Personnellement je m’étonne de cette espèce de purge pour supprimer des mots, comme si supprimer les mots pouvaient aider quelque chose, alors que la suppression de mots entraîne le non-dit et donc des violences plus sourdes.
Je n’en ai rien à faire qu’une branche principale s’appelle master, main, trunk ou je ne sais quoi d’autre. Ce qui me fait tiquer c’est que dans plein de contextes la notion de maître n’a pas de pendant esclave. Un maître de conférence à des auditeurs, un maître d’apprentissage a un apprenti, un maître d’école à des auditeurs, un maître en spiritualité, en théologie ou en philosophie a des disciples, pour un maître de cérémonie, les fidèles ne sont pas les siens. On maîtrise un sujet. On n’esclavagise pas un sujet. On fait des master-class, on ne fait pas de slave-class.
Si l’on veut agir avec les mots, il serait plus utile d’encourager la littérature et d’initier à la sémantique.
Je suis indifférent à l’idée d’une allow-list et d’une white-list. Je m’interroge sur la volonté de purge du vocabulaire, d’autant plus que la pente est raide... Une enable-list appelle une disable-list, ce qui pourrait être offensant pour les personnes présentant des handicaps (dit aussi « disablement » en anglais).
Récemment je réagissais aux propos de quelqu’un que je voyais dire, à ma grande surprise (en anglais), que « [...] des éléments ayant une histoire raciste bien connue comme la "liste blanche" et la "liste noire", dont la signification a été *définie* par des racistes et qui n'ont été utilisés que plus tard dans des contextes non racistes ». J’ai trouvé que penser sincèrement que la signification de ces termes auraient été définis par des racistes et d’abord dans des contextes racistes me semblait relever, au mieux, d’une forme d’ignorance.
J’ai répondu ceci :
Avez-vous des preuves sérieuses de cela ? Je ne sais pas pour "liste noire" mais je sais pour "blackbouler" : les moines ont une très vieille tradition qui consiste à voter pour le nouveau père abbé avec des boules de couleur. Pour un moine proposé à devenir le père abbé, les autres moines mettent des boules dans un récipient, la boule blanche compte comme un vote pour, la boule noire comme un vote contre. Parce que dans certains cas une seule boule noire peut suffire pour exprimer un non, quelle que soit la quantité de boules blanches (effectivement un veto), vient alors le verbe "blackbouler quelqu'un". Je suppose que cet usage s'est répandu dans d'autres confréries.
Je serais très surpris si un tel usage ne s'était pas étendu à d'autres mots (comme "blacklist"). Pour blackbouler, il n'y a rien qui soit lié à la couleur de la peau, je serais surpris qu'il n'y ait jamais eu de formulation de liste noire avant qu'un raciste ne commence à l'utiliser, pensez-y : le papier est blanc, l'encre est noire, une check list est une liste noire. Pour moi, le grand problème est le manque de connaissances. Pour les moines médiévaux (ceux qui étaient susceptibles d'utiliser les boules noires), le terme d’esclavage signifiait les blancs réduits en esclavage par les armées arabes des colonies arabes d'Afrique du Nord. Il y avait des mots avant que l'esclavage des noirs aux Etats-Unis ne soit une réalité, l'Histoire était une réalité avant que les États-Unis ne soient une réalité, la langue anglaise était une réalité avant que les États-Unis ne soient une réalité. Le fait que certaines personnes veulent effacer l'histoire parce qu'elle raconterait quelque chose de mauvais permet de s'assurer que les gens de demain feront des choses sans savoir et sans avoir tiré les leçons du passé.
Dans le dictionnaire français "Littré" du 19ème siècle, une « liste » est une bande blanche située à l'avant de la tête du cheval, occupant le front et le museau. Ce dictionnaire dit ensuite que par dérivation du sens primitif de la petite bande blanche sur la tête du cheval, le nom désigne aussi une liste de personnes ou de choses. En norvégien, une « list » est une partie longue et étroite qui forme un bord, spécialement en tant que transition entre différents éléments, ainsi nous obtenons une autre signification compatible pour la bande blanche sur la tête de cheval, sans aucune signification raciste, même humaine. Ainsi, la « liste » en tant que « liste de choses » est en rapport à un rouleau de papier utilisé pour énumérer des choses, comme une bande blanche... comme la chose sur la tête du cheval...
La liste blanche européenne sur la tête de cheval... La balle noire européenne pour dire non. Êtes-vous certain que tout cela a été défini par des racistes américains ? Bien sûr, une fois l'histoire réécrite, personne ne pourrait vérifier la vérité et la seule option serait de croire à la propagande déletionniste (négationniste ?).
Récemment j’ai lu ici un passionnant journal sur Toki pona, un langage très simple (simpliste ?). Le journal explique que les idées complexes demandent un effort particulier pour être exprimées, donnant comme exemple, je cite :
œufs brouillés pourra se dire pan waso pi ko seli pakala, soit littéralement « pâte abîmée et cuisinée de graines issues oiseau »
Je me suis demandé comment l’on pourrait exprimer en Toki pona la phrase suivante : « Je hais le sexisme, le racisme, et les hommes blancs hétérosexuels ».
Il m’est alors apparu que les deux premières violences étaient assez faciles à exprimer comparées à la dernière, ce qui rend les deux premières faciles à dénoncer comparée à la dernière. Il est plus difficile de dénoncer une violence qu’on ne peut nommer, il est plus difficile de la reconnaître, même en tant que victime, il est difficile de penser la violence, de penser sa défense, et de préparer sa guérison.
Quelque chose me dit qu’il est dommage de ne pas employer plus souvent certains mots ayant eu un sens dans un contexte d’esclavage en dehors d’un contexte d’esclavage. J’aime bien l’idée qu’un jour un être humain, apprenant que le mot « slave » ait pu désigner des personnes, s’exclame scandalisé et naïf « quoi ? comme une machine ? ».
Quelque chose me dit qu’à force de vouloir effacer le mots d’esclavage il nous sera interdit de l’employer pour dénoncer celui que l’on subira.
Et que l’ignorance engendre l’ignorance, et le non-dit la violence...
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# Purge du langage, quand l’ignorance enfante l’ignorance.
Posté par Thomas Debesse (site web personnel, Mastodon) . En réponse au journal GitHub remplace la branche master par main. Évalué à 10. Dernière modification le 25 août 2020 à 22:07.
Personnellement je m’étonne de cette espèce de purge pour supprimer des mots, comme si supprimer les mots pouvaient aider quelque chose, alors que la suppression de mots entraîne le non-dit et donc des violences plus sourdes.
Je n’en ai rien à faire qu’une branche principale s’appelle master, main, trunk ou je ne sais quoi d’autre. Ce qui me fait tiquer c’est que dans plein de contextes la notion de maître n’a pas de pendant esclave. Un maître de conférence à des auditeurs, un maître d’apprentissage a un apprenti, un maître d’école à des auditeurs, un maître en spiritualité, en théologie ou en philosophie a des disciples, pour un maître de cérémonie, les fidèles ne sont pas les siens. On maîtrise un sujet. On n’esclavagise pas un sujet. On fait des master-class, on ne fait pas de slave-class.
Si l’on veut agir avec les mots, il serait plus utile d’encourager la littérature et d’initier à la sémantique.
Je suis indifférent à l’idée d’une allow-list et d’une white-list. Je m’interroge sur la volonté de purge du vocabulaire, d’autant plus que la pente est raide... Une enable-list appelle une disable-list, ce qui pourrait être offensant pour les personnes présentant des handicaps (dit aussi « disablement » en anglais).
Récemment je réagissais aux propos de quelqu’un que je voyais dire, à ma grande surprise (en anglais), que « [...] des éléments ayant une histoire raciste bien connue comme la "liste blanche" et la "liste noire", dont la signification a été *définie* par des racistes et qui n'ont été utilisés que plus tard dans des contextes non racistes ». J’ai trouvé que penser sincèrement que la signification de ces termes auraient été définis par des racistes et d’abord dans des contextes racistes me semblait relever, au mieux, d’une forme d’ignorance.
J’ai répondu ceci :
Récemment j’ai lu ici un passionnant journal sur Toki pona, un langage très simple (simpliste ?). Le journal explique que les idées complexes demandent un effort particulier pour être exprimées, donnant comme exemple, je cite :
Je me suis demandé comment l’on pourrait exprimer en Toki pona la phrase suivante : « Je hais le sexisme, le racisme, et les hommes blancs hétérosexuels ».
Il m’est alors apparu que les deux premières violences étaient assez faciles à exprimer comparées à la dernière, ce qui rend les deux premières faciles à dénoncer comparée à la dernière. Il est plus difficile de dénoncer une violence qu’on ne peut nommer, il est plus difficile de la reconnaître, même en tant que victime, il est difficile de penser la violence, de penser sa défense, et de préparer sa guérison.
Quelque chose me dit qu’il est dommage de ne pas employer plus souvent certains mots ayant eu un sens dans un contexte d’esclavage en dehors d’un contexte d’esclavage. J’aime bien l’idée qu’un jour un être humain, apprenant que le mot « slave » ait pu désigner des personnes, s’exclame scandalisé et naïf « quoi ? comme une machine ? ».
Quelque chose me dit qu’à force de vouloir effacer le mots d’esclavage il nous sera interdit de l’employer pour dénoncer celui que l’on subira.
Et que l’ignorance engendre l’ignorance, et le non-dit la violence...
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