• [^] # Re: Alternative libre

    Posté par . En réponse à la dépêche Interview de Thierry Bayoud, co‐auteur du film « Lol — Logiciel libre une affaire sérieuse ». Évalué à 10.

    Sommaire

    Bonjour,

    Je me suis inscrit afin de pouvoir fournir quelques explications techniques, puisque je suis un informaticien travaillant pour la post-production (en TV, ceci dit, qui diffère du cinéma). Désolé de m'y prendre tard et pour la longueur de cette réponse.

    La post-production est complexe

    Quand on parle de post-production, il faut distinguer plusieurs postes techniques, dont l'acquisition, le montage, l'étalonnage vidéo, les effets spéciaux, le mixage audio, la conformation, ... Chaque poste ayant souvent ses propres best practices et ses ténors logiciels, une partie du travail de l'informaticien est de faire en sorte que des logiciels ultra-propriétaires puissent échanger des données, en sachant que les allers-retours entre différents postes sont fréquents et qu'ils doivent être lossless. A titre d'exemple, on trouve généralement:

    Le libre doit donc réussir à se faire une place au milieu de ces logiciels extrêmement bien implantés, tout en résolvant les problèmes ci-dessous.

    L'interopérabilité et les formats

    Les éditeurs de logiciels propriétaires fournissent généralement un support plus ou moins complet de la spécification AAF, mais l'interopérabilité se passe rarement sans douleur. Dans les faits, on tend donc à se tourner vers des outils dont les formats d'échange comme AAF sont compatibles, et qui puissent être articulés autour des incontournables que sont, par exemple, Photoshop et Pro Tools, ce qui limite rapidement les choix.

    En termes de formats, on trouve une gamme assez étendue de formats vidéo dits professionnels: AVC-Intra, XDCAM HD, ... encapsulés dans un ou plusieurs conteneurs MXF, voire du raw encore plus propriétaire, dans des résolutions rarement inférieures au 1080p24 et régulièrement très supérieures. Ils viennent parfois avec des intermédiaires de moindre qualité (ProRes, DNxHD, ...), et le son est souvent enregistré sur un autre support en BWF. La post-production—généralement le montage—doit donc pouvoir gérer ces formats et résolutions, ainsi que les timecodes des différents fichiers afin de réconcilier vidéo et audio, le tout de manière aussi automatisée que possible. Dans un souci de facilité et de rapidité, on trouve typiquement une fonction "Auto Sequence" dans les outils de montage, qui permet de créer une séquence reprenant tous les rushes sélectionnés, dans l'ordre chronologique, et pouvant gérer les vides laissés par du Time of Day Timecode et les superpositions de différents clips (c'est fréquent en multicam, par exemple).

    Par ailleurs, en TV, il arrive qu'il faille débuter un travail de montage vidéo et de mixage audio alors qu'un direct n'est pas encore terminé. Il faut donc soit travailler avec des fichiers dits "ouverts", soit avec des flux vidéo/audio et du matériel d'acquisition, soit avec des protocoles de vidéo ou audio sur IP. Dans tous les cas, les logiciels doivent prendre en compte quelque chose de relativement peu commun.

    Le matériel et les protocoles

    Pour travailler rapidement de façon précise, il est commun dans certaines sociétés d'employer des surfaces de contrôle pour certains outils. Ainsi, on trouve régulièrement des surfaces S3 ou S6 pour les stations de travail Pro Tools, des contrôleurs Blackmagic pour l'étalonnage et l'audio dans Resolve, etc. Ces contrôleurs ne fonctionnent bien souvent qu'avec le logiciel pour lequel il a été conçu, les surfaces Avid étant une exception bien que restant à 100% propriétaire. Ce matériel coûtant une petite fortune, et les utilisateurs étant souvent très aguerris à leur utilisation, on réfléchit longtemps avant d'en changer.

    Certains DAW n'intègrent pas la lecture vidéo nécessaire au mixage à l'image, ce qui requiert de disposer d'un PC pour l'audio et d'un autre pour jouer la vidéo, les deux étant synchronisés à l'aide d'une référence commune, le lecteur vidéo devant également comprendre les commandes GPIO envoyées par le DAW pour les fonctions de transport (play, stop, fast forward, ...) On trouve donc un besoin pour des cartes spécifiques ainsi que pour des protocoles de synchronisation et d'entrée/sortie peu communs dans le monde de l'informatique dont est issu le libre. Ardour semble gérer ce cas de figure.

    Autre point très important en post-production: le contrôle. Les logiciels de montage et d'étalonnage doivent pouvoir envoyer l'image directement vers une carte vidéo (AJA, Blackmagic, Bluefish444, ...) afin de contrôler la fidélité des couleurs, du contraste, la fluidité de l'image, ... sur un moniteur ou projecteur calibré. Dans l'audio, des interfaces AES10 sont régulièrement présentes, avec lesquelles le DAW doit communiquer, en partie afin de pouvoir in fine contrôler la qualité du son. Les pilotes et SDK pour ces cartes ne sont pas toujours disponibles pour les systèmes libres, et ne sont par conséquent pas utilisables dans les outils libres.

    Dans le broadcast, il est également important de pouvoir distribuer un signal vidéo et/ou audio dans un bâtiment, ce qui implique des équipements vidéo et/ou audio prenant en charge certains protocoles de distribution et de contrôle (SDI, HDBaseT, SDVoE, Dante, Ravenna, AES70, ...), que les logiciels de post-production doivent pouvoir prendre en charge, que ça soit directement ou via des plugins (protocoles réseaux, ...) ou à l'aide d'équipements auxquels ils doivent s'interfacer (cartes SDI, ...)

    Les plugins

    D'autres pierres d’achoppement sont les plugins, dont certains sont parfois aussi importants que le logiciel hôte, et qui ne sont fournis que pour les logiciels propriétaires connus (les plugins audio VST font figure d'exception, mais sont eux-mêmes propriétaires la plupart du temps). Certains éditeurs vendent des cartes DSP et/ou FPGA afin d'accélérer certains traitements/plugins, et ces cartes ne sont bien entendu pas utilisables par d'autres logiciels que les leurs. Quand il s'agit de traiter 200 pistes audio en temps réel, bourrées d'effets, tout en fournissant un retour audio et image sans latence à des personnes enregistrant leurs voix, ça devient précieux.

    Les normes

    Il existe de nombreuses normes en TV: normalisation audio, niveaux blanc et noir, ... qui nécessitent des équipement de mesure qui sont de plus en plus souvent des... plugins ou des fonctions intégrées, ce qui est bien meilleur marché que les appareils de mesure matériels qui restent cependant nécessaires à certains postes. Je connais trop peu le domaine du cinéma pour pouvoir en parler, mais ça existe probablement. Ça n'est pas mon domaine, aussi je ne développerai pas.

    J'aime me penser libriste, mais, à ce stade, intégrer du libre dans un workflow professionnel de post-production est très délicat. On en trouve de façon anecdotique, comme dans des grappes de transcodage vidéo où FFmpeg et FFmbc sont intégrés dans un outil propriétaire, et compilés avec la prise en charge d'algorithmes de compression propriétaires (et très concurrencés par Nablet et MainConcept). Si on tient compte du temps de formation, de l'envie compréhensible des utilisateurs d'employer des outils auxquels ils ont parfois consacré des années d'apprentissage, des contraintes budgétaires et des deadlines, de l'interdépendance très forte entre les postes, de l'inertie, du support et des SLA parfois nécessaires, du marché verrouillé, et qu'on les ajoute aux défis techniques déjà fréquemment rédhibitoires, force est de constater que le libre n'a aucune chance pour le moment, peu importe la qualité des outils proposés.