Merci pour ta réponse et tes remarques très pertinentes. Je vais tenter d'apporter quelques précisions à mon message précédent. Gardons juste à l'esprit que je ne suis qu'un informaticien qui a suivi 2 ans de cours de "vidéaste". Autrement dit, je ne connais rien à l'audiovisuel au-delà de ce que je crois comprendre sur le terrain et de quelques travaux amateurs qui m'ont ouvert les yeux sur certaines réalités.
Avant toute chose, rappelons que la production audiovisuelle, c'est se mettre au service de la vision d'un réalisateur qui devra composer avec énormément de limites humaines, financières, techniques, temporelles, auxquelles ont essaiera d'éviter l'ajout de limites idéologiques. C'est normal que ça passe mal auprès des libristes, mais le but d'une œuvre n'est généralement pas d'en vanter les moyens de production, même si je comprends aisément qu'un docu sur le libre donne envie qu'il en soit le porte-étendard. Je ne prétends pas que le libre ne doive pas s'y retrouver, mais plutôt que ça n'est pas une préoccupation de la plupart des acteurs d'une telle entreprise, pour qui le fond et la forme priment généralement sur les moyens.
En ce qui concerne justement la production avec des moyens libres, je crois qu'il faut distinguer plusieurs approches, et mon commentaire précédent ne prenait en compte que l'une d'entre elles:
d'une part, le réalisateur-directeur photo-ingénieur du son-cadreur-monteur-étalonneur-mixeur, bien souvent auto-financé ou soutenu par un financement communautaire. Il y a fort à parier que pas mal de youtubers tombent dans cette catégorie;
d'autre part, le réalisateur-tout-court, qui travaille avec un producteur qui lui a trouvé des moyens financiers, techniques, et humains, et énormément de techniciens, délégués, chefs opérateurs, ...;
enfin, bon nombre de réalisateurs qui se situent entre ces deux extrêmes.
Dans le premier cas, chacun fait ce qu'il lui plaît. La caméra ne sera sans doute pas libre, les formats vidéo d'acquisition et de distribution non plus, mais la chaîne de post-production pourra sans doute l'être à 100%. Par contre, elle sera—je crois—nettement moins complète, puisqu'il n'existe à ma connaissance aucun outil de compositing libre, ni d'ailleurs d'étalonnage dédié. Par ailleurs, les formats des caméras grand public, des smartphones, etc. ne contiennent généralement pas assez d'informations pour permettre un étalonnage approfondi (c'est généralement du 4:2:0), et les écrans grand public n'ont de toute façon pas le gamut d'un projecteur ou d'un moniteur de contrôle professionnel. Le son sera probablement également compressé. Tout transfert entre les différents postes sera vraisemblablement lossy (*). Je passe sur l'aspect tournage, où remplir tous les rôles aura une incidence très significative sur la qualité de la matière qui arrivera ensuite en post-production, et où les limitations du matériel se feront vite sentir. Ça marchera pour les plus petites productions, sans aucun doute (n'y vois aucun jugement, je ne parle que de la portée du projet et pas de sa qualité; je donne quelques détails plus loin).
Dans le second cas, que concernait ma réponse précédente, le réalisateur n'a ni le temps, ni les compétences pour maîtriser tous les outils, il travaille donc avec énormément de monde, chacun étant un professionnel qualifié dans un domaine déjà très vaste. Les prix sont élevés car le matériel est onéreux, les compétences se paient d'autant plus cher que ces personnes ont fréquemment travaillé bénévolement durant des années, et le marché est minuscule. On fait très régulièrement appel à des sociétés spécialisées, tels des studios d'enregistrement audio ou d'étalonnage vidéo, dont les tarifs horaires approchent parfois le salaire mensuel brut d'un ingénieur.
Le troisième cas est probablement celui qui concerne bon nombre de réalisateurs de documentaires. Souvent, ils vont remplir quelques rôles (par exemple réalisateur/monteur), et d'autres personnes porteront également plusieurs casquettes (cadreur/étalonneur, scripte/assistante, preneur de son/mixeur, ...) Ça varie trop pour pouvoir établir des généralités, les seules constantes étant le manque de moyens et l'énorme bonne volonté des intervenants.
En production professionnelle, une chose importante est le support de diffusion. Pour un youtuber, c'est Youtube. Pour un réalisateur de documentaire appartenant à la 3e catégorie, c'est, potentiellement, les projecteurs de cinéma, la TV, le Web, le BluRay, ... Chaque médium ayant ses spécificités (formats d'image, son, typesde fichiers, balayage progressif ou entrelacé...) Par exemple, Youtube, c'est, à mon humble avis, du 16/9 4:2:0 progressif en stéréo 44.1 Hz dans la plupart des cas, voire du double mono, mais les autres supports sont plus variés (2.35:1 4:4:4, 16/9 4:2:2, 5.1, 7.1, ...) Par ailleurs, un écran de cinéma va magnifier tous les détails, y compris les défauts qui deviennent très visibles alors qu'ils étaient invisibles sur un smartphone ou même sur un moniteur de PC. Même chose avec le son: on a quelque chose de "parfait" avec son casque chez soi, mais une fois diffusé avec quelque chose d'un peu plus puissant et/ou de plus neutre, les différences de niveau s'accentuent énormément, des sons parasites apparaissent, au point de rendre le travail impossible à faire passer en salles ou même en TV, et je ne parlerai pas de la spatialisation sonore, etc. Le youtuber ne se préoccupe pas forcément de tout ça, il peut donc travailler avec des moyens nettement plus légers, alors que le réalisateur qui produit pour une diffusion plus large devra passer par des étapes supplémentaires nettement plus techniques. A titre d'exemple, dans l'endroit où je travaille, un documentaire ne serait probablement pas diffusé s'il ne passait pas le test automatisé de contrôle qualité de BATON. Ça serait rejeté méchamment avec un simple rapport PDF expliquant quels sont les défauts du fichier, et ça peut aller très loin (pics audio, blancs trop haut, noirs trop bas, trop long, trop court, présence d'un silence trop long ou de trop d'images noires, ...)
Il est très important également de noter qu'un documentaire peut être nettement plus complexe techniquement qu'il n'y paraît. Ainsi, il est fréquent d'employer plusieurs caméras dans des conditions lumineuses très variables, des micros divers dans des pièces à l'acoustique très hétérogène, et d'avoir à minimiser toutes ces différences en post-production afin d'éviter des sensations de "saut" d'un plan à l'autre (sauf quand c'est intentionnel). Ca dépendra là aussi des moyens à disposition.
Enfin, il faut noter que certains youtubers sont des professionnels qui utilisent des équipement professionnels ou semi-professionnels (e.g. la Blackmagic Pocket Cinema 4K), parfois même des studios sur fond vert, des équipes de production, etc. Bien souvent, il est dans leur intérêt de préserver l'illusion de l'auto-production pour masquer l'aspect lucratif de leur travail. Le plus souvent, leur chaîne de post-production n'est pas libre, même si je ne doute pas une seconde que de nombreux youtubers utilisent du 100% libre.
Si je résume ce (trop long) message, il est important de se rappeler qu'un produit audiovisuel n'est pas la somme de ses moyens de production, et que le but du jeu est de concrétiser la vision du réalisateur dans les limites des contraintes "obligatoires" (temps et argent), le travail des différents corps de métier étant aussi de jouer les tampons entre la technique et la réalisation. Le réalisateur n'est que très rarement celui qui décide des outils, et le producteur n'est pas toujours impliqué non plus dans des décisions de si "bas niveau". Le libre peut sans aucun doute se faire une place sur des productions légères et/ou autonomes, mais pour des productions plus lourdes, ça sera difficile car les outils sont verrouillés et fortement interdépendants. Il existe cependant de nombreux logiciels libres absolument pro dans ce domaine (je pense notamment à Jack, FFmpeg, Ardour, OpenDCP, OBS ainsi qu'à des SDK et bibliothèques comme le SDK AAF, PyAAF, OpenTimelineIO, mais il en existe vraisemblablement beaucoup d'autres).
* on perdra au moins la possibilité d'altérer le montage au cours du mixage ou de l'étalonnage, même si la vidéo et l'audio sont totalement lossless, sauf si les différents outils prennent en compte des formats comme AAF, certains formats XML, voire OMF, ...
[^] # Re: Alternative libre
Posté par cpbx . En réponse à la dépêche Interview de Thierry Bayoud, co‐auteur du film « Lol — Logiciel libre une affaire sérieuse ». Évalué à 8.
Hello freejeff,
Merci pour ta réponse et tes remarques très pertinentes. Je vais tenter d'apporter quelques précisions à mon message précédent. Gardons juste à l'esprit que je ne suis qu'un informaticien qui a suivi 2 ans de cours de "vidéaste". Autrement dit, je ne connais rien à l'audiovisuel au-delà de ce que je crois comprendre sur le terrain et de quelques travaux amateurs qui m'ont ouvert les yeux sur certaines réalités.
Avant toute chose, rappelons que la production audiovisuelle, c'est se mettre au service de la vision d'un réalisateur qui devra composer avec énormément de limites humaines, financières, techniques, temporelles, auxquelles ont essaiera d'éviter l'ajout de limites idéologiques. C'est normal que ça passe mal auprès des libristes, mais le but d'une œuvre n'est généralement pas d'en vanter les moyens de production, même si je comprends aisément qu'un docu sur le libre donne envie qu'il en soit le porte-étendard. Je ne prétends pas que le libre ne doive pas s'y retrouver, mais plutôt que ça n'est pas une préoccupation de la plupart des acteurs d'une telle entreprise, pour qui le fond et la forme priment généralement sur les moyens.
En ce qui concerne justement la production avec des moyens libres, je crois qu'il faut distinguer plusieurs approches, et mon commentaire précédent ne prenait en compte que l'une d'entre elles:
Dans le premier cas, chacun fait ce qu'il lui plaît. La caméra ne sera sans doute pas libre, les formats vidéo d'acquisition et de distribution non plus, mais la chaîne de post-production pourra sans doute l'être à 100%. Par contre, elle sera—je crois—nettement moins complète, puisqu'il n'existe à ma connaissance aucun outil de compositing libre, ni d'ailleurs d'étalonnage dédié. Par ailleurs, les formats des caméras grand public, des smartphones, etc. ne contiennent généralement pas assez d'informations pour permettre un étalonnage approfondi (c'est généralement du 4:2:0), et les écrans grand public n'ont de toute façon pas le gamut d'un projecteur ou d'un moniteur de contrôle professionnel. Le son sera probablement également compressé. Tout transfert entre les différents postes sera vraisemblablement lossy (*). Je passe sur l'aspect tournage, où remplir tous les rôles aura une incidence très significative sur la qualité de la matière qui arrivera ensuite en post-production, et où les limitations du matériel se feront vite sentir. Ça marchera pour les plus petites productions, sans aucun doute (n'y vois aucun jugement, je ne parle que de la portée du projet et pas de sa qualité; je donne quelques détails plus loin).
Dans le second cas, que concernait ma réponse précédente, le réalisateur n'a ni le temps, ni les compétences pour maîtriser tous les outils, il travaille donc avec énormément de monde, chacun étant un professionnel qualifié dans un domaine déjà très vaste. Les prix sont élevés car le matériel est onéreux, les compétences se paient d'autant plus cher que ces personnes ont fréquemment travaillé bénévolement durant des années, et le marché est minuscule. On fait très régulièrement appel à des sociétés spécialisées, tels des studios d'enregistrement audio ou d'étalonnage vidéo, dont les tarifs horaires approchent parfois le salaire mensuel brut d'un ingénieur.
Le troisième cas est probablement celui qui concerne bon nombre de réalisateurs de documentaires. Souvent, ils vont remplir quelques rôles (par exemple réalisateur/monteur), et d'autres personnes porteront également plusieurs casquettes (cadreur/étalonneur, scripte/assistante, preneur de son/mixeur, ...) Ça varie trop pour pouvoir établir des généralités, les seules constantes étant le manque de moyens et l'énorme bonne volonté des intervenants.
En production professionnelle, une chose importante est le support de diffusion. Pour un youtuber, c'est Youtube. Pour un réalisateur de documentaire appartenant à la 3e catégorie, c'est, potentiellement, les projecteurs de cinéma, la TV, le Web, le BluRay, ... Chaque médium ayant ses spécificités (formats d'image, son, types de fichiers, balayage progressif ou entrelacé...) Par exemple, Youtube, c'est, à mon humble avis, du 16/9 4:2:0 progressif en stéréo 44.1 Hz dans la plupart des cas, voire du double mono, mais les autres supports sont plus variés (2.35:1 4:4:4, 16/9 4:2:2, 5.1, 7.1, ...) Par ailleurs, un écran de cinéma va magnifier tous les détails, y compris les défauts qui deviennent très visibles alors qu'ils étaient invisibles sur un smartphone ou même sur un moniteur de PC. Même chose avec le son: on a quelque chose de "parfait" avec son casque chez soi, mais une fois diffusé avec quelque chose d'un peu plus puissant et/ou de plus neutre, les différences de niveau s'accentuent énormément, des sons parasites apparaissent, au point de rendre le travail impossible à faire passer en salles ou même en TV, et je ne parlerai pas de la spatialisation sonore, etc. Le youtuber ne se préoccupe pas forcément de tout ça, il peut donc travailler avec des moyens nettement plus légers, alors que le réalisateur qui produit pour une diffusion plus large devra passer par des étapes supplémentaires nettement plus techniques. A titre d'exemple, dans l'endroit où je travaille, un documentaire ne serait probablement pas diffusé s'il ne passait pas le test automatisé de contrôle qualité de BATON. Ça serait rejeté méchamment avec un simple rapport PDF expliquant quels sont les défauts du fichier, et ça peut aller très loin (pics audio, blancs trop haut, noirs trop bas, trop long, trop court, présence d'un silence trop long ou de trop d'images noires, ...)
Il est très important également de noter qu'un documentaire peut être nettement plus complexe techniquement qu'il n'y paraît. Ainsi, il est fréquent d'employer plusieurs caméras dans des conditions lumineuses très variables, des micros divers dans des pièces à l'acoustique très hétérogène, et d'avoir à minimiser toutes ces différences en post-production afin d'éviter des sensations de "saut" d'un plan à l'autre (sauf quand c'est intentionnel). Ca dépendra là aussi des moyens à disposition.
Enfin, il faut noter que certains youtubers sont des professionnels qui utilisent des équipement professionnels ou semi-professionnels (e.g. la Blackmagic Pocket Cinema 4K), parfois même des studios sur fond vert, des équipes de production, etc. Bien souvent, il est dans leur intérêt de préserver l'illusion de l'auto-production pour masquer l'aspect lucratif de leur travail. Le plus souvent, leur chaîne de post-production n'est pas libre, même si je ne doute pas une seconde que de nombreux youtubers utilisent du 100% libre.
Si je résume ce (trop long) message, il est important de se rappeler qu'un produit audiovisuel n'est pas la somme de ses moyens de production, et que le but du jeu est de concrétiser la vision du réalisateur dans les limites des contraintes "obligatoires" (temps et argent), le travail des différents corps de métier étant aussi de jouer les tampons entre la technique et la réalisation. Le réalisateur n'est que très rarement celui qui décide des outils, et le producteur n'est pas toujours impliqué non plus dans des décisions de si "bas niveau". Le libre peut sans aucun doute se faire une place sur des productions légères et/ou autonomes, mais pour des productions plus lourdes, ça sera difficile car les outils sont verrouillés et fortement interdépendants. Il existe cependant de nombreux logiciels libres absolument pro dans ce domaine (je pense notamment à Jack, FFmpeg, Ardour, OpenDCP, OBS ainsi qu'à des SDK et bibliothèques comme le SDK AAF, PyAAF, OpenTimelineIO, mais il en existe vraisemblablement beaucoup d'autres).
* on perdra au moins la possibilité d'altérer le montage au cours du mixage ou de l'étalonnage, même si la vidéo et l'audio sont totalement lossless, sauf si les différents outils prennent en compte des formats comme AAF, certains formats XML, voire OMF, ...