• [^] # Re: Jeu de postures

    Posté par . En réponse au journal Les syndicats mentent-ils ?. Évalué à 10.

    Le flou autour de la notion de classe, je l’ai déjà mentionné, et je suis bien d’accord, mais je ne vois pas en quoi ça évacue ce que dit Warren Buffet ou l’OCDE par exemple.

    La notion de classe, avec toutes les précautions d'usage sur leur contour et leur granularité, semble assez pertinente dans tous les cas, je n'ai pas l'impression que personne ne l'ait remis en cause. Ce que je conteste, c'est l'interprétation de tout évènement politique ou économique au travers du conflit, de la lutte, et des rapports de domination. J'ai l'impression que le Marxiste voit du conflit entre classes dans les tâches d'encre, comme le Freudien y voit des interprétations sexuelles.

    En particulier, quand au XIXe et au XXe la bourgeoisie avait besoin de la force de travail du prolétariat pour s'enrichir, au XXIe siècle elle n'en n'a plus besoin : les grandes fortunes boursières, les nouveaux milliardaires, les «start-uppers», ils n'ont plus besoin du prolétariat. À la limite, Amazon a besoin de pauvres gusses qui remplissent les cartons et les livrent, mais ils vont bientôt être remplacés par des robots; Microsoft, Google, ils n'ont pas besoin d'ouvriers, ils ont des équipes d'ingénieur plutôt bien payés, souvent d'ailleurs rémunérés partiellement par intéressement dans les boîtes, et ils s'enrichissent comme ça. Dans ce cas, où est le rapport de force? Quand on essaye de comprendre quelque chose aux gilets jaunes (ce qui n'est pas gagné vu l'hétérogénéité du mouvement), l'acroissement du pouvoir d'achat revient systématiquement. Or, le pouvoir d'achat, c'est simplement de pouvoir acheter plus de fruit du travail des autres avec moins de travail à soi; à la limite, la seule lutte des classes que je vois là, c'est la classe des modestes français contre les ouvriers chinois.

    C'est d'ailleurs peut-être plus ou moins le même problème que la LPPR; à force de se définir comme les opprimés, les agents (titulaires et contractuels) de la recherche s'auto attribuent le rôle de prolétaires. Je sais bien que les grilles de la fonction publique ne sont pas terribles, mais non, les chercheurs et les ingénieurs ne peuvent pas se comparer aux classes populaires. D'ailleurs, j'aimerais bien comprendre qui est censé nous exploiter ; personne n'en a rien à secouer de ce qu'on fait, et notre problème est bien justement d'essayer d'expliquer que c'est nécessaire de nous payer. On n'est pas spoliés par la bourgeoisie ou je ne sais quoi, on est simplement en train de subir un désintérêt de la part de la société pour notre travail, ce qui a des conséquences directes en termes d'emploi.

    Je n'arrive pas non plus à interpréter l'éternelle question de la dette publique comme une conséquence de la lutte des classes. Pourquoi les classes populaires voudraient que les États s'endettent, alors que la bourgeoisie souhaiterait que les états aient des finances équilibrées? Le conflit ne concernerait-il pas plutôt plusieurs factions de la bourgeoisie, avec d'un côté les conservateurs et les retraités (épargnants: peu d'inflation, rembourser les dettes) et de l'autre les entrepreneurs et les actifs (baisser les impôts, financer les entreprises, investir, espérer la croissance en retour)?

    Donc voila, tout ça pour justifier l'idée que je défend sur l'incapacité de la «lutte des classes» à éclairer les débats politiques contemporains. Il y a des classes sociales, il y a des tensions entre les classes, mais je trouve que l'idée d'un conflit permanent entre classes ne résiste pas à la confrontation avec de nombreux faits.