• [^] # Re: Principe de précaution

    Posté par . En réponse au lien Quand les experts sonnent l’alarme face aux progrès de l’Intelligence artificielle. Évalué à 3. Dernière modification le 31 mars 2023 à 09:54.

    C'est pas du tout la même chose que d'arrêter de se gouverner. Il est tout à fait logique d'interdire ce qui est nuisible, dans une certaine mesure (dans les faits, tout est histoire de compromis et de contexte historique : la clope et l'alcool sont autorisés, la coke ne l'est pas, etc).

    Là, on parle en gros d'interdire par défaut, et d'attendre l'avis de je ne sais pas trop qui, qui travailleraient sur on ne sait pas quelles données, pour autoriser une technologie. Un principe majeur de nos sociétés, c'est la liberté de faire ce qui n'est pas interdit par la loi.

    Parce qu'avec ce raisonnement, qu'est-ce qui détermine quelle technologie mérite de passer par le principe de précaution? Est-ce que la GPL n'aurait pas du être interdite le temps d'évaluer ses impacts sur la société (et, du coup, peut-être interdite au vu des intérêts économiques en jeu?) Est-ce que Linux n'aurait pas dû être interdit? Et Internet, une porte ouverte à toutes les fenêtres, au pédo-terrorrisme etc? Et les barrages, qui empêchent les poissons de remonter les rivières? Et les éoliennes, qui tuent des oiseaux? Allez hop, on fait des études, des rapports, des milliers et des milliers de pages de rapports, des synthèses de rapports, des conférences, des méta-analyses, des synthèses de conférences qui donneront lieu à des rapports, rapports qui concluront évidemment que "ça dépend", qu'il y a des avantages et des inconvénients, que des gens vont perdre leur boulot alors que d'autres vont en gagner, que les entreprises vont perdre en compétitivité si on n'autorise pas, qu'il vaut peut-être mieux un accident nucléaire tous les 50 ans qu'un changement climatique mondial, mais peut-être pas, mais peut-être que si... Il faudra toujours des études de plus, quel est l'impact économique, l'impact écologique, l'impact social, quels sont les effets à long terme, les effets indirects, les effets sur les finances publiques...

    Vous voulez vraiment vivre dans un monde où il faut remplir une demande d'autorisation pour aller pisser contre un arbre, avec l'autorisation du délégué aux études hydrologiques départementales qui va estimer le temps de passage dans la nappe phréatique, et une étude d'impact du bureau d'études botaniques qui va évaluer l'effet sur la croissance de l'arbre en fonction de si c'est un chêne ou un châtaigner? C'est de la folie. La technophobie ne peut pas remplacer les principes constitutionnels de base.

    Sans compter qu'on peut constater tous les jours que tout le monde, au final, se branle copieusement du travail des scientifiques et des ingénieurs. Les études hydrologiques montrent que les "mégabassines" utilisées conformément au protocole augmenterait les niveaux des nappes phréatiques et les débits des cours d'eau pendant l'été? C'est pas grave, on crame tout quand même parce qu'on est contre quand même, et que peut-être si la sécheresse se généralise on ne pourra pas les remplir (et donc? du coup elles seront vides certaines années; c'est sûr que c'est un problème majeur). Aucune étude ne peut montrer un quelconque effet des ondes électromagnétiques des GSM? C'est pas grave, on délivre des certificats médicaux d'électrosensibilité. Tout le monde se contrefout des études, des rapports d'experts, des résultats scientifiques. Ce qui compte pour les technologies, c'est combien ça coûte, combien ça rapporte, combien de gens regarderaient mes vidéos si je suis caricaturellement pour ou contre, combien ça désavantagerait les entreprises françaises si on autorise ou qu'on interdise, à quel point ça embêterait les Russes, les Chinois, les Américains, les Allemands... Quel est le poids des rapports scientifiques dans l'établissement des quotas de pêche? Dans la régulation du trafic maritime? Du trafic aérien? Sur l'emplacement des autoroutes, des lignes de TGV, des aéroports, des parkings de supermarchés? Vous croyez que les cabinets ministériels écoutent les experts universitaires sur l'économie? Sur l'urbanisme? Sur les politiques publiques? Vous croyez que de brandir des rapports de 2000 pages va décourager les opposants à l'enfouissement des déchets nucléaires, aux mégabassines, aux OGM? C'est du flan. Le principe de précaution, c'est un buzzword pour technophobes. Quand on brandit le principe de précaution, on ne veut pas lire des rapports scientifiques, on voudrait juste qu'une technologie qui nous met mal à l'aise soit interdite, "parce que", sans raison (parce que justement, on n'en a aucune).