• [^] # Re: Séparation piéton / vélo

    Posté par . En réponse au lien Le top 10 des villes cyclables en France. Évalué à 10. Dernière modification le 04 mai 2023 à 16:30.

    La cohabitation entre cycle et piétons n'a jamais été simple. Oui, c'est pas forcément très connu, mais lors de l'invention et de la popularisation de la bicyclette, la cohabitation entre piétons et vélo n'était pas simple.

    C'est assez amusant de consulter les archives de Gallica sur le sujet, par exemple, dans cette feuille de chou cycliste de 1894, le Vélo Que l'amateur moderne de vélocipédes plus ou moins assisté par la magie de l'électricité gagnera à méditer !

    (Je recopie intégralement ici, la consultation sur Gallica n'étant pas aisée, et puis c'est un vrai plaisir d'exhumer ce genre de texte, il manque juste l'odeur de vieux papier ...)

    SAGES AVIS
    Nous trouvons dans le Rappel un article si juste de M. Lucien Meunier que nous ne pouvons résister au plaisir de lui donner la place d’honneur. Lisez-le cyclistes, et méditez-le ! Il émane d’un passionné de la bicyclette.

    NOTE DE LA RÉDACTION.
    Il paraît — c’est dans le Temps que je trouve cette nouvelle — que les accidents causés par la bicyclette dans les rues de Paris se multiplient de façon inquiétante. Accidents peu graves, il est vrai, en général, mais suffisants, surtout par leur fréquence, pour créer dans le public un courant d’opinion. C’est le moment ou jamais de crier gare. Cyclistes parisiens, mes amis, gare à vous ! Le rédacteur du Temps jette le cri d’alarme.

    Que les plaintes jusqu’à présent isolées, timidement formulées, se rassemblent, fassent corps, s’imposent à l’attention, est-ce que l’autorité préfectorale hésitera à prendre des mesures ayant pour objet de restreindre les droits clés vélocipédistes à la circulation dans les rues ? Personne n’aura la candeur de le croire. Cyclistes, mes amis, préparons-nous à lire quelque matin, sur les murs, une belle affiche blanche nous annonçant que l’usage de telles et telles voies nous est interdit ; et, bien entendu, il s’agira des voies les plus commodes, les plus belles, de celles où nous préférons passer.

    J'entends bien que nous ne nous laisserons pas faire sans crier; nous protesterons, nous parlerons de l’impôt que nous acquittons... Mais il est si difficile de faire revenir l’administration sur des mesures restrictives !

    Telle est donc la situation : les milliers de cyclistes parisiens courent le risque de perdre, du jour au lendemain, la liberté d’aller et de venir où bon leur semble.

    Et pourquoi ? Parce que, parmi eux, se trouve un certain nombre de niais, dans la cervelle obtuse desquels s’est indéracinablement incornifistibulée cette conviction qu’entre les rues de Paris et la piste d’un vélodrome, il ne saurait y avoir pour eux de différence.

    On les voit passer, courbés sur le guidon, pédalant avec rage, plus vite, encore plus vite, toujours plus vite, comme si le salut de leur âme immortelle était au bout de la course.

    Au fond, tout ce qu’ils veulent, c’est bonnement « épater le bourgeois », et proclamer leur noble dédain pour les voitures. De temps à autre ils se cognent contre un omnibus, et on les ramasse en morceaux ; plus souvent ils culbutent un piéton, s’étalent avec lui et la foule s’attroupe et un concert de malédictions s’élève contre la vélocipédie. — Mes amis, c’est pour les gaillards de
    cette espèce que nous paierons, nous autres.

    L’autre jour j’étais à Dieppe; comme je passais devant la mairie, mes yeux furent attirés par un placard: «Arrêté concernant la circulation des vélocipèdes. »
    Par lequel arrêté le maire de Dieppe menace de procès-verbaux et de contravention tout cycliste imprudent dont l’allure aura, dans les rues de la ville, dépassé celle d’un cheval au trot (sic). Soit dix kilomètres à l’heure, ajoute le placard.

    Que dire contre cela? Rien au bout du compte; n’est-il pas parfaitement légitime de demander aux vélocipédistes de ralentir légèrement dans les rues où circulent des gens qui ont autant que lui, certes, le droit d’y circuler; la campagne n’est pas loin, sur les grandes routes il pourra se déployer à l’aise et battre ou essayer de battre tous les records du monde.

    Mais dites: ce commencement de règlementation ne fait-il pas l’effet d’une menace inquiétante? Rien de plus dangereux.

    Comment les agents de police reconnaîtront-ils si le vélocipédiste qui pédale devant eux dépasse ou non l’allure de dix kilomètres à l’heure ?

    Source intarissable de conflits, de contestations, de vexations de toute nature. Et vous savez bien qu’en notre beau pays de France l’autorité n’a jamais tort. On me dira que je généralise l’arrêté du maire de Dieppe; c’est que j’ai joliment peur qu’il se généralise. Oh ! qu’il vaudrait mieux pour tout le monde prévenir l’intervention fâcheuse de l’autorité !

    Mais comment ?

    Ah! voilà, il faudrait un peu de raison, un peu de bon sens de notre part, c’est le diable !
    Cyclistes, mes amis, c’est à vous tous que je m’adresse. Voyons, quel besoin d’aller si vite dans les rues ? — sans compter que si la rencontre avec le piéton est surtout désagréable pour lui, le choc avec l’omnibus est surtout, d’ordinaire, funeste au vélocipédiste — quel besoin de choisir les passages précisément les plus encombrés pour emballer?

    Pourquoi cette constante recherche du tour de force ?
    Ne peut-on faire de la bicyclette sans acrobatie ?
    J’envoie ces objurgations à qui de droit, j’espère qu’elles seront favorablement accueillies, et qu’ainsi, par la sagesse des vélocipédistes, sera préservé des foudres administratives cet admirable « cheval d’acier » qui est en train, sans qu’on s’en aperçoive, de révolutionner si joliment le costume moderne.

    Lucien Victor-Meunier.

    Note : Yep, c'est bien écrit incornifistibuler

    Et fichtre ! Qu'est-ce qu'ils causaient bien nos aïeux !

    Faut pas gonfler Gérard Lambert quand il répare sa mobylette.