• [^] # Re: Culture

    Posté par . En réponse au journal Les pubs contre, eux pour HADOPI. Évalué à 7.

    Tu peux prendre le problème à l'envers: si les gens ne voyaient pas Spiderman illégalement, et ne payaient pas XX€ pour le voir, Benjamin Bayart utiliserait une autre référence pour exprimer la même idée.

    Pour moi, il n'y a pas une grande différence entre exprimer une idée en utilisant une référence à une oeuvre propriétaire, et diffuser cette idée dans un format propriétaire.

    Dans les deux cas, le message ne peut être pleinement compris qu'en accédant à une création propriétaire payante. Donc le message ne peut être pleinement compris qu'en payant un droit de passage, ou en enfreignant la loi. L'idée est placée derrière un péage dont il faut s'affranchir ou qu'il faut contourner.

    Et j'ai l'impression que les libristes ont du mal à se faire à cette idée. Il y a tout un tas d'explications pour dire que les logiciels, et la culture, c'est différent:

    • L'intéropérabilité permet de communiquer entre utilisateurs de logiciels propriétaires et libres, alors qu'il y a une barrière (théoriquement) étanche entre culture libre (ou de libre diffusion) et culture propriétaire,
    • Une œuvre n'a pas vraiment de "code source", en tout cas les problématiques sont différentes. Il n'y a pas de risque d'être espionné par une oeuvre, ou qu'elle ait un comportement malveillant. Ce ne sont que des données, pas du code actif.
    • La culture fait partie de la construction de l'individu, elle est plus intime et plus essentielle que l'outil logiciel (un humain sans logiciel ça existe, pas forcément un humain sans culture).

    Mais je pense que la vraie raison du non-boycott du propriétaire par les libristes, du discours très majoritaire selon lequel "la culture est à tout le monde" et le fait que des gens qui évitent les logiciels propriétaires n'évitent pas la culture propriétaire, c'est qu'on a l'impression d'être débordés. Entre les sollicitations publicitaires, la pression sociale, les références culturelles, la reprise de la culture propriétaire par les internautes créateurs (les mèmes, les "motivators", les détournements de campagne Hadopi qui s'appuient sur des films), on a beaucoup beaucoup de mal à se couper de la culture propriétaire. Si on ajoute la pauvreté voire l’inexistence d'une offre de culture libre dans certains domaines (séries, par exemple), c'est plus ou moins impossible de dire "non".

    Mais:

    • Le problème se pose aussi avec l'Internet libre. On rencontre des difficultés à vouloir se passer du grand Minitel. Difficultés sociales (Facebook), familiales (le serveur qui bruite H24 à la maison), techniques (c'est chronophage de s'auto-héberger), communicationnelles ("Hotmail classe les mails de mon serveur @home comme spam"). Pourtant des gens prennent conscience de la nécessité de se libérer progressivement du grand Minitel et de faire de l'Internet.
    • Le logiciel libre, finalement c'est un peu pareil. Personne n'a de système 100% libre, des firmwares (y compris ceux en ROM) jusqu'au plugins du navigateur, du téléphone jusqu'au modem-routeur en passant par le baladeur. On est tous (sauf Stallman?) dans un compromis et un combat permanent entre libre et propriétaire. "C'est ici le combat du jour et de la nuit", comme disait l'autre référence culturelle élevée dans le domaine public.
    • On peut sortir de l'ornière progressivement, sans forcément adopter des méthodes radicales qui, AMHA, pourraient avoir des effets de bords néfastes. La licence globale risquerait d'avoir le même effet sur les majors et leur culture moisie, que les racketiciels en ont sur la position de Microsoft: une sorte de rente permanente, la privation du choix de ce qu'on finance (donc, de la possibilité de boycotter) qui rendrait très difficile la sortie de ce modèle de production de gentilles bêtises au détriment d’œuvres plus recherchées qui resteraient confidentielles. La légalisation des échanges non lucratifs en P2P pourrait à terme (avec l'élévation du nombre de gens capables de peer-to-peerer, liée au renouvellement de la population) réellement menacer l'équilibre économique des circuits culturels: on pourrait vraiment arriver à ce que très peu de gens achètent le contenu, sous quelque forme que ce soit.

    Je pense que le raccourcissement de la durée du copyright, la suppression de toutes subventions pour les oeuvres sous licence propriétaire, l'assouplissement sur la réutilisation du contenu propriétaire, et le fait de ne considérer comme copyrighté que ce qui l'est explicitement, permettrait de parvenir à un équilibre où coexisteraient:

    • des oeuvres sous licence libre ou de libre diffusion, financée par des gens qui en comprennent l'intérêt et "joueraient le jeu" de payer même s'ils peuvent les avoir gratuitement, éventuellement par la collectivité, et au contenu pensé pour être culturel (reportages, films engagés, enquêtes, musique engagée..). Tout les artistes qui ont quelque chose à dire, sont contre le système, mais signent à la Sacem parce que "pas le choix", s'y retrouveraient (des gens comme Didier Super, Kenny Arkana, Stupeflip, plus généralement tout ceux qui se disent contre Hadopi ET ont un message politique à faire passer),
    • des oeuvres divertissantes et assumées comme telles (le dernier Spiderman), qui coûtent cher à produire et seraient rentabilisées via une exploitation exclusive par les majors, à l'ancienne en fait, avec là une vraie répression contre la contrefaçon,
    • les oeuvres divertissantes élevées dans le domaine public après un temps court, ce qui leur permettrait de faire partie de la culture commune, et pousserait les majors et les décideurs politiques à cesser de faire trainer le calendrier (sortie en salle, sortie en TV, sortie en VOD, sortie en DVD, sortie en BlueRay, sortie en BlueRay 3D, sortie en version Collector, sortie en édition limitée..) pour, à la place, viser le renouvellement rapide (donc, une augmentation de la création),
    • les œuvres d'amateurs, parodies, vidéo-de-moi-qui-fait-le-con-sur-le-dernier-tube-à-la-mode, mèmes, détournements d'affiche, dont la création, la publication, l'enrichissement et le partage seraient facilités par un assouplissement des règles (Mozinor, jcfrog c'est pas de la contrefaçon, même si ça reprend des trucs propriétaires) et par le fait qu'une oeuvre publiée sans mention de licence serait automatiquement considérée comme du domaine public. Ce n'est pas normal que actuellement, je risque d'être emmerdé par le gars qui a fait l'original et par fukung, et que moi je puisse emmerder les gens qui reprennent mon truc pour dire qu'il est nul, juste parce que j'ai rajouté une légende sur une copie d'écran d'une image hébergée sur fukung: http://pix.toile-libre.org/upload/original/1302817244.png Y'a un concept de Benjamin Bayart que j'aime beaucoup, c'est la licence "fais pas chier". Ce genre de trucs doit être sous licence "Fais pas chier": tu le modifies, tu le copies, t'évites de me faire dire un truc que j'ai pas dit, tu m'emmerdes pas toutes les 5 minutes pour demander si tu peux faire ceci ou cela, et tu fais preuve d'un peu de bon sens, merci.

    C'est juste une piste, mais ça me paraît plus raisonnable que de dire "de toute façon votre merde on n'en veut pas et on a le Droit d'y accéder gratuitement" (je caricature).

    THIS IS JUST A PLACEHOLDER. YOU SHOULD NEVER SEE THIS STRING.