• [^] # Re: Quelle société souhaitons nous ?

    Posté par (site web personnel, Mastodon) . En réponse à la dépêche Jugement TGI de Paris du 7 mars 2019 sur le blocage de Sci-Hub/LibGen. Évalué à 10. Dernière modification le 05 avril 2019 à 06:24.

    C'est contradictoire. Avec ces deux phrases je vois que la valeur ajoutée de ces entreprises est énorme : ils font le nécessaire pour être crédibles, pour que les réseaux de relations fonctionnent, etc.
    Arriver à faire cela nécessite de lourds investissements sur le long terme (temps, argent, relations, recrutements, communication, influence, etc).

    La seule valeur ajoutée réelle apportée par les journaux scientifiques c’est qu’ils organisent la revue par les pairs (peer review).

    En théorie le lecteur d’un article scientifique peut se reposer sur cela et admettre que ce qu’il lit repose sur des bases solides. En pratique, on trouve parfois des articles extravagants dans des journaux à comité de lecture (jamais des trucs complètement faux, mais des conclusions bien plus grandioses que ce que suggèrent les résultats des expériences, ça on le voit assez souvent), tout comme on peut trouver des articles très solides et convaincants sur des serveurs de preprints comme arXiv (donc des articles qui n’ont pas été soumis au peer review). Un article ayant passé le peer review, ça signifie qu’il a convaincu deux ou trois autres chercheurs, mais ceux-là n’ont pas forcément le même bagage que le lecteur. Donc au final, c’est surtout au lecteur d’aborder chaque article de façon critique. Le peer review sert surtout aux comités de recrutement et aux agences de financement, car c’est un gain de temps énorme de pouvoir ignorer tout article qui n’a pas été publié dans un journal à comité de lecture lorsque l’on doit évaluer une pile de candidatures et en rejeter 90%.

    Quand je disais au début que les journaux organisent le peer review, c’est exactement ce qu’ils font : quand ils reçoivent un article, ils contactent des chercheurs dans le domaine et leur demandent s’ils veulent bien évaluer l’article. Comme les chercheurs font déjà ça gratuitement, il serait envisageable de s’auto-organiser pour le faire sans l’intermédiaire des journaux : on pourrait adapter les serveurs de preprints pour que les lecteurs puissent poster des revues. C’est le principe de la revue post-publication (au contraire de ce que font les journaux : l’article n’est publié qu’après la revue). Mais ça ne peut fonctionner qu’avec une dose d’auto-discipline de la part des chercheurs : vu qu’un article est évalué par trois personnes en moyenne (dans la procédure suivie par la plupart des journaux), il faudrait que chaque chercheur contribue au moins trois revues en contrepartie de chaque article qu’il publie. Ça pourrait marcher dans des domaines où beaucoup de labos travaillent, mais ça serait plus difficile pour des domaines plus petits dans lesquels travaillent seulement quelques labos dans le monde.

    Les états y perdent ? Personne ne les empêchent de mettre en place une plateforme qui fasse le job.

    Nationaliser le peer review c’est une excellente idée. Puisque les chercheurs font déjà de la revue sur leur temps de travail, ça ne changerait pas leur journée type. Il suffirait d’ajouter une clause dans leur contrat de travail disant qu’ils ne peuvent faire de la revue que pour des plateformes de preprints académiques ou gouvernementales, et d’un coup les journaux deviendraient inutiles. Mais puisque la recherche est complètement mondialisée, ça ne marchera pas si seuls les chercheurs français arrêtent de faire de la revue pour les journaux mais que tous les autres continuent. Donc cette façon de se passer des journaux ne peut marcher que si tous les états mettent ça en place de façon concertée, ce qui n’a pas beaucoup de chances d’arriver puisque les états n’arrivent déjà pas à agir de concert pour des enjeux bien plus importants (comme le changement climatique...).

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    Je voulais aussi répondre à quelques autres trucs, moins liés à mon message principal :

    Ils demandent des sommes qui te semblent astronomiques car ils ne souffrent pas de la concurrence. Probablement parce que ce qu'ils font est vraiment difficile d'une manière ou d'une autre.

    Elsevier, l’éditeur scientifique le plus agressif quand il s’agit de défendre ses profits, à une marge de l’ordre de 30%. C’est plus que les marges d’Apple sur ses appareils, qui est pourtant parmi les entreprises au monde qui font le plus de bénéfices.

    Est-ce immoral ?

    Harvard et University of California (le plus grand système d’universités des États-Unis) ont déjà arrêté leurs abonnements aux journaux d’Elsevier car elles n’ont plus les moyens. Ce ne sont pas des décisions unilatérales : à chaque fois c’était au terme de longues négociations avec Elsevier qui tentait d’augmenter ses prix considérablement d’année en année, et qui a refusé de s’ajuster aux budgets de ces universités. Et on parle là des universités les plus riches du monde, donc la réponse à ta question est OUI : la stratégie commerciale d’Elsevier est complètement immorale car elle étouffe financièrement la majorité du monde académique ou, au choix, restreint fortement l’accès aux articles pour les universités qui n’ont pas les moyens de s’abonner. En Europe, certains pays ont une entité unique en charge de négocier les prix des abonnements pour l’ensemble de leurs universités, et ce poids ne suffit même plus à négocier face à la cupidité sans limites d’Elsevier : récemment l’Allemagne et la Suède ont décidé de ne pas renouveler leurs abonnements non plus.

    Des détails, quelques exemples supplémentaires, et des liens vers les sources sont dans le paragraphe « relationships with academic institutions » ici : https://en.m.wikipedia.org/wiki/Elsevier

    Pour tout chercheur soucieux de l’accès à la connaissance, conscient que c’est important non seulement pour entretenir une société en bonne santé mais aussi des relations internationales équitables et basées sur la coopération, il est évident que le boycott total d’Elsevier et des autres éditeurs aux pratiques similaires est un impératif moral. Il ne faut pas faire de revue pour eux, il ne faut pas publier dans leurs journaux, et si on doit absolument lire des articles parus dans leurs journaux il vaut mieux passer par Sci-Hub que par un abonnement institutionnel (les bibliothèques universitaires comptent les accès en ligne aux journaux auxquelles elles sont abonnées : si certains abonnements ne sont jamais utilisés, elles peuvent décider de dépenser cet argent a meilleur escient).

    D’autre part, tout citoyen sans affiliation académique devrait être en capacité de consulter les résultats de la recherche publique que ses impôts ont financée. À l’heure actuelle, cet objectif ne peut être pleinement atteint qu’en ayant recours à Sci-Hub ou d’autres outils similaires.