• [^] # Re: Toujours pas convaincu

    Posté par . En réponse au journal Retour d'expérience sur le développement d'une application par l'utilisation d'IA. Évalué à 3. Dernière modification le 05 février 2026 à 00:19.

    De toutes manières, l'argument est solide, sinon il n'aurait jamais été publié et validé; il n'a rien à voir avec prendre l'avion ou traverser la rue.

    Solide, il l'est ! mais il ne date pas d'aujourd'hui. Il traverse toute l'histoire de la philosophie, il a dominé les débats entre écoles philosophiques de toute l'antiquité et, selon Jules Vuillemin, il est au fondement de toute sa métasystèmique de la philosophie. Ce que tu décris ressemble furieusement à l'argument dominateur de Diodore.

    Selon Epictète :

    L’argument dominateur paraît avoir été posé en vertu des principes suivants : il y a contradiction mutuelle entre ces trois propositions : tout ce qui s’est réalisé dans le passé est nécessaire ; l’impossible ne peut pas être une conséquence du possible ; et : il y a du possible qui n’a point de réalité actuelle et n’en aura pas.

    Ayant conscience de cette contradiction, Diodore s’appuyait sur la vraisemblance des deux premières propositions pour établir celle-ci : rien n’est possible qui n’ait ou ne doive avoir une réalité actuelle.

    Or, des deux propositions à choisir, voici celles qu’un autre conservera : il y a du possible qui n’a ou n’aura pas de réalité actuelle, et : l’impossible ne peut être une conséquence du possible, mais non la suivante : tout ce qui s’est réalisé dans le passé est nécessaire. Telle paraît être l’opinion de l’école de Cléanthe avec laquelle Antipater était pleinement d’accord.

    D’autres, au contraire, conservent le groupe suivant de propositions : il y a du possible qui n’a ou n’aura pas de réalité actuelle, et : tout ce qui s’est réalisé dans le passé est nécessaire ; et ils affirment alors que l’impossible peut être une conséquence du possible. [...]

    Si donc on me demande : « et toi, lesquelles de ces propositions conserves-tu ? » je répondrai que je n’en sais rien. Mais j’ai reçu l’information suivante : Diodore conserverait telles propositions, l’école de Panthoidès, je crois, et Cléanthe telles autres, et celle de Chrysippe d’autres encore.

    La surcouche en terme de calcul des probabilités ne sert à rien, c'est un problème de logique modale (toute mesure de proba induit un logique modale, mais la réciproque n'est pas vraie). Lorsque Diodore affirmait que « rien n’est possible qui n’ait ou ne doive avoir une réalité actuelle », il affirmait, en terme de calcul des probabilités, que ce qui a une mesure non nulle arrivera nécessairement un jour. La théorie que tu mentionnes ajoute simplement comme prémisse que la cause de l'apocalypse a une proba non nulle.

    Jacques Bouveresse dans sa série de cours sur le thème « nécessité, contingence et liberté chez Leibniz » est revenu en détails sur l'aporie de Diodore : Le Dominateur, les possibles et le problème de la liberté.

    On notera la subtilité de la position de Chrysippe qui rejette la conclusion de Diodore (et donc celle de la théorie que tu évoques) en rejetant la logique modale classique au profit de la logique modale intuitionniste. En terme de proba, cela signifie qu'il rejette l'équivalence P(A) = 0 ssi P(non A) = 1. Ce qui revient à prendre pour modèle sémantique de la logique modale des algèbres de Heyting et non des algèbres de Boole (comme en calcul des probabilités classique) : une double négation n'est pas équivalente à une affirmation, on rejette le tiers-exclus, le principe du raisonnement par l'absurde...

    Quoi qu'il en soit, je trouve que tu vas sacrément loin d'en appeler au dominateur pour rejeter une remarque du style « à force de crier au loup, on ne vous écoute plus », surtout quand elle répond à une affirmation manifestement excessive. D'autant qu'alors tu t'exposes à voir s'opposer à toi un partisan de la théodicée de Leibniz à la mode Pangloss : « tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles » (c'est ainsi que Voltaire raillait, dans son Candide, la position de Leibniz sur le dominateur).

    Sapere aude ! Aie le courage de te servir de ton propre entendement. Voilà la devise des Lumières.