• [^] # Re: En fait, tu te plains de la liberté des autres

    Posté par . En réponse au journal Au revoir, LinuxFR. Évalué à 8.

    Je ne dirais pas « hors contexte » Monsieur Phi explique bien que c'est le point de vu d'un prussien du 18ème. Il ne rentre effectivement pas dans plus de détail, mais son point n'est justement pas de valider ou d'invalider Kant, mais d'expliquer que la morale n'est pas universelle, elle est liée à un contexte temporel et culturel.

    Mais bien sûr, mais bien sûr... Sa vidéo reste globalement un tissu d'ineptie sur la morale kantienne, en prenant quelque extrait bien choisi, pour justifier ses thèses. La diffèrence avec les lecteurs du site, c'est que comme Colin Pitrat le dit dans son commentaire où il donne le lien de la vidéo :

    Sur le sujet, tu peux aussi lire Kant puis regarder la dernière vidéo de Mr Phi. Ou juste regarder la vidéo ...

    Kant, moi, je l'ai lu en long en large et en travers et je conseillerai donc plutôt de le lire que de se fier au contenu de la vidéo qui m'est apparue (alors que contrairement à toi, et sans doute aussi aux autres, je sais très bien de quoi il en retourne) comme étant d'un grande médiocrité intellectuelle. ;-)

    Lorsqu'il cite ce passage, il laisse sous entendre que l'infanticide est acceptable pour Kant et que la honte de leur mère est des plus légitime. Sauf que c'est un peu plus compliqué que cela, et que le passage est cité hors contexte, non un contexte historique, mai hors contexte dans le texte de Kant lui-même. Voici le passage complet :

    Il y a cependant deux crimes qui méritent la mort et vis-à-vis desquels la question de savoir si la législation est aussi légitimée à leur infliger la peine de mort, demeure encore douteuse. Ce qui conduit à l'un comme à l'autre, c'est le sentiment de l'honneur. Dans un cas, il s'agit du sentiment de l'honneur du sexe, dans l'autre, celui de l'honneur guerrier, et assurément y va-t-il vraiment de l'honneur dans le sentiment qui s'impose à ces deux groupes de personne comme un devoir. Le premier de ces crimes est l'infanticide maternel (infanticidum maternale), l'autre est le meurtre d'un compagnon d'armes (commilitonicidium), le duel. Dans la mesure où la législation ne peut faire disparaître la honte d'une naissance en dehors du mariage, et tout aussi peut effacer la tache qui vient à tomber par soupçon de lâcheté sur un officier subalterne qui n'oppose pas à un affront reçu un force personnelle surpassant en lui la crainte de la mort, il semble que, dans un cas comme dans l'autre, les être humains se retrouvent en l'état de nature et que l*'homicide* (homicidium), sans qu'il doive nécessairement être désigné comme un meurtre (homicidium dolosum), soit certes dans les deux cas bel et bien punissable, mais ne puisse être puni de mort par le pouvoir suprême. L'enfant qui est venu au monde en dehors du mariage est né hors la loi (laquelle ici se nomme en effet mariage), par conséquent aussi en dehors de sa protection. Il s'est en quelque sorte introduit dans la république (comme une marchandise interdite) d'une manière telle que celle-ci (dans la mesure où, en toute justice, il n'aurait pas dû venir en toute justice sur ce mode) peut ignorer son existence, donc aussi son anéantissement, et que nul ne décret ne puisse supprimer la honte de la mère dès lors que son accouchement en dehors du mariage est connu. [...]

    Qu'est-ce donc qui, dans ces deux cas (qui relèvent de la justice criminelle), est de droit ? La justice pénale est ici placée devant de sérieuses difficultés : ou bien annuler par la loi le concept d'honneur (qui n'a ici rien de délirant) et ainsi infliger une peine de mort, ou bien dissocier du crime la peine de mort qui s'y applique, et donc être soit cruel, soit excessivement indulgent. On peut dénouer ce nœud de la façon suivante : l'impératif catégorique de la justice pénale (savoir qu'allant à l'encontre de la loi, l'homicide d'autrui doit être puni de mort) reste valide, mais la législation elle-même (par conséquent aussi la constitution civile), tant qu'elle est encore barbare et non civilisée, est responsables du fait que les mobiles de l'honneur ne consentent pas dans le peuple (subjectivement) ) s'accorder avec les mesures qui (objectivement) sont conformes au but visé, de telle sorte que la justice publique procédant ici de l'État devient une injustice vis-à-vis de celle qui procède du peuple.

    Kant, Doctrine du droit.

    Première il ne s'agit pas ici tant d'une question de morale que d'une question de droit. Secondement, il considère des cas bien réels qui ont cours dans la société où il évolue. Troisièmement, pour nous, ces cas sont bel et bien ceux des signataires du manifeste de 348 salopes : la différence étant que ces femmes commettaient des infanticides au lieu d'avorter, du fait que la roulette russe était à ranger à côté de la crappette comme loisir ludique vu le risque presque certain de mourir en cas d'avortement à cette époque.

    En conséquence quel intérêt pour soutenir sa thèse sur la variabilité des principes moraux de sortir cet extrait tronqué ? En tout honnêteté, t'était-il venu à l'esprit, à la lecture du seul passage qu'il citait, que le problème abordé était bien celui que je décris ?

    Il faut dire que de revoir sortir cet extrait m'a un peu énervé, j'avais déjà vu Michel Onfray faire le coup chez Ruquier dans On n'est pas couché. Mais bon, comme dit Gaspard Proust dans son spectacle Gaspard Proust tapine :

    Parfois je me fais traverser par des idées que je ne comprends pas. Et je me dis, waouh, je suis Emmanuel Kant. Parfois ce sont des idées que je maîtrise totalement. Et là, je me dis, mince, je ne suis que Michel Onfray. Michel Onfray, vous voyez ? L'homme qui aurait aimé être Nietzsche mais hélas, un siècle trop tard.

    Ensuite, soutenir dans sa vidéo (je parle de Mr Phi) que l'objectif de Kant était « ma mère avait bien raison et je vais vous le prouver en 2000 pages » est un tel foutage de gueule philosophique que j'en suis resté coi! :-O

    Son objectif était plutôt celui-ci : prouver que oui, l'homme est libre et qu'il n'y a là aucune contradiction avec le principe de déterminisme des lois de la nature. Autrement dit qu'il n'y a aucune contradiction théorique entre nature et liberté. Ce qui, par exemple, n'était pas l'avis d'Einstein :

    Je me refuse à croire en la liberté et en ce concept philosophique. Je ne suis pas libre, mais tantôt contraint par des pressions étrangères à moi ou tantôt par des convictions intimes. Jeune j'ai été frappé par la maxime de Schopenhauer : « L'homme peut certes faire ce qu'il veut mais il ne peut pas vouloir ce qu'il veut »;

    La solution kantienne à ce problème est l'impératif catégorique, et Shcopenhauer qui était un grand lecteur de Kant ayant rejetait cette solution fut très conséquent en rejetant aussi le concept de liberté. Parce qu'il faut savoir aussi, que Kant est bien le premier philosophe a avoir tant insisté sur la contradiction apparente, sur le plan théorique, entre nature et liberté.

    Mais d'un manière générale, Mr Phi semble être un utilitariste et j'ai toujours trouvé que les utilitaristes étaient de piètre théoricien. Le principe utilitariste est un corollaire trivial de l'impératif catégorique kantien, et c'est écrit déjà noir sur blanc dans la Critique de la raison pratique : soit ils ne comprennent rien aux principes kantiens, soit ils ne comprennent pas le concept de corollaire; dans chacun des cas ce n'est pas à leur honneur.

    Sapere aude ! Aie le courage de te servir de ton propre entendement. Voilà la devise des Lumières.