• # A propos des désillusions

    Posté par (site web personnel) . En réponse au journal 8 ans de projets libres : bilan et idées. Évalué à 10.

    Salut Gelnior :)

    Tout l'article est intéressant, mais je m’intéresse particulièrement aux désillusions.

    1. La structure pour supporter un projet libre

    Il semble difficile de faire un logiciel libre dominant sans entreprise derrière. On a quelques exceptions comme Krita, Mastodon ou Firefox. Mais globalement j'ai l'impression que les logiciels libres qui deviennent important ont une entreprise derrière pour les pousser. Est-il possible dans le contexte actuel de monter un projet utilisé massivement sans une structure à but lucratif ?

    Je pense que tout dépend de ton public, mais clairement si ton objectif c'est d'être « utilisé massivement », il va te falloir du pognon.
    Non seulement en amont, pour t'assurer que le(s) dev(s) ne lâchent pas l'affaire parce qu'ils doivent remplir leur frigo (c'est quand même notre lot à tous).
    Mais aussi pendant la prod, pour payer des designers (je ne reviendrais pas sur le troll « faut-il avoir des designers ? et comment les rétribuer ? »).
    Et évidemment en aval : maintenance, communication, support, etc.

    Ca coûte vite un pognon de dingue, comme dirait l'autre.

    Si je prends le cas de PeerTube (que je connais bien, puisque c'est nous qui l'éditons), beaucoup de gens pensent qu'il suffit de payer le dev et que ça suffit. Si on se limite à ça, évidemment, on peut dire que le dev a fait, à 95% seul, une alternative à YouTube, et que ça a coûté, en gros 50K€.
    Mais c'est oublier tout le travail autour d'une bonne dizaine de personnes au moins :
    - communication (communiqués de presse, interviews, conférences, stands, etc), payé sur du temps salarié et bénévole Framasoft (coucou Pouhiou et le comité communication de Frama !)
    - documentation du projet, participation aux issues, propositions de PR, participation aux débats sur les choix de dév, etc (bénévole, coucou RigelK !)
    - support sur PeerTube interne à Frama (= tous les gens qui ne savent/peuvent utiliser GitHub, et il y en a !) : géré par Framasoft, sur du temps salarié (coucou SpF !)
    - création d'une campagne de crowdfunding - et oui, pour avoir des sous, il faut souvent en dépenser :-/ - avec tout ce que ça entraine derriere (coucou pyg, pouhiou, le ComComm de Frama, et j'y ajoute Jehan et Aryeom pour la vidéo de présentation de PeerTube)
    - création d'une instance Framatube, et mise en place de VM + instances PeerTube pour les "copains" (type datagueule/thinkerview & co, parce qu'il fallait bien avoir des "poids lourds" pour commencer). Plus la maintenance de ces VM. (coucou Framasky)
    - création d'un site web présentant le projet, multilingue, avec tout ce qui tourne autour (MAJ, maintenance, etc). (coucou les tech Frama : tcit, JosephK, Framasky)
    - toute la gestion administrative liée au fait d'embaucher une personne dans une structure (coucou AnMarie)
    - coordination/intégration du projet dans le méta projet Framasoft (c'est mon taf)

    Et j'en passe.

    Est-ce que ça peut se faire sans structure commerciale/lucrative ?
    Oui. La preuve, on le fait. Et on a rien à vendre.
    Bon, on vit des dons (ça tombe bien, on est en campagne, vous pouvez nous aider : https://soutenir.framasoft.org ), mais le jour où y a plus assez de dons, on arrête et on passe à autre chose, point.

    Est-ce que ça peut se faire sans pognon ?
    Non.
    Je ne dis pas qu'il n'y a pas 0,01% d'exceptions (on va me parler de Debian, de Gimp, que sais-je), mais globalement, la réponse est non. Si ton projet touche massivement (par millions) des utilisateurs, alors il va te falloir du pognon.

    Donc, reste au logiciel libre "sans pognon" la possibilité d'animer des dizaines de milliers de projets, et moi je trouve ça super.

    Ca fait des projets souvent "artisanaux" (le mot est noble pour moi), pas des projets "industriels" (le mot n'est pas noble pour moi, même si je reconnais l'intérêt de l'industrie).

    99% des projets Framasoft sont là pour le fun, pour l'éducation, pour le plaisir d'être et de faire ensemble. Et, me concernant, ça me convient parfaitement.

    1. Les critiques de l'auto-hébergement et de la décentralisation en général

    J'ai vu de nombreux tweets passés disant que s'auto-héberger c'était mal et que c'était criminel de le conseiller. Je comprends que cette pratique a ses limites et qu'il faut en parler, mais j'ai l'impression que ça tourne à l'auto-flagellation. J'ai vu un phénomène similaire sur la chaîne de bloc ou plus récemment sur le projet SOLID. Pourtant ces technos ont le potentiel de nous sortir du tout cloud.

    Même si l'un pose des soucis de sécurité, que l'autre pose des problèmes écologiques ou spéculatifs, je ne suis pas sûr que ça soit une bonne idée de les fustiger et de s'arrêter là à cause de ces défauts. En effet on ne croule pas sous les alternatives. Si aux début du web on s'en était arrêté à ses limites, on n'aurait rien aujourd'hui.

    J'ai pas vu les tweets en question, mais pour moi, là encore, ça dépend de ton public.
    Le souci, je pense, c'est que ces technos (blockchain ou SOLID) ont été présentées comme étant « LA » solution à tous les problèmes d'internet. Ce qui est juste faux.

    La réaction - que je peux comprendre - serait donc de dire « Ca ne va pas sauver la planète, parce que »
    La blockchain pose certains problèmes (techniques, écologiques, de design de gouvernance, etc).
    SOLID en pose d'autres (on en est encore aux prémisses des promesses, et le rôle de la startup de TBL n'est pas encore clair, quand bien même le code est aujourd'hui libre)

    Bref, je crois qu'on a le droit de ne pas être dans le solutionnisme technologique et de vouloir freiner les ardeurs de celles et ceux qui sont persuadés que la blockchain va sauver le monde.

    Nous, on a fait CHATONS.org parce qu'il manquait un intermédiaire entre le "tout centralisé" à la Google et "tout décentralisé" à la freedombox/brique_internet (il se passe quoi si mon chat grille ma box à la maison en pissant dessus ?). On s'est dit qu'entre "j'achète mes tomates chez Carrefour", et le "je fais pousser dans mon jardin en permaculture", il y avait de la place pour des intermédiaires type AMAP "je commande chez un agriculteur local en qui j'ai confiance, et je lui file un coup de main sur la vente tous les 2 mois".

    Aujourd'hui, je vois ActivityPub comme une autre forme d'intermédiaire de la décentralisation. C'est un protocole simple, qui ne t'oblige pas à tout jeter, et permet de faire une transition "douce" vers des technos plus radicales comme la blockchain ou SOLID ou DAT ou ...

    Bref, sur ce point, OK avec toi qu'il ne faut rien rejeter en bloc, mais je comprends ceux qui pestent contre les "solutions miracles" qu'on te vends sans indiquer les possibles effets secondaires. Si la blockchain est l'amiante ou le roundUp de la décentralisation, autant écouter ceux qui alertent (et ça ne veut pas dire qu'il ne faut JAMAIS utiliser de l'amiante ou du RoundUp, juste... prendre le temps).

    1. l'avènement du cloud

    Il faut bien l'admettre, le cloud (autrement dit les fermes de serveurs détenues par quelques groupes privés que tout le monde loue pour déployer ses applications et stocker ses données) devient le standard pour faire un nouvel outil. A l'usage c'est bien pratique et je suis le premier à en abuser. Mais ça pose plusieurs soucis :

    Là, pour moi, c'est un problème d'une part éducatif (peu de gens savent réellement ce qu'est le cloud).

    Et c'est aussi un problème politique. Pas au sens étatique, mais individuel.

    Avoir un cloud "propre", voire "en propre", c'est possible : toutes les technos sont là.
    Mais entre payer 1 et fermer les yeux, ou payer 10 (ou 100) et être aligné avec son éthique, bizarrement, le choix est vite fait.
    Pour moi, c'est vraiment pas un problème technique, c'est un problème de vision du monde.
    « Tout le monde ne va pas se faire ses vêtements à la main avec du coton qui pousse dans son jardin ». Non. Mais ça n'est pas une raison pour dire « Du coup, je m'en tamponne, j'achète un truc fait en chine dans des conditions sociales, écologiques, démocratiques dégueulassent, et je me fait livrer par Amazon ».

    Là encore, comme au point 2, il y a des solutions intermédiaires qu'on refuse de payer par confort.

    1. La difficulté à protéger sa vie privée

    Sur le plan perso, les deux dernières années ont été un peu difficiles. J'ai donc complètement laissé tombé l'idée de protéger ma vie privée depuis. Vous allez me dire que je suis idiot et que c'est mal. Ce n'est pas faux et je ne suis pas venu chercher une rédemption. Mais ce qui m'embête, c'est qu'un convaincu comme moi a du mal à se protéger. Alors comment sensibiliser et motiver des gens pour qui ces questions comptent peu voir pas du tout ? En forçant le trait, quand on a déjà du mal à boucler la fin de mois ou qu'on souffre d'une maladie lourde a-t-on encore l'énergie de défendre ses données ?

    Je pense qu'il faut changer d'optique.
    On parle souvent "d'hygiène numérique" et je pense que le paralèlle n'est pas idiot.
    L'hygiène : ça s'apprend, ça se pratique, mais ça demande des efforts constants (qui peuvent devenir des réflexes), mais ça ne sera JAMAIS une action avec un point d'arrivée définitif (« je me suis tellement bien lavé ce matin que je peux me passer de prendre une douche pendant 6 mois »).

    Qu'est-ce qui nous motive à nous brosser les dents ?
    Au départ, nos parents nous "forcent" (ou éduquent, c'est selon). Alors qu'on s'en fout : on a des dents de lait :P
    Mais une fois que t'as ressenti la douleur d'une carie, tu comprends l'intérêt d'une hygiène dentaire.

    L'hygiène numérique c'est un peu ça : pour l'instant, on met beaucoup d'énergie à dire aux gens "faites attention à ceci ou cela. Vous pouvez vous protéger comme ci ou comme ça". C'est épuisant et c'est sans fin.
    Et beaucoup de gens (comme toi) perdent de vue l'intérêt par rapport à l'effort demandé.
    Pour moi, c'est normal : we're human after all.

    Par contre, ce qui est important à mon sens, c'est que le jour où tu te réveille avec des caries hyper-douloureuses :
    1. tu aies eu accès à l'information (même si tu n'as pas suivi les recommandations). Ca suppose des campagnes d'informations qui vont au-delà de nos capacités actuelles (qui sont pourtant déjà un bel effort).
    2. il y ait des spécialistes prêt⋅es à t'aider (des médecins du numérique, quoi), parce que si tu n'es pas une moule sur LinuxFR, peu probable que tu sache te débarrasser d'un ransomware, ou gérer une campagne de harcèlement sur Twitter
    3. il y ait des outils disponibles et efficaces pour t'aider (« Firefox, le dentifrice de votre navigation » ? « TOR, le savon qui vous évitera de chopper et partager vos microbes » ? « PeerTube, garde ton temps de cerveau disponible pour faire tes propres choix » ? :P )

    Bref, je ne m'en fais pas pour toi. Le jour (même dans 5 ou 10 ans) où quelqu'un ressortira une conversation privée et intime publiquement sur internet, tu aura de nouveau envie d'utiliser du savon, du dentifrice et autre.

    Entre temps, personne ne peux rien t'imposer, et tu n'as pas à te sentir coupable.