• [^] # Re: Procès d'intention

    Posté par . En réponse à la dépêche Retour sur l’affaire des « patchs hypocrites » de l’Université du Minnesota. Évalué à 4. Dernière modification le 30 mars 2022 à 19:20.

    J'ai vu plus bas Kantien partager un peu sur les aspects philosophiques liés à l'éthique ; quelques références bibliographiques seraient bienvenues pour agrémenter les soirées d'hiver qui nous attendent en cette semaine de printemps :-).

    Disons que j'ai partagé certains aspects de la déontologie kantienne, déontologie qui ne fait pas l'unanimité dans les cercles philosophiques (loin de là). On peut trouver des positions conséquentialistes, utilitaristes, amoralistes... Il y a sur, la chaîne youtube de Monsieur Phi, une playliste consacrée à la philosophie morale.

    Pour une comparaison entre le kantisme et le logiciel libre, il y a une conférence de Véronique Bonnet, lors d'une Ubuntu Party, intitulée « Éthique du libre : une lecture philosophique ». On peut trouver la transcription avec source vers la vidéo sur le site de l'April. En particulier, ce passage souligne la distinction que ne cesse de faire RMS entre le mouvement du logiciel libre et celui de l'Open Source :

    Grand lecteur de Rousseau, Kant, et c'est là qu'il y a une dissociation décisive entre l'éthique et la morale : « Critique de la Raison Pratique » de Kant, qu'il dissocie, exprès, de la « Critique de la Raison Pure ». Dans l'Antiquité, si je veux être bon, il faut que je sois intelligent. Si je suis intelligent, je verrai bien que si je fais du mal à l'autre, eh bien, je risque d'avoir du mal aussi. Donc, si je suis intelligent, je serai bon. Pas du tout chez Kant : dissociation. Qu’est-ce que c'est que la morale ? C'est écouter la voix du devoir. Le devoir, on va retrouver cette forme-là dans les textes de Richard Stallman que je vais vous montrer, le devoir c'est une forme de « je dois ». Si je ne veux pas abîmer mon humanité, « je ne peux pas ne pas ». Si mon voisin me demande telle aide, je ne peux pas ne pas, même si ce n'est pas avantageux. Et là, vous avez donc une dissociation entre ce qui est optimal, ce qui est avantageux, et ce qui est moral. C'est une éthique qui est plus qu'une éthique. C'est une morale. [...]

    À mon sens, et vous allez voir que le lexique utilisé par Richard Stallman est un lexique non pas de l'éthique au sens d'Aristote, mais un lexique du devoir au sens de Rousseau et de Kant. Du devoir, « je ne peux pas ne pas ».

    L'approche de RMS n'est pas ce que Kant qualifiait de pragmatique, mais catégorique : je ne peux pas ne pas donner les droits que confèrent le logiciel libre aux utilisateurs de mon code; là où un pragmatique y verra un moyen pour développer un logiciel plus sûr et stable.

    Ensuite si tu veux une bibliographie sur cette approche, le plus simple est de remonter à la source : Fondements de la métaphysique de mœurs et Critique de la Raison pratique. Le première se veut un ouvrage populaire et plus simple d'accès, là où le seconde est fondamentalement un ouvrage théorique plus compliqué à assimiler, surtout si l'on n'est pas familiarisé avec la méthode kantienne.

    Globalement, et pour faire très simple, son approche est analogue à celle utilisée pour typer statiquement les langages fonctionnels. Il va faire jouer la table des catégories que l'on trouve dans la Critique de la Raison pure. On la trouve ici sur wikisource. Cette table est une image en miroir de celle des jugements empruntée à la logique formelle, que l'on trouve dans le paragraphe précédent.

    Lorsque l'on juge une action humaine (éthiquement-moralement ou juridiquement), on considère l'auteur de l'action comme cause d'un événement dans le monde. Ici il fait jouer la troisième catégorie de la relation (cause et effet) qui renvoie aux jugements hypothétiques de la logique formelle. C'est là que l'on voit l'analogie avec le typage dans les langages de programmations :

    (* appliquer une fonction `f` à son paramètre `x` *)
    let apply f x = f x;;
    val apply : ('a -> 'b) -> 'a -> 'b

    La fonction apply a pour type la règle du modus ponens, qui est celle que l'on utilise sur les jugements hypothétiques : si A alors B, or A donc B. On retrouve aussi son lien avec le rapport de cause à effet, lorsque l'on utilise la logique de Hoare pour analyser le comportement d'un code dans un langage impératif. C'est la règle de composition des instructions :

    {P} S {Q} , {Q} T {R}
    ---------------------
     {P} S ; T {R}
    

    Ici la règle dit que si l'instruction S fait passer la machine de l'état P à l'état Q et que l'instruction T fait passer la machine de l'état Q ) l'état R, alors la séquence d'instructions S ; T fait passer la machine de l'état P à l'état R. Mais qui dit changement d'états, dit cause agissante...[1] Et cette règle est l'équivalent de la composition de fonctions, qui est une double application du modus ponens etc.

    Bon, là c'est bien, c'est formel, tout beau tout propre. Mais si l'être humain, en agissant, est cause d'événements dans le monde, il utilise pour cela des moyens en vue de certaines fins, les fins étant les états qu'il veut voir se réaliser dans le monde. La question éthique qui se pose alors est : quelles fins sont permises, lesquelles ne le sont pas ? Quelles sont les lois qui régissent ce système de moyens et de fins ? Pour traiter cette question Kant va utiliser la logique modale, c'est-à-dire la catégorie de la modalité dans le tableau du premier lien :

    • possibilité / impossibilité
    • existence / non existence
    • nécessité / contingence

    À chaque modalité va correspondre un type d'impératifs, c'est-à-dire de règle d'action.

    La première (possibilité) donne les impératifs techniques : si tu veux du pain, construis un moulin. Ici on relie une fin (je veux du pain) à un moyen (construits un moulin), parce que l'objectif est seulement possible (tout le monde ne veux pas forcément du pain).

    La seconde (existence) donne les impératifs pragmatiques, ce sont des règles qui relie aussi une fin à des moyens pour y parvenir, mais cette fois la fin est considérée comme réelle (existe) pour tout le monde : la recherche du bonheur.

    Viens enfin la dernière modalité : la nécessité. C'est elle qui détermine la notion du devoir, le devoir (il faut que) rendant nécessaire une action; la loi du devoir ne détermine pas tant les moyens que les fins que l'homme se doit de se proposer. Puis la nécessité d'une chose étant l'impossibilité du contraire, on retrouve le « je ne peux pas ne pas » de la conférence de Véronique Bonnet.

    Enfin, pour une développement formel et détaillé de ce que je n'ai fait qu'esquisser, je renvoie aux deux ouvrages sus-cités de Kant. :-)

    [1]: On pourrait, par exemple, exprimer la seconde loi de Newton avec la même syntaxe que celle du formalisme de la logique de Hoare.

    Sapere aude ! Aie le courage de te servir de ton propre entendement. Voilà la devise des Lumières.