L'algorithmique et toute ça théorique, ça se fait sans ordinateur, en tout cas sans coder, donc sans problème avec un tableau noir et du papier.
Pour être dans la partie, avec des élèves en NSI, je peux témoigner de la nécessité d'alterner pratique et théorique. Les élèves n'ont pas encore assez de recul pour se permettre d'apprendre uniquement le côté théorique. Pour que les concepts prennent forme dans leur mémoire, ils doivent expérimenter certaines choses.
À l'université, y a 20 ans, en licence/master informatique, les cours d'algorithmiques se faisaient sans ordinateurs. Et on comprenait très bien. Alors je veux bien — pourquoi pas ! — rajouter un peu de TPs pour peut-être rendre certains aspects plus pratiques. Mais globalement, ces choses que j'ai apprises en algorithmique, je les avais bien comprises et je les ai encore dans mon esprit à ce jour.
Sinon dans ce sujet de "l'informatique à l'école", il y a 2 sujets en fait: l'informatique au service des cours (donc l'usage d'ordis pour les élèves et apprendre une matière par le biais de logiciels libres ou non) et au service de l'infrastructure (l'administration, mais aussi les échanges entre élèves, profs et élèves, parents et profs/école, etc.).
Informatique pour les cours
Sérieusement, les connaissances de compétences de base que l'école est censée transmettre n'ont pas changé depuis cinquante ans, c'est toujours lire, compter, calculer, réfléchir, puis pour aller plus loin, étudier des textes littéraires, résumer, raisonner, avec des bases en diverses sciences. Que des trucs qui se faisaient très bien sans informatique, et qui peuvent toujours très bien se faire sans informatique.
Je soupçonne même que ces trucs se feraient sans doute mieux sans informatique.
Pour le premier sujet déjà, j'abonde totalement avec Tangui. Je trouve la "foire à l'informatique" de nos jours totalement aberrante. On enseigne aux jeunes à ne plus savoir rien faire sans ordi (que ce soit les gros, ou les minis dans la poche, qui servent accessoirement à téléphoner!). Mais le fait est que la plupart des choses se fait très bien sans ordi. Et même justement apprendre à faire les choses à leur base nous fait comprendre.
Pour les quelques trucs où l'informatique reste tout de même très utile, on a vraiment tout ce qu'il faut en libre.
Même si parfois certains logiciels propriétaires ont certaines fonctionnalités avancées qui pourraient ne pas exister ailleurs (ce que je mets d'ailleurs aussi en doute; non pas parce que c'est faux, mais parce que c'est en général vrai dans les 2 sens: oui chaque logiciels, libre comme propriétaire, a en général des points forts que l'autre n'a pas — mais passons et supposons ce cas extrême où il y aurait vraiment un logiciel propriétaire mieux en tous points), ce sont justement des fonctionnalités "avancées", ce qui veut souvent dire qu'elles ne sont finalement pas si utiles lorsqu'on parle d'école (où ce n'est pas l'efficacité qui doit primer mais l'apprentissage), voire même qui ne devraient surtout pas être utilisés dans un tel contexte. En effet, un truc typique que j'ai remarqué, c'est que les gens n'aiment pas comprendre et veulent des solutions "magiques". Mais comme on n'est pas à Poudlard/Hogwarts, on n'est pas censé apprendre la magie mais bien apprendre à apprendre, comprendre, réfléchir, se débrouiller par soi-même.
En fait, en tant que développeur, pour être clair, je trouve cela peu responsable de plonger les enfants dès leur plus jeune âge dans les ordis. C'est une des nombreuses raisons pour lesquelles j'ai très tôt arrêter de travailler dans le secteur des "startups", après quelques années à peine dans ce monde et après avoir compris à quel point ce monde était tordu. En conséquence, je suis pas riche comme ceux qui ont continué auraient pu l'être mais je vis bien avec moi-même (que les gens qui développent des systèmes qu'ils empêchent leur propres enfants d'utiliser; voir le paragraphe suivant). Et je ne suis pas de ceux qui prônent une informatique omni-présente. Au contraire, il y a plein de cas où on peut et devrait s'en passer.
Pour info, la question de l'informatique pour la formation/éducation des enfants existe depuis des années, et notamment le fait que les gros "pontes" du monde numérique envoient leurs enfants dans des écoles sans informatique, en fait au moins 11 ans dans la presse puisque les plus vieux articles sur le sujet que je trouve datent de 2011, notamment un article de 2011 du New York Times. Bien sûr ça a commencé avant, quand on voit notamment que l'une des plus citées de ces écoles, dans la Silicon Valley — Waldorf School of the Peninsula — fut créée en 1984. Et oui, tous les gens aisés de la Silicon Valley, tous les présidents de GAFAM et autres grosses entreprises du coin notamment, envoient leurs enfants dans ce type d'école ou d'autres similaires (article récent sur les enfants de Steve Jobs et Bill Gates éduqués avec le moins de technologie possible). On en parle depuis une dizaine d'années (le sujet revient dans des journaux depuis très régulièrement; une simple recherche web trouve des articles très récents) mais c'est plus vieux que cela.
Pour moi, il ne faut même pas y chercher une forme de "théorie du complot" d'ailleurs, comme on lit souvent dans les explications. Ce n'est pas parce que les logiciels de ces GAFAMs sont faits pour vous rendre dépendants (flux de news constants, techniques de "rétention", notamment en jouant sur les instincts et émotions les moins nobles des humains...), même s'il y a forcément un peu de cela, mais bien parce que l'ordinateur est probablement le dernier outil à utiliser pour apprendre les bases de quoi que ce soit (on parle de l'école là, la formation la plus initiale qui soit). Non on n'apprend pas à écrire avec un traitement de texte (LibreOffice pas plus que MS Word), à compter avec une calculatrice, à dessiner avec un stylet et des filtres automatiques (que ce soit GIMP, Photoshop ou autre), à penser et exprimer clairement sa pensée en lisant ou écrivant sur Twitter (ou Mastodon), à sculpter en manipulant des objets 3D (Blender ou 3DS Max), etc. Pour moi, ce serait comme dire qu'on apprendrait à cuisiner avec un robot de cuisine, ou à piloter avec un Boeing 737 MAX, ou bien à planter un clou avec un marteau-piqueur (notons qu'il y a diverses catégories d'absurdités: dans certains cas, ce peut être inadapté notamment parce que la qualité n'est pas au rendez-vous, dans d'autres parce que c'est sauter des étapes voire qu'on utilise trop gros et inadapté pour un besoin simple; mais le point commun dans tous les cas est qu'on ne commence pas par apprendre les bases).
Les outils libres que l'on fait sont utiles, mais il ne faut jamais oublier que ce ne sont que des outils, pour des usages avancés et particuliers, avec un focus souvent sur l'efficacité plus que l'apprentissage, etc. Il suffit de voir d'ailleurs tous ces gens qui se disent perdus (genre comme si cela touchait à leur métier) si jamais leur logiciel de prédilection devait changer, être racheté par une entreprise, ou disparaître. À quel point peut-on devenir dépendant d'un seul outil? Alors que si on apprend les concepts et qu'on "comprend" les choses, quoi qu'il arrive, on ne se sent jamais perdu.
Informatique dans l'infrastructure/administration
Pour le second sujet, à savoir l'infrastructure scolaire, il faut aussi arrêter de rigoler. On a tout ce qu'il faut pour les besoins et l'efficacité des services éducatifs. Que ce soit les logiciels bureaux comme serveurs ("cloud"), on a largement de quoi faire. Oui, on perd toujours quelques fonctionnalités en changeant de logiciels, mais on en découvre et gagne d'autres (ce qui fait que globalement on peut s'y retrouver). C'est toujours comme cela, ça n'a aucun rapport avec le fait d'être libre ou non, et le fait de réduire ces changements à ce point précis, c'est juste ne pas comprendre comment fonctionne le développement informatique.
Mais surtout, et c'est là où les administrations publiques pourraient avoir un énorme coup à jouer: on gagne la possibilité d'influer les changements, notamment en rémunérant du développement soi-même! Énormément de gens se trompent complètement quand ils parlent de l'avantage principal du libre, du moins dans le contexte de l'usage en entreprise ou administration publique: ils vont vous dire "au moins on peut vérifier le code et s'assurer qu'il est exempt de bug". C'est en partie absurde pour un certain nombre de raisons même si c'est aussi en partie vraie (mais je vais pas épiloguer sur ce point). Le vrai gros pouvoir est de pouvoir changer les choses soi-même. Alors à ça, on aime bien rétorquer que "tout le monde n'est pas développeur". C'est vrai, mais là on parle de grosses entités (entreprises ou administrations publiques) qui, elles, pourraient tout à fait embaucher. Mieux, elles peuvent aussi se rassembler pour partager et réduire les dépenses. Par exemple, pourquoi ne pourrait-on pas avoir un service de développeurs gérés au niveau national qui serait à même de contribuer aux logiciels libres utilisés pour les collectivités? Cela pourrait être géré par la DINUM par exemple? Les collectivités pourraient faire des demandes de correction de bugs, des demandes de fonctionnalités, etc. Elles pourraient aussi faire des demandes de groupes (la plupart des changements sont utiles pour une grande quantité d'administrations). Au lieu de cela, chacun fait des appels d'offres dans leur coin, pour des logiciels que presque personne sauf eux va utiliser et qui coûtera 100 fois plus que de payer des développeurs compétents en CDI et avec des salaires décents.
J'ai récemment été en contact avec la mairie de Lyon (qui est pro-logiciel libre dans le mandat actuel) et notamment j'ai demandé s'ils avaient des développeurs. J'ai donc été étonné d'apprendre qu'ils n'ont aucun développeur en interne! Pourtant c'est vraiment ce qui fait la force du libre. Pourquoi on utilise essentiellement du libre? Parce que quand on a testé initialement (pour voir ce qu'il se faisait hors monde Adobe, qui était ce qui avec quoi on enseignait aux artistes en université, et l'artiste avec qui on avait des idées de projets en commun, Aryeom, avait un esprit ouvert aux alternatives et s'intéressait à des logiciels plus proches de ses valeurs), il y avait plein de problèmes et que ce n'était pas utilisable dans notre cas d'usage (dans d'autres, ça l'était déjà, notons bien, car l'idée est justement que ça dépend des usages et donc des objectifs de chacun). Comme j'en avais l'habitude, j'ai contribué quelques patchs par ci par là, puis au bout de quelques années, on a testé dans des projets semi-pro, c'était déjà un peu plus utilisable. Puis on a insisté, jusqu'à ce que maintenant on soit plutôt content du résultat (loin d'être parfait, encore, mais un bond depuis nos débuts). Et tout ça avec un seul développeur (un seul focalisé sur nos besoins précisément, j'entends; ce dernier étant moi-même, vous l'aurez compris) qui a souvent fait d'autres choses, a eu d'autres emplois, a fait des patchs majoritairement "à côté". Imaginez s'il y avait des équipes de développeur payés pour cela?
Autre exemple: Aryeom donne des cours à l'université depuis quelques années maintenant (avec GIMP, bien sûr! Il est loin le temps où elle était étudiante et qu'on lui imposait les produits Adobe!). Cette année, certains étudiants ont rencontré un bug. Le soir même, je l'ai corrigé dans notre code en développement. Essayez d'avoir des corrections de bug dans la journée avec Microsoft ou Adobe, pour voir!
C'est pour moi le plus gros pouvoir du logiciel libre. Les économies, la souveraineté numérique, la possibilité de faire des audits de code, tout cela est vrai aussi. Mais croire que ce sont les avantages majeurs, c'est aussi prendre le risque d'être déçu ("quoi y a pas cette fonctionnalité?! Le Libre, c'est nul!"; "attends j'ai demandé cette fonctionnalité y a 10 ans et les 3 contributeurs pas payés qui font ça sur leur temps libre l'ont même pas encore mis en priorité 1? Ça prouve la supériorité du propriétaire (dont on peut même pas contacter les gens qui décident, donc au moins ils m'ignorent pas! CQFD!)!"; "ah y a des bugs! Votre logiciel est pas parfait! Le Libre, c'est trop nul!"...). Alors que si on se rend compte que si on peut implémenter les fonctionnalités soi-même et corriger des bugs immédiatement, d'un seul coup, on maîtrise entièrement ses outils de travail. On a un vrai contrôle pour rendre l'outil adéquat à ses besoins.
Parce que le plus gros pouvoir du Libre, c'est pas d'avoir le droit de se plaindre publiquement parce que les discussions sont effectivement publiques, c'est de pouvoir prendre en main ses besoins.
Conclusion
Enfin bon en conclusion: l'informatique à l'école pour les enfants? Franchement, pas besoin dans la majorité des cas; l'informatique dans l'infra, l'administration, la communication? Absolument! Mais il faut aussi prendre le sujet à bras le corps et c'est là où ces administrations y trouveront tellement leur compte que revenir en arrière leur semblera une aberration tellement les avantages seront énormes.
Il faut des développeurs. Et il faut aussi que les fonctionnaires soient formés à la remontée de bug et comprennent le concept de développement communautaire. En fait ce n'est simplement pas une logique à laquelle les gens sont habitués (puisqu'on les a habitué à attendre passivement qu'on les "nourrisse" et à se plaindre quand ça va pas), mais une fois qu'on a compris et qu'on est au milieu de tout cela, le développement communautaire est juste tellement puissant. Et le pire, c'est qu'il est déjà super puissant alors qu'on a à peine effleuré ses possibilités. On le dit assez, tellement de logiciels massivement utilisés sont développés par une poignée de développeurs à peine (voire souvent 1 ou 2 personnes seules et qui font ça en hobby). Imaginez alors si les administrations et entreprises décidaient réellement de "collaborer", de se rassembler et travailler ensemble. Les possibilités seraient presque infinies. Pour le logiciel, on a déjà tout ce qu'il faut pour que ce soit possible, et ça marche déjà à échelle réduite. Imaginez si les administrations jouaient le jeu plutôt que de jouer celui des GAFAM? Le résultat serait sans équivoque.
Film d'animation libre en CC by-sa/Art Libre, fait avec GIMP et autre logiciels libres: ZeMarmot [ http://film.zemarmot.net ]
[^] # Re: Déjà dans la rubrique liens
Posté par Jehan (site web personnel, Mastodon) . En réponse au journal Office 365 et Google Workspace en difficulté chez l'école républicaine. Évalué à 10.
Sommaire
À l'université, y a 20 ans, en licence/master informatique, les cours d'algorithmiques se faisaient sans ordinateurs. Et on comprenait très bien. Alors je veux bien — pourquoi pas ! — rajouter un peu de TPs pour peut-être rendre certains aspects plus pratiques. Mais globalement, ces choses que j'ai apprises en algorithmique, je les avais bien comprises et je les ai encore dans mon esprit à ce jour.
Sinon dans ce sujet de "l'informatique à l'école", il y a 2 sujets en fait: l'informatique au service des cours (donc l'usage d'ordis pour les élèves et apprendre une matière par le biais de logiciels libres ou non) et au service de l'infrastructure (l'administration, mais aussi les échanges entre élèves, profs et élèves, parents et profs/école, etc.).
Informatique pour les cours
Pour le premier sujet déjà, j'abonde totalement avec Tangui. Je trouve la "foire à l'informatique" de nos jours totalement aberrante. On enseigne aux jeunes à ne plus savoir rien faire sans ordi (que ce soit les gros, ou les minis dans la poche, qui servent accessoirement à téléphoner!). Mais le fait est que la plupart des choses se fait très bien sans ordi. Et même justement apprendre à faire les choses à leur base nous fait comprendre.
Pour les quelques trucs où l'informatique reste tout de même très utile, on a vraiment tout ce qu'il faut en libre.
Même si parfois certains logiciels propriétaires ont certaines fonctionnalités avancées qui pourraient ne pas exister ailleurs (ce que je mets d'ailleurs aussi en doute; non pas parce que c'est faux, mais parce que c'est en général vrai dans les 2 sens: oui chaque logiciels, libre comme propriétaire, a en général des points forts que l'autre n'a pas — mais passons et supposons ce cas extrême où il y aurait vraiment un logiciel propriétaire mieux en tous points), ce sont justement des fonctionnalités "avancées", ce qui veut souvent dire qu'elles ne sont finalement pas si utiles lorsqu'on parle d'école (où ce n'est pas l'efficacité qui doit primer mais l'apprentissage), voire même qui ne devraient surtout pas être utilisés dans un tel contexte. En effet, un truc typique que j'ai remarqué, c'est que les gens n'aiment pas comprendre et veulent des solutions "magiques". Mais comme on n'est pas à Poudlard/Hogwarts, on n'est pas censé apprendre la magie mais bien apprendre à apprendre, comprendre, réfléchir, se débrouiller par soi-même.
En fait, en tant que développeur, pour être clair, je trouve cela peu responsable de plonger les enfants dès leur plus jeune âge dans les ordis. C'est une des nombreuses raisons pour lesquelles j'ai très tôt arrêter de travailler dans le secteur des "startups", après quelques années à peine dans ce monde et après avoir compris à quel point ce monde était tordu. En conséquence, je suis pas riche comme ceux qui ont continué auraient pu l'être mais je vis bien avec moi-même (que les gens qui développent des systèmes qu'ils empêchent leur propres enfants d'utiliser; voir le paragraphe suivant). Et je ne suis pas de ceux qui prônent une informatique omni-présente. Au contraire, il y a plein de cas où on peut et devrait s'en passer.
Pour info, la question de l'informatique pour la formation/éducation des enfants existe depuis des années, et notamment le fait que les gros "pontes" du monde numérique envoient leurs enfants dans des écoles sans informatique, en fait au moins 11 ans dans la presse puisque les plus vieux articles sur le sujet que je trouve datent de 2011, notamment un article de 2011 du New York Times. Bien sûr ça a commencé avant, quand on voit notamment que l'une des plus citées de ces écoles, dans la Silicon Valley — Waldorf School of the Peninsula — fut créée en 1984. Et oui, tous les gens aisés de la Silicon Valley, tous les présidents de GAFAM et autres grosses entreprises du coin notamment, envoient leurs enfants dans ce type d'école ou d'autres similaires (article récent sur les enfants de Steve Jobs et Bill Gates éduqués avec le moins de technologie possible). On en parle depuis une dizaine d'années (le sujet revient dans des journaux depuis très régulièrement; une simple recherche web trouve des articles très récents) mais c'est plus vieux que cela.
Pour moi, il ne faut même pas y chercher une forme de "théorie du complot" d'ailleurs, comme on lit souvent dans les explications. Ce n'est pas parce que les logiciels de ces GAFAMs sont faits pour vous rendre dépendants (flux de news constants, techniques de "rétention", notamment en jouant sur les instincts et émotions les moins nobles des humains...), même s'il y a forcément un peu de cela, mais bien parce que l'ordinateur est probablement le dernier outil à utiliser pour apprendre les bases de quoi que ce soit (on parle de l'école là, la formation la plus initiale qui soit). Non on n'apprend pas à écrire avec un traitement de texte (LibreOffice pas plus que MS Word), à compter avec une calculatrice, à dessiner avec un stylet et des filtres automatiques (que ce soit GIMP, Photoshop ou autre), à penser et exprimer clairement sa pensée en lisant ou écrivant sur Twitter (ou Mastodon), à sculpter en manipulant des objets 3D (Blender ou 3DS Max), etc. Pour moi, ce serait comme dire qu'on apprendrait à cuisiner avec un robot de cuisine, ou à piloter avec un Boeing 737 MAX, ou bien à planter un clou avec un marteau-piqueur (notons qu'il y a diverses catégories d'absurdités: dans certains cas, ce peut être inadapté notamment parce que la qualité n'est pas au rendez-vous, dans d'autres parce que c'est sauter des étapes voire qu'on utilise trop gros et inadapté pour un besoin simple; mais le point commun dans tous les cas est qu'on ne commence pas par apprendre les bases).
Les outils libres que l'on fait sont utiles, mais il ne faut jamais oublier que ce ne sont que des outils, pour des usages avancés et particuliers, avec un focus souvent sur l'efficacité plus que l'apprentissage, etc. Il suffit de voir d'ailleurs tous ces gens qui se disent perdus (genre comme si cela touchait à leur métier) si jamais leur logiciel de prédilection devait changer, être racheté par une entreprise, ou disparaître. À quel point peut-on devenir dépendant d'un seul outil? Alors que si on apprend les concepts et qu'on "comprend" les choses, quoi qu'il arrive, on ne se sent jamais perdu.
Informatique dans l'infrastructure/administration
Pour le second sujet, à savoir l'infrastructure scolaire, il faut aussi arrêter de rigoler. On a tout ce qu'il faut pour les besoins et l'efficacité des services éducatifs. Que ce soit les logiciels bureaux comme serveurs ("cloud"), on a largement de quoi faire. Oui, on perd toujours quelques fonctionnalités en changeant de logiciels, mais on en découvre et gagne d'autres (ce qui fait que globalement on peut s'y retrouver). C'est toujours comme cela, ça n'a aucun rapport avec le fait d'être libre ou non, et le fait de réduire ces changements à ce point précis, c'est juste ne pas comprendre comment fonctionne le développement informatique.
Mais surtout, et c'est là où les administrations publiques pourraient avoir un énorme coup à jouer: on gagne la possibilité d'influer les changements, notamment en rémunérant du développement soi-même! Énormément de gens se trompent complètement quand ils parlent de l'avantage principal du libre, du moins dans le contexte de l'usage en entreprise ou administration publique: ils vont vous dire "au moins on peut vérifier le code et s'assurer qu'il est exempt de bug". C'est en partie absurde pour un certain nombre de raisons même si c'est aussi en partie vraie (mais je vais pas épiloguer sur ce point). Le vrai gros pouvoir est de pouvoir changer les choses soi-même. Alors à ça, on aime bien rétorquer que "tout le monde n'est pas développeur". C'est vrai, mais là on parle de grosses entités (entreprises ou administrations publiques) qui, elles, pourraient tout à fait embaucher. Mieux, elles peuvent aussi se rassembler pour partager et réduire les dépenses. Par exemple, pourquoi ne pourrait-on pas avoir un service de développeurs gérés au niveau national qui serait à même de contribuer aux logiciels libres utilisés pour les collectivités? Cela pourrait être géré par la DINUM par exemple? Les collectivités pourraient faire des demandes de correction de bugs, des demandes de fonctionnalités, etc. Elles pourraient aussi faire des demandes de groupes (la plupart des changements sont utiles pour une grande quantité d'administrations). Au lieu de cela, chacun fait des appels d'offres dans leur coin, pour des logiciels que presque personne sauf eux va utiliser et qui coûtera 100 fois plus que de payer des développeurs compétents en CDI et avec des salaires décents.
J'ai récemment été en contact avec la mairie de Lyon (qui est pro-logiciel libre dans le mandat actuel) et notamment j'ai demandé s'ils avaient des développeurs. J'ai donc été étonné d'apprendre qu'ils n'ont aucun développeur en interne! Pourtant c'est vraiment ce qui fait la force du libre. Pourquoi on utilise essentiellement du libre? Parce que quand on a testé initialement (pour voir ce qu'il se faisait hors monde Adobe, qui était ce qui avec quoi on enseignait aux artistes en université, et l'artiste avec qui on avait des idées de projets en commun, Aryeom, avait un esprit ouvert aux alternatives et s'intéressait à des logiciels plus proches de ses valeurs), il y avait plein de problèmes et que ce n'était pas utilisable dans notre cas d'usage (dans d'autres, ça l'était déjà, notons bien, car l'idée est justement que ça dépend des usages et donc des objectifs de chacun). Comme j'en avais l'habitude, j'ai contribué quelques patchs par ci par là, puis au bout de quelques années, on a testé dans des projets semi-pro, c'était déjà un peu plus utilisable. Puis on a insisté, jusqu'à ce que maintenant on soit plutôt content du résultat (loin d'être parfait, encore, mais un bond depuis nos débuts). Et tout ça avec un seul développeur (un seul focalisé sur nos besoins précisément, j'entends; ce dernier étant moi-même, vous l'aurez compris) qui a souvent fait d'autres choses, a eu d'autres emplois, a fait des patchs majoritairement "à côté". Imaginez s'il y avait des équipes de développeur payés pour cela?
Autre exemple: Aryeom donne des cours à l'université depuis quelques années maintenant (avec GIMP, bien sûr! Il est loin le temps où elle était étudiante et qu'on lui imposait les produits Adobe!). Cette année, certains étudiants ont rencontré un bug. Le soir même, je l'ai corrigé dans notre code en développement. Essayez d'avoir des corrections de bug dans la journée avec Microsoft ou Adobe, pour voir!
C'est pour moi le plus gros pouvoir du logiciel libre. Les économies, la souveraineté numérique, la possibilité de faire des audits de code, tout cela est vrai aussi. Mais croire que ce sont les avantages majeurs, c'est aussi prendre le risque d'être déçu ("quoi y a pas cette fonctionnalité?! Le Libre, c'est nul!"; "attends j'ai demandé cette fonctionnalité y a 10 ans et les 3 contributeurs pas payés qui font ça sur leur temps libre l'ont même pas encore mis en priorité 1? Ça prouve la supériorité du propriétaire (dont on peut même pas contacter les gens qui décident, donc au moins ils m'ignorent pas! CQFD!)!"; "ah y a des bugs! Votre logiciel est pas parfait! Le Libre, c'est trop nul!"...). Alors que si on se rend compte que si on peut implémenter les fonctionnalités soi-même et corriger des bugs immédiatement, d'un seul coup, on maîtrise entièrement ses outils de travail. On a un vrai contrôle pour rendre l'outil adéquat à ses besoins.
Parce que le plus gros pouvoir du Libre, c'est pas d'avoir le droit de se plaindre publiquement parce que les discussions sont effectivement publiques, c'est de pouvoir prendre en main ses besoins.
Conclusion
Enfin bon en conclusion: l'informatique à l'école pour les enfants? Franchement, pas besoin dans la majorité des cas; l'informatique dans l'infra, l'administration, la communication? Absolument! Mais il faut aussi prendre le sujet à bras le corps et c'est là où ces administrations y trouveront tellement leur compte que revenir en arrière leur semblera une aberration tellement les avantages seront énormes.
Il faut des développeurs. Et il faut aussi que les fonctionnaires soient formés à la remontée de bug et comprennent le concept de développement communautaire. En fait ce n'est simplement pas une logique à laquelle les gens sont habitués (puisqu'on les a habitué à attendre passivement qu'on les "nourrisse" et à se plaindre quand ça va pas), mais une fois qu'on a compris et qu'on est au milieu de tout cela, le développement communautaire est juste tellement puissant. Et le pire, c'est qu'il est déjà super puissant alors qu'on a à peine effleuré ses possibilités. On le dit assez, tellement de logiciels massivement utilisés sont développés par une poignée de développeurs à peine (voire souvent 1 ou 2 personnes seules et qui font ça en hobby). Imaginez alors si les administrations et entreprises décidaient réellement de "collaborer", de se rassembler et travailler ensemble. Les possibilités seraient presque infinies. Pour le logiciel, on a déjà tout ce qu'il faut pour que ce soit possible, et ça marche déjà à échelle réduite. Imaginez si les administrations jouaient le jeu plutôt que de jouer celui des GAFAM? Le résultat serait sans équivoque.
Film d'animation libre en CC by-sa/Art Libre, fait avec GIMP et autre logiciels libres: ZeMarmot [ http://film.zemarmot.net ]