Je peux être d'accord sur l'idée que "dogmatique" n'est pas le bon terme (parce que j'ai du mal à identifier le dogme sous-jacent), mais je ne pense pas que c'est trop fort. Je déteste cette position parce que je la trouve sans aucun intérêt : on définit "intelligence" comme "relatif à l'intelligence humaine", et paf, du coup, ahah, l'intelligence artificielle n'existe pas. À part essayer de se rassurer face à l'angoisse de se faire dépasser un jour par les machines, ça apporte quoi?
Donc voila, si on exclut les gens qui ne peuvent pas concevoir que l'IA existe parce que l'idée leur fait peur, il reste plusieurs options.
Soit tu définis l'intelligence artificielle par les résultats. L'expérience de pensée que j'aime bien, c'est le contact avec une civilisation extraterrestre à distance. On échange des messages radio avec cette civilisation, et sur cette base, on essaye de déterminer si elle est intelligente. Bon bah là il n'y a pas photo, c'est une sorte de test de Turing, et les LLMs les défoncent. Donc avec ce critère, les IA actuelles sont pleinement intelligentes.
Tu peux aussi définir l'intelligence par l'émergence. Une espèce intelligente peut produire des objets intelligents, mais l'intelligence n'a pas émergé chez ces objets. Auquel cas, l'IA ne pourra jamais être qualifiée d'intelligente, même si elle outrepasse par des ordres de grandeur nos capacités de raisonnement. Du coup, le test des extraterrestres n'est pas concluant, puisqu'on est peut-être en train de discuter avec des objets intelligents, mais pas avec l'intelligence qui les a créés. Entre nous, ça me semble exactement correspondre à la définition d'intelligence "artificielle", puisque par définition il existe une intelligence "non-artificielle".
Une définition plus stricte pourrait ne pas être fonctionnaliste : pour être intelligent, il faut un esprit, avec une conscience, une volonté, etc. Il faudrait donc que les objets artificielles aient l'équivalent d'une conscience, l'équivalent d'une volonté, etc. Du coup, l'intelligence n'est pas quelque chose qui s'estime par les interactions avec l'extérieur, mais pas l'état interne. Ça me parait une piste très difficile, parce que 1) il y a plein de choses à définir formellement pour lesquelles nous n'avons pas de définition, 2) ça consiste à coller des concepts binaires sur des choses très quantitatives (puisqu'un lapin a une forme de conscience et de volonté, et peut-être même une mouche, mais c'est juste que les degrés sont différents), 3) ce point de vue me semble écrasé par l'expérience de pensée du "zombie philosophique" (quelle est la preuve que les autres êtres humains ont une conscience, on est peut-être le seul à en avoir une) et la possibilité de l'illusionisme (la conscience pourrait être une illusion, et il y a des expériences en neurosciences qui montreraient que notre cerveau prendrait en effet des décisions bien avant que nous n'en ayons conscience, et que l'impression d'être aux commandes ne correspond pas à la réalité).
En tout cas, bref, j'ai de plus en plus de mal à supporter l'argument de la cible mouvante pour l'IA. Depuis des siècles, on redéfinit l'intelligence dès qu'on crée une machine capable de faire une tâche qu'on pensait définir l'intelligence (calculatrice, ordinateur qui joue aux échecs, traduction, test de Turing, etc). Jusqu'à arriver à n'importe quoi, du genre "avoir des sens", "ressentir des choses", qui n'ont jamais fait partie d'aucune définition historique de l'intelligence. Quand les modèles agent vont commencer à se généraliser, on va avoir à notre disposition des algorithmes qui vont pouvoir apprendre par eux-mêmes à peu près n'importe quoi (coder un driver à partir des specs, servir d'adversaire à n'importe quel jeu vidéo, faire les emplois du temps d'un lycée, ...). En parallèle, on va aussi commencer à être confrontés à des modèles "super-intelligents", dont les conclusions sont issues d'un raisonnement trop complexe pour qu'on puisse le suivre. Je ne vois pas en quoi se barricader dans le déni va servir à quoi que ce soit.
[^] # Re: Excellent, merci.
Posté par arnaudus . En réponse au lien France culture: Intelligence artificielle et imitation. Évalué à 6. Dernière modification le 11 avril 2025 à 11:27.
Je peux être d'accord sur l'idée que "dogmatique" n'est pas le bon terme (parce que j'ai du mal à identifier le dogme sous-jacent), mais je ne pense pas que c'est trop fort. Je déteste cette position parce que je la trouve sans aucun intérêt : on définit "intelligence" comme "relatif à l'intelligence humaine", et paf, du coup, ahah, l'intelligence artificielle n'existe pas. À part essayer de se rassurer face à l'angoisse de se faire dépasser un jour par les machines, ça apporte quoi?
Donc voila, si on exclut les gens qui ne peuvent pas concevoir que l'IA existe parce que l'idée leur fait peur, il reste plusieurs options.
Soit tu définis l'intelligence artificielle par les résultats. L'expérience de pensée que j'aime bien, c'est le contact avec une civilisation extraterrestre à distance. On échange des messages radio avec cette civilisation, et sur cette base, on essaye de déterminer si elle est intelligente. Bon bah là il n'y a pas photo, c'est une sorte de test de Turing, et les LLMs les défoncent. Donc avec ce critère, les IA actuelles sont pleinement intelligentes.
Tu peux aussi définir l'intelligence par l'émergence. Une espèce intelligente peut produire des objets intelligents, mais l'intelligence n'a pas émergé chez ces objets. Auquel cas, l'IA ne pourra jamais être qualifiée d'intelligente, même si elle outrepasse par des ordres de grandeur nos capacités de raisonnement. Du coup, le test des extraterrestres n'est pas concluant, puisqu'on est peut-être en train de discuter avec des objets intelligents, mais pas avec l'intelligence qui les a créés. Entre nous, ça me semble exactement correspondre à la définition d'intelligence "artificielle", puisque par définition il existe une intelligence "non-artificielle".
Une définition plus stricte pourrait ne pas être fonctionnaliste : pour être intelligent, il faut un esprit, avec une conscience, une volonté, etc. Il faudrait donc que les objets artificielles aient l'équivalent d'une conscience, l'équivalent d'une volonté, etc. Du coup, l'intelligence n'est pas quelque chose qui s'estime par les interactions avec l'extérieur, mais pas l'état interne. Ça me parait une piste très difficile, parce que 1) il y a plein de choses à définir formellement pour lesquelles nous n'avons pas de définition, 2) ça consiste à coller des concepts binaires sur des choses très quantitatives (puisqu'un lapin a une forme de conscience et de volonté, et peut-être même une mouche, mais c'est juste que les degrés sont différents), 3) ce point de vue me semble écrasé par l'expérience de pensée du "zombie philosophique" (quelle est la preuve que les autres êtres humains ont une conscience, on est peut-être le seul à en avoir une) et la possibilité de l'illusionisme (la conscience pourrait être une illusion, et il y a des expériences en neurosciences qui montreraient que notre cerveau prendrait en effet des décisions bien avant que nous n'en ayons conscience, et que l'impression d'être aux commandes ne correspond pas à la réalité).
En tout cas, bref, j'ai de plus en plus de mal à supporter l'argument de la cible mouvante pour l'IA. Depuis des siècles, on redéfinit l'intelligence dès qu'on crée une machine capable de faire une tâche qu'on pensait définir l'intelligence (calculatrice, ordinateur qui joue aux échecs, traduction, test de Turing, etc). Jusqu'à arriver à n'importe quoi, du genre "avoir des sens", "ressentir des choses", qui n'ont jamais fait partie d'aucune définition historique de l'intelligence. Quand les modèles agent vont commencer à se généraliser, on va avoir à notre disposition des algorithmes qui vont pouvoir apprendre par eux-mêmes à peu près n'importe quoi (coder un driver à partir des specs, servir d'adversaire à n'importe quel jeu vidéo, faire les emplois du temps d'un lycée, ...). En parallèle, on va aussi commencer à être confrontés à des modèles "super-intelligents", dont les conclusions sont issues d'un raisonnement trop complexe pour qu'on puisse le suivre. Je ne vois pas en quoi se barricader dans le déni va servir à quoi que ce soit.