• [^] # Re: Déni de réalité

    Posté par (site web personnel, Mastodon) . En réponse au lien [Mon blog] Pourquoi est-ce que personne ne parle du chat control ?. Évalué à 2.

    D'abord, merci d'avoir pris le temps de répondre de manière détaillée.

    C'est le truc le plus récurrent qu'on peut lire sur les blogs, sur les communiqués des organisations de défense de la vie privée, ou ici même. On blâme les politiques, les journalistes, les entreprises et leur lobbying...

    Ce n'était peut-être pas complètement clair, mais je ne blâme pas les journalistes, je dis juste que je ne les comprends pas. Je suis un jeune con naïf qui découvre petit à petit le monde politique, et dont quelques illusions sont en train de tomber, voilà tout.

    Il faut quand même parfois revenir sur terre et repartir de la base : 1. Ce qui vous intéresse vous n'intéresse pas forcément les gens (et donc, pas les journalistes, qui ne sont pas des militants et qui ne vont pas faire d'enquêtes que personne n'a envie de voir ou de lire),

    Je comprends tout à fait que le sujet soit technique, mais comme je l'explique à la fin du billet, il y a une conséquence très simple, concrète et facile à comprendre, c'est que dix millions de personnes (ordre de grandeur) perdraient le contact avec leurs proches sur une messagerie. Ça veut dire que chacune de ces personnes va s'embêter à passer à un autre service, que les groupes de discussion qui peuvent inclure des dizaines de personnes doivent être recréés à la main ailleurs, et comme Signal permet de contacter quelqu'un sans connaître son numéro, ça veut aussi dire que des gens pourraient perdre le contact parce qu'ils avaient juste une conversation Signal. Quand j'entends les râleries de certains de mes proches parce que « je suis habitué à cette application, je ne veux pas changer », j'ai du mal à comprendre que ça n'intéresse personne.

    2 les gens qui ne sont pas d'accord avec vous ne sont pas tous corrompus, stupides, ou mal informés. Il est normal que les différences de culture, d'origine, d'âge, ou d'idées politiques puissent faire qu'on n'a pas tous les mêmes valeurs et les mêmes principes.

    Où lisez-vous que je considère tous les gens qui ne sont pas d'accord avec moi comme corrompus, stupides ou mal informés ?

    Je n'arrête pas de l'écrire (et de me faire envoyer bouler), mais ça ne sert absolument à rien de demander le retrait de ce genre d'initiatives, car elles se fondent sur un processus démocratique tout à fait sain. La question n'est pas complexe : il est illégal de diffuser certains fichiers même dans une correspondance privée (images pédoporno, incitation au terrorisme, fichiers protégés par le droit d'auteur, etc.). Ces le rôle des instances de normalisation de mettre en place les moyens pour que la loi puisse être appliquée, tout en garantissant les libertés individuelles. Par conséquent, toute opinion tournant autour de "il n'est pas possible de faire respecter la loi tout en garantissant les libertés individuelles" est hors-sujet, elle n'entre pas dans les attributions de ces commissions et groupes de reflexions, qui ne sont pas censées porter de jugement sur la pertinence des lois—c'est même le principe de la séparation des pouvoirs. Éventuellement, les commissions peuvent prévenir les instances concernées qu'il est difficilement possible de faire respecter les lois, et qu'il faut les revoir pour les rendre applicables, mais ça n'empêche qu'elles doivent quand même proposer des solutions techniques.

    Ce que les militants de la vie privée font très rarement, c'est de proposer des moyens techniques alternatifs qui permettraient de faire respecter les lois tout en garantissant mieux la vie privée. Partir du principe que "la loi est mauvaise" et qu'il n'y a aucune solution satisfaisante permet de rester "propre" : on ne propose rien, donc il n'y a rien à critiquer, proposer, ou argumenter. Et on peut faire les faux énonnés "Quoi? Comment ça se fait que ce sujet revienne encore? On en a parlé déja l'année dernière!" Bah oui, et il reviendra encore et encore, tant que les lois exigeront que la police puisse avoir accès sous contrôle du juge à la correspondance privée.

    La loi punit, en effet, le partage de pédopornographie, et heureusement. Pour autant, cela n'entraîne pas que les violations de la loi doivent être recherchées à l'exclusion de toute autre considération.

    La loi impose aussi, en effet, que la police puisse avoir accès, sous le contrôle du juge, aux communications privées. Mais ici, il s'agit de données envoyées sans intervention de la justice, ce qui est différent d'une perquisition où les enquêteurs vont (très légitimement) fouiller les appareils de l'accusé.

    Le projet en question est un projet de règlement, ce qui est en gros l'équivalent européen d'une loi (ça passe par le Parlement Européen, etc.), règlement qui crée de nouvelles obligations pour les fournisseurs de messagerie. C'est donc bien un changement de l'état du droit, et non pas une application du droit existant.

    Par exemple, j'ai du mal à comprendre pourquoi la solution des hash serait inadmissible. L'État met en place un serveur qui liste les hashs de fichiers "problématiques" identifiés par la police; les applications installées sur le matériel des clients hashent les pièces jointes et les transmettent au serveur de l'application (en métadonnées du message chiffré par exemple), le serveur de l'application compare alors les hashs avec la base de données, et signalent les comptes à la police au-delà d'un certain seuil de partage de fichiers problématiques. La police peut alors chercher à saisir le matériel et vérifier le contexte dans lequel les fichiers ont été partagés. Le fournisseur de service n'a jamais accès au contenu des messages, il ne sait pas que le fichier qu'il a identifié est un pédonazi tout nu, il a juste signalé que le compte xxx a partagé cette liste de fichiers répertoriés sur un serveur de l'État. Il semble même que ce mécanisme puisse être implémenté dans un logiciel libre.

    Plusieurs soucis :

    • Comme mentionné dans le billet, cela crée un service très sensible car une infiltration (en ajoutant dans la base de données une URL ou image qui ne devrait pas y être) peut permettre de se renseigner sur les graphes de relations sociales. Ce n'est pas hypothétique puisque la Chine a récemment mené une cyberattaque réussie contre les États-Unis sur les services analogues. Après toutes les fuites de données de France Travail etc., on n'en avait pas vraiment besoin.

    • Également mentionné, le risque de mauvaise utilisation dans les pays où l'indépendance de la justice est mise à mal, Hongrie et Pologne en ce moment.

    • Et il y a aussi le fait que le hash n'est pas juste un hash de l'image brute mais un hash « perceptuel » qui doit permettre d'identifier des photos proches, ce qui induit un risque de faux positifs. Impossible de quantifier le risque vu que l'information de l'étude d'impact est le chiffre non-crédible de 1 faux positif sur 50 milliards pour PhotoDNA, néanmoins l'étude de cas sur l'Irlande en page 53 de ce document de l'EDRi (tiens, je devrais aussi mettre ce lien) indique que la police irlandaise classifie 80% des signalements comme non-valides, et il est probable qu'une grosse partie de ces signalements viennent d'entreprises qui appliquent PhotoDNA.

    En tout cas, le texte initial contient un raisonnement fallacieux assez pathétique : détecter des images connues n'empêcherait pas la commission de crimes.

    L'expression « signalements vraiment utiles » était malheureuse et a dépassé ma pensée. Je vais modifier ce paragraphe.