• [^] # Re: En quoi cela contribuerait-il à la souveraineté numérique européenne ?

    Posté par (site web personnel) . En réponse à la dépêche Une pétition pour un « EU-Linux » : un appel à la souveraineté numérique européenne. Évalué à 10.

    Sommaire

    Merci pour ces commentaires. Voici quelques éléments de réponse:

    "Mais qu’est-ce que la souveraineté numérique ?"

    En 2018, le Secrétariat Général de la Défense et de la Sécurité Nationale (SGDSN) avait défini la souveraineté numérique comme une autonomie stratégique, permettant à un État de conserver une capacité d’appréciation, de décision et d’action dans l’espace numérique, sans pour autant chercher à tout produire en interne.

    Le lien entre souveraineté numérique et logiciel libre est évident depuis les années 1990. Ces arguments ont été repris par le SGDSN :

    « Une stratégie industrielle basée sur l’open source, sous réserve qu’elle s'inscrive dans une démarche commerciale réfléchie, peut permettre aux industriels français ou européens de gagner des parts de marché où ils sont aujourd’hui absents, et par là même de permettre à la France et à l’Union européenne de reconquérir de la souveraineté. »

    EU Linux s’inscrit précisément dans cette logique : un projet pensé pour être pragmatique, stratégique, et économique, tout en renforçant l’autonomie numérique de l’Europe.

    "Une distribution Linux de plus ne changera rien à la souveraineté numérique"

    Il ne s'agit pas simplement de créer "une distribution de plus". L'objectif d'EU Linux est de construire une brique stratégique mutualisée, alignée sur les priorités européennes. Contrairement à une initiative isolée, EU Linux serait :

    • Industrialisé à l’échelle européenne : Un projet coordonné par l’UE, utilisant une ou des distributions existantes comme base, et personnalisé pour répondre aux besoins spécifiques des administrations publiques (sécurité, conformité aux réglementation européennes, interopérabilité).
    • Soutenu par une gouvernance européenne : Les décisions techniques et stratégiques seraient prises en Europe, garantissant une indépendance face à des intérêts extérieurs.
    • Un socle commun pour mutualiser les efforts : Au lieu que chaque État investisse de manière isolée dans ses solutions, EU Linux offrirait une plateforme partagée, réduisant les coûts et accélérant les déploiements.

    Ce n'est pas "réinventer la roue", mais reprendre le contrôle sur une brique technologique fondamentale.

    "Les américains ne bloqueront jamais l’accès au marché européen pour leurs logiciels"

    Les exemples récents montrent que la dépendance aux solutions étrangères n'est pas qu'une question de blocage direct :

    • Risques géopolitiques : Les embargos imposés à Huawei ou la Russie ont montré que l’accès à certaines technologies peut être utilisé comme un levier diplomatique ou économique. Notons qu'au niveau des systèmes d'exploitation, les principales super-puissances en conflit avec les États-Unis, comme la Chine et la Russie, ont précisément développé des projets pour s'affranchir de leur dépendance. La Chine a mis en place KylinOS, basé sur Linux, pour ses administrations, et la Russie utilise Astra Linux, conçu pour répondre à ses besoins sécuritaires nationaux. Ces initiatives illustrent que la souveraineté numérique passe souvent (mais, évidemment, pas seulement) par la maîtrise des OS, le socle des infrastructures informatiques critiques. Pour une étude détaillée de la stratégie russe, cf. Marie-Gabrielle Bertran, La place des logiciels libres et open source dans les nouvelles politiques du numérique en Russie, Herodote, 2020.
    • Augmentation des coûts : Le cas Broadcom, imposant une taxe implicite de 15 milliards d’euros via VMware, illustre que les monopoles technologiques peuvent imposer des hausses de coûts sans alternatives viables. Ces augmentations, souvent imprévisibles, mettent en lumière la fragilité économique des dépendances envers des solutions propriétaires, en particulier lorsqu'elle sont en situation de monopole ou quand les coûts de sortie sont élevés.
    • Risque de restriction indirecte : Même sans blocage officiel, la simple dépendance à des technologies non contrôlées par l’Europe expose les États à des restrictions techniques ou commerciales imposées par des fournisseurs étrangers sous pression légale ou géopolitique (exemple : lois américaines comme le Cloud Act, qui donnent accès aux données hébergées par des entreprises américaines ou ayant un intérêt économique aux USA, quel que soit leur lieu de stockage).

    EU Linux ne prétend pas éliminer ces risques immédiatement, mais il crée une alternative européenne crédible. En établissant une infrastructure numérique indépendante et interopérable, EU Linux offrirait une solution capable de réduire progressivement la dépendance et de négocier d’une position de force face aux géants technologiques. Cela renforcerait également la capacité des États européens à protéger leurs données sensibles et leurs infrastructures critiques.

    "Il faudrait vérifier tout le code, pas seulement l'OS"

    C’est exact : sécuriser une infrastructure numérique complète nécessite une vérification au-delà de l’OS. Cependant, l’OS est le socle de toute infrastructure numérique. Sans une maîtrise complète de cet élément central, il est impossible d’assurer une chaîne de confiance cohérente. EU Linux contribuerait à cette démarche en adoptant un modèle fondé sur la transparence, qui dépasse la simple notion de confiance, et en mettant en œuvre les actions suivantes :

    • Créer une chaîne de transparence européenne : Plutôt que de se fier à des acteurs externes ou à des certifications opaques, EU Linux intégrerait des audits réguliers et collaboratifs pour les composants critiques (noyau Linux, logiciels de base, bibliothèques). Cela permettrait une validation publique et reproductible des éléments essentiels.
    • Fournir un cadre standardisé et transparent : Mutualiser les efforts pour valider les solutions utilisées par les administrations publiques, tout en garantissant que les méthodologies, outils et résultats d’audit soient accessibles. Cela faciliterait la coopération avec les communautés open source et renforcerait la confiance des utilisateurs.
    • Prioriser les enjeux stratégiques : Renforcer les algorithmes de chiffrement, les mécanismes de mise à jour sécurisés, et d’autres composants essentiels, tout en assurant que ces améliorations soient visibles, reproductibles et soumises à des audits indépendants.

    En combinant audits communautaires ouverts et structures dédiées financées par l’UE, EU Linux poserait les bases d’une souveraineté numérique étendue. Par exemple, le projet FOSSEPS montre comment une approche coordonnée peut encourager la transparence dans le développement et l’évaluation des logiciels libres critiques.

    Note: transparence vs confiance

    La transparence est un principe fondamental pour garantir l’intégrité et la sécurité des systèmes numériques, en particulier dans un contexte où la "confiance aveugle" envers des technologies étrangères peut être exploitée ou mal placée. La transparence est préférable à la simple confiance dans la gestion des infrastructures numériques européennes :

    • Réduction des dépendances stratégiques : Le "numérique de confiance" repose souvent sur des certifications ou des accords entre parties, mais il n’élimine pas le risque d’accès non autorisé par un État tiers. La transparence garantit que les systèmes peuvent être inspectés et contrôlés par des entités européennes, sans interférence extérieure.
    • Limitation des vulnérabilités systémiques : En favorisant des solutions opaques ou centralisées (comme des clouds hyperscalers non européens), la "confiance" crée un risque de pannes globales et fragilise l’écosystème. La transparence favorise des solutions distribuées, auditées et résilientes.
    • Autonomie industrielle renforcée : La transparence permet à des acteurs européens de contribuer activement au développement, à l’audit et à l’amélioration des technologies, favorisant ainsi un écosystème local et durable. Elle encourage aussi l’innovation en garantissant des processus reproductibles et vérifiables.
    • Accès démocratique à la sécurité : Dans un système transparent, la sécurité n’est pas un secret détenu par un petit nombre d’acteurs. Elle devient un bien commun, accessible aux gouvernements, aux entreprises et aux citoyens.

    EU Linux incarnerait cette vision de transparence, notamment en :

    1. Rendant public tout le code et les modifications apportées : Chaque mise à jour ou changement dans le système serait documenté et ouvert à l’audit.
    2. Adoptant des outils de validation reproductibles : Par exemple, des outils comme Reproducible Builds garantiraient que tout utilisateur puisse vérifier qu’un binaire correspond exactement au code source.
    3. Facilitant les audits participatifs : En impliquant des experts indépendants et des communautés open source européennes, les validations ne dépendraient pas uniquement d’acteurs commerciaux ou institutionnels.
    4. Centralisant les ressources éducatives et méthodologiques : En rendant accessible à tous une documentation claire sur les processus d’audit et les bonnes pratiques de sécurité.

    "Le poste de travail n’est plus central dans l’ère du cloud"

    Certes, la plupart des applications métiers et une grosse partie des applicatifs génériques sont maintenant des applications web, et c'est d'ailleurs un phénomène qui rend la migration plus facile qu'il y a 10 ou 20 ans. Cependant :

    • Le poste de travail reste indispensable : Les administrations publiques, notamment, utilisent encore des ordinateurs pour des tâches critiques. Sans un OS souverain, ces postes restent vulnérables.
    • EU Linux pourrait intégrer une approche hybride : Inspiré de ChromeOS ou ses variantes libres(ex: NayuOS), EU Linux pourrait proposer un environnement léger, optimisé pour les applications web, tout en garantissant une maîtrise totale des infrastructures sous-jacentes.
    • La dépendance au cloud américain est un problème croissant : Même si le cloud est central, utiliser des infrastructures européennes sans OS souverain ne règle qu'une partie du problème.

    EU Linux s’adapte à ces évolutions en intégrant des outils modernes et en servant de base pour des solutions cloud souveraines.

    "Les échecs passés montrent que c’est une impasse (Mandriva, Cloudwatt, etc.)"

    Les échecs comme ceux de Mandriva ou Cloudwatt montrent surtout l'importance d'une vision collective et coordonnée. A contrario, les succès du passé et du présent (Gendbuntu, etc.) montrent que c'est possible. Contrairement à ces initiatives :

    • EU Linux serait une démarche mutualisée : Financé et gouverné par l’Union européenne, il éviterait les écueils des projets isolés ou sous-capitalisés.
    • Une intégration dans l’écosystème open source existant : Plutôt que de partir de zéro, EU Linux s’appuierait sur des bases stables et largement adoptées, avec des contributions en retour à la communauté, et sur l'expérience des initiatives passées.
    • Un soutien politique et économique pérenne : En s’inscrivant dans une stratégie de déploiement à l'échelle européenne, EU Linux bénéficierait d’un financement stable des institutions utilisatrices.

    Ces échecs ne doivent donc pas nous freiner, mais nous servir de leçons pour structurer le succès.

    "La souveraineté numérique ne se limite pas à l’OS : il faut aussi du capital risque, retenir nos talents, etc."

    C'est une critique valide : la souveraineté numérique est un enjeu systémique qui dépasse l'enjeu du système d'exploitation. Cependant, EU Linux peut jouer un rôle clé dans cet écosystème :

    • Stimuler l'innovation locale : En finançant le développement d’EU Linux et ses dérivés, l’UE pourrait créer des opportunités pour les PME européennes spécialisées dans l’open source.
    • Former et retenir les talents : Participer à un projet européen de cette envergure renforcerait l’attractivité de l’Europe pour ses ingénieurs et développeurs.
    • Créer un effet d’entraînement : En démontrant la viabilité de solutions souveraines, EU Linux encouragera d’autres projets technologiques européens (notamment au niveau des applicatifs, du cloud, etc.)

    Ce projet ne s’oppose donc pas à des leviers comme le capital-risque ou la rétention des talents. Il en est un catalyseur.

    "There's no such thing as can't. You always have a choice." - Ken Gor