• [^] # Re: Verbiage...

    Posté par . En réponse au journal Le Rationalisme. Évalué à 5.

    Faisons rapidement un peu de philosophie.

    Cela me semble être de la philosophie douteuse.

    Déjà, comme dit dans un autre commentaire, ce que tu décris n'a absolument rien à voir avec le projet de Kant dans sa Critique de la raison pure. Si tu veux connaître son avis sur les probabilités, l'induction et le rasoir d'Ockham, ça se trouve dans son traité sur la Logique.

    Nous avons observé plus haut, touchant la probabilité, qu’elle n’est qu’une simple approximation de la certitude. — Tel est aussi, et en particulier, le cas avec les hypothèses, au moyen desquelles nous ne pouvons jamais parvenir, dans notre connaissance, à une certitude apodictique, mais toujours seulement à un degré de probabilité tantôt plus grand, tantôt moindre.

    Une hypothèse est une croyance du jugement touchant la vérité d’un principe, eu égard à la
    suffisance des conséquences ; ou, plus brièvement, la croyance d’une supposition comme principe.

    Toute croyance se fonde donc sur une hypothèse, en ce sens que la supposition, comme principe, est suffisante pour expliquer par là d’autres connaissances comme conséquences ; car on conclut ici de la vérité de la conséquence à la vérité du principe. Mais cette espèce de conclusion ne donne pas un critérium suffisant de la vérité, et ne peut conduire à une certitude apodictique qu’autant que toutes les conséquences possibles d’un principe admis sont vraies ; d’où il suit que, comme nous ne pouvons jamais déterminer toutes les conséquences possibles, les hypothèses restent toujours des hypothèses, c’est-à-dire des suppositions, à la pleine certitude desquelles nous ne pouvons jamais atteindre. — Cependant, la vraisemblance d’une hypothèse peut croître et s’élever, et la foi que nous lui accordons, devenir analogue à celle que nous donnons à la certitude, lorsque toutes les conséquences qui se sont présentées à nous jusqu’ici peuvent s’expliquer par le principe supposé ; car alors il n’y a pas de raison pour que nous ne devions pas admettre que toutes les conséquences possibles qui en dérivent peuvent également s’expliquer. Nous regardons alors l’hypothèse comme très certaine, quoiqu’elle ne le soit que par induction.

    Quelque chose cependant doit être certain apodictiquement dans toute hypothèse, savoir :

    1 ° La possibilité de la supposition même.

    Si, par exemple, pour expliquer les tremblements de terre et les volcans, on admet un feu souterrain, cette sorte de feu doit être possible, ne brûlât-il pas comme un corps enflammé. Mais, lorsqu’à l’aide de certains autres phénomènes, on veut faire de la terre un animal dans lequel la circulation d’un liquide intérieur produit la chaleur, c’est une pure fiction, et non une hypothèse ; car les réalités s’imaginent bien, mais non les possibilités : elles doivent être certaines.

    2° La conséquence.

    Les conséquences doivent découler légitimement du principe admis, autrement l’hypothèse n’aurait enfanté qu’une chimère.

    3° L’unité.

    Une chose essentielle pour une hypothèse, c’est qu’elle soit une, et qu’elle n’ait pas be-
    soin d’hypothèses auxiliaires pour la soutenir. Si une hypothèse ne pouvait subsister par elle-même, elle perdrait par ce fait beaucoup de sa probabilité; car, plus une hypothèse est féconde en conséquences, plus elle est probable, et réciproquement. C’est ainsi que l’hypothèse principale de Ticho-Brahé ne suffisait pas pour expliquer beaucoup de phénomènes, ce qui rendait nécessaires plusieurs autres hypothèses secondaires. On pouvait déjà présumer par là que l’hypothèse adoptée n’était pas un principe légitime. Au contraire, le système de Copernic est une hypothèse qui explique tout ce qu’elle doit expliquer, tous les grands phénomènes cosmiques qui se sont présentés à nous jusqu’ici ; nous n’avons pas besoin d’hypothèses subsidiaires.

    Il est des sciences qui ne permettent aucune hypothèse, par exemple les mathématiques et la métaphysique. Mais en physique elles sont utiles et indispensables.

    Kant, Logique.

    Lorsqu'il dit que nous concluons de la vérité des conséquences (faits observés) à la vérité du principe, il dit que nous concluons par abduction ce qui n'est pas un principe logique valide, mais acceptable, voire nécessaire, dans la connaissance expérimentale et c'est sur cela que repose l'induction. Ce qui n'exclue pas la nécessité d'une certaine certitude, d'où les trois critères qui suivent : le premier visant à limiter les délires de l'imagination, le second exigeant que la majeur du raisonnement abductive soit certaine, et enfin le troisième n'étant que le rasoir d'Ockham (chez qui peut-il faire débat ?).

    Texte où l'on voit encore une fois que ce dont tu parles n'a rien à voir avec la Critique de la raison pure, son objectif dans cet livre étant de mettre la métaphysique sur le chemin sûr de la science, et, comme il le rappelle, la métaphysique n'admet aucune hypothèse tout comme les mathématiques (autant vouloir fonder les mathématiques sur des conjectures).

    Après, si, de ce que je comprends, l'ukémisme-rationnailsme vise à développer ce qui est ici synthétiquement exposé, vous réinventez la roue (carrée ?). Ensuite vouloir mettre des probabilités dans tous les problèmes rencontrés au cours d'une vie relève d'une maladie que j'appellerai la mesurite aigu. Le callul des probabilités permet de développer une logique modale dans laquelle le possible est quantifié par un nombre réel. Mais il n'est pas nécessaire de mesurer le degré de possibilité pour raisonner modalement, et c'est même bien souvent impossible. Ce qui réduit grandement le champ d'extension d'une telle méthodologie pour atteindre la vérité.

    Dernière remarque en passant. Ce que tu nommes la « technique interdite Kill the Buddha », j'appelle cela tout simplement le doute radicale cartésien. Dans ses Méditations métaphysiques, Descartes commence par mettre en doute la totalité de ce qu'il pense savoir: il se trouve alors dans un état où il n'est sûr de rien. Puis, pour sortir de cet état de doute radical, il cherche un point d'appui pour douter de son doute : comme il doute de tout, et donc également de sa propre existence, il réalise qu'il doit bien exister puisqu'il faut que ce qui doute existe : les pensées qui l'occupent doivent être les pensées de quelque chose qui existe. D'où son fameux cogito ergo sum, « je pense donc je suis ». À ce stade, il est assuré d'une seule chose : il existe; mais il se pourrait bien que ce qu'il appelait réalité, antérieurement à son Kill the Buddha, n'existe point et ne soit que le fruit de son imagination. Et là on a l'argument cartésien ultime qui lui permet de sortir de son solipsisme, argument qu'à mon avis ignorent beaucoup de ceux qui se disent cartésien et rationnaliste (je ne parle pas d'ukémisme, mais de son acception philosphique par opposition à l'empirisme) : pour pouvoir se convaincre de l'existence de la réalité, il passe par une preuve de l'existence de Dieu qui dans sa grande bonté ne peut être trompeur, d'où il déduira que la réalité existe. Si c'est pas beau tout ça ! On est encore loin, et bien en aval dans la chaîne des raisons, de se poser la question de savoir comment déterminer cette réalité via l'induction et le calcul des probabilités. Tu devrais Kill the Buddha sur l'ukémisme lui même. ;-)

    Sapere aude ! Aie le courage de te servir de ton propre entendement. Voilà la devise des Lumières.