomme est « plus riche » : chaque mois, il possède plus de nourriture, plus de vêtements, plus de jouets pour son enfant. Mais il est visible qu’en fait, il s’appauvrit.

    Arrive le jour où la rente de Jacques Bonhomme a disparu : il se met à emprunter à un banquier. Ce dernier, ayant eu vent de la réputation de Jacques Bonhomme-le rentier, lui prête aveuglement. Jacques Bonhomme, de manière naïve, est toujours aussi riche : chaque mois, il consomme autant de biens et de services. Mais il est clair que Jacques Bonhomme est ruiné, malgré son train de vie affiché.

    Pour ce qui est de la France, c’est pareil (chez Jacques Bonhomme, un tiers fait fructifier son capital ; dans le cas de la France, au niveau macro-économique, nous sommes tout à la fois épargnant-rentier et investisseur de notre propre capital), mais en encore plus compliqué. Nous av(i)ons de la croissance. Une énorme partie de cette croissance et de notre niveau de vie est financée par la dette. La question est : la dette est-elle productive, c’est-à-dire augmente-t-elle notre capital (ou tout du moins le laisse inchangé) ? Si oui, alors nous nous enrichissons effectivement. Si non, nous nous appauvrissons. Et si la réponse est non, à quel point avons nous entamé notre capital ? Sommes nous comme Jacques Bonhomme ruinés, au bord de la faillite, ou avons nous encore un capital conséquent ? La question est encore plus complexifiée par l’effet mis en évidence par Hayek de l’inflation sur le calcul économique : l’inflation (même modérée que l’on a connu jusqu’ici) fausse l’évaluation des actifs et a tendance à surévaluer la quantité de capitaux disponible dans une économie.

    Personnellement, j’ai tendance à penser que nous sommes dans la phase « d’appauvrissement » de notre Jacques Bonhomme, mais je dois admettre que mon opinion est plus « intuitive » que purement rationnelle, tant il y a des argument objectifs pour soutenir chacune des affirmations. J’ai par ailleurs l’intuition que la réponse à cette question dépendra des choix politiques qui seront faits dans les prochains mois, mais je n’ai pas encore pris le temps de la réflexion théorique entre l’influence des différentes possibilités politiques sur cette question.

    Les entreprises et les ménages ont besoin du crédit. Sinon, tu ne pourrais pas acheter ta maison, et pas mal d'entreprises ne pourraient pas commencer leur activité ou démarrer de gros projets.

    Pour les particuliers, je ne suis pas convaincu. Tu peux très bien épargner pour acheter une maison plus tard, c’est ce qu’on fait mes parents (je dis ça pour dire que ce n’est pas vraiment un exploit surhumain hein). Pour les entreprises, par contre, je suis absolument convaincu du contraire : d’autres modes de financement existent. Pas mal d’économistes (oublié les références exactes, mais Vincent Bénard en avait parlé sur son blog il y a un moment) pensent par ailleurs que les règles fiscales actuelles sont une incitation dangereuse à préférer l’endettement comme mode de financement d’une entreprise. Je ne dis pas, bien sûr, qu’il faut interdire ce mode de financement ; je dis juste que, si pour je ne sais quelle raison, un jour le crédit devient impraticable, il y a des alternatives.