En préambule, je partage globalement ton avis que l'article n'est pas bon, et cherche à donner un aspect sensationnel et apposer une étiquette « sexiste » à Torvalds qui à mon avis n'est pas méritée. Ceci étant dit, j'ai pas mal de problèmes avec ce que tu dis.
Dans n'importe quel boite, si un collègue te double à la cantine ou s'il se gare sur ta place de parking, tu lui demande gentiment de retourner à sa place, mais si c'est le boss tu ferme ta gueule et tu souris. C'est moche mais c'est comme ça.
Alors ça, ça dépend complètement de quel boss on parle. Si on parle de ton chef d'équipe, il y a de fortes chances que tu te permettes de dire quelque chose; ton chef de projet, idem; le n+3 ou n+4 ? Possiblement une remarque passive-agressive (« Hou la la, vous devez être pressé »). Ou alors effectivement tu peux t'écraser. Mais la vérité c'est que quelqu'un qui aurait un comportement injuste et toxique envers ses subordonnés ne bénéficiera pas forcément de la loi du plus fort / plus gradé. Même dans des environnement assez autoritaires (armée, etc.), un gradé qui joue un peu trop au petit chef devra faire très attention à ce qu'on lui sert à manger, à la façon dont les ordres vont être obéis, etc.
"Aurora got her first taste of programming as a six-year-old, [...]" : très belle histoire... Qu'est ce qu'on en a à foutre ?
C'est une technique de narration pour montrer qu'on ne parle pas d'une personne qui se serait dit « l'informatique a l'air chouette, et en plus en ce moment on se fait plein de $$,ドル allons étudier ça à la fac » au sortir du lycée (j'en ai croisé beaucoup en IUT et en école d'ingénieur, hommes et femmes). C'est donc une façon de montrer qu'on parle de quelqu'un de passionné (et pour contribuer régulièrement au noyau, il faut bien l'être un minimum).
Mouarf ! Pour encourager les femmes à contribuer à Linux, il ne suffit pas de ne pas les discriminer ("Don’t stare and point when women arrive."), mais il faut éviter de trop critiquer quand elles font de la merde et les encourager, les pauvres bichettes ?
Je trouve (j'ai peut-être tort) que cette remarque (celle que j'ai mise en gras) est carrément sexiste dans ce contexte. J'ai bien envie de te dire de peut-être aller vérifier ce qu'il y a dans chacune de ces sections (notamment celle qui parle de la critique trop appuyée) avant de commenter. Je te le copie ici (tiré du HOWTO en question) :
Women are socialized to be far more sensitive to criticism than men, as well as more critical of themselves. As a result, women are far more likely to be driven off by heavy or unfair criticism than men. When you're tempted to criticize, try to remember that absolutely no one was born knowing how to compile a kernel and that at one point, you didn't know anything about Linux, either. People will lose interest in something if they perceive themselves as being bad at it, so if you want someone to continue being interested in Linux, don't criticize her so much that she believes she isn't any good at it.
(C'est moi qui graisse.) Dans ce texte elle ne dit pas de ne pas critiquer, mais de faire attention à la forme de la critique, étant donné que par construction sociale, on ne conditionne pas les hommes et les femmes à prendre les choses de la même manière. On peut critiquer quelque chose plus ou moins sèchement, tout en restant factuel sur ce qui ne va pas.
Un exemple bête dans un autre contexte : j'avais des collègues (des femmes) qui me disaient que si leur directeur de thèse leur parlait comme le mien parlait à ses doctorants, elles se poseraient sérieusement la question d'abandonner la thèse, ou au moins elles pleureraient tous les soirs en rentrant. En réalité, les choses sont plus complexes que ça :
Quand il n'avait que des doctorants hommes, mon DT lâchait des blagues plus ou moins crues dans le bureau, plus ou moins sexistes.
Du point de vue attitude, il vouvoie tout le monde, mais ça ne l'empêche pas d'être brutalement honnête. Ça lui est déjà arrivé de me demander mon avis sur l'interprétation d'un truc qu'on avait mesuré, et de me répondre « ne soyez pas con, on sait que X et Y, ça ne peut pas s'expliquer comme ça ». Je ne l'ai jamais mal pris, car ce n'est clairement pas personnel, mais ça reste une façon de communiquer assez musclée.
Quand ma collègue est arrivée en thèse (un an après moi), les blagues crues ou sexistes se sont taries (alors qu'en fait ça la fait marrer, au moins pour les blagues crues). Et aussi, notre DT, qui pouvait toujours être direct et sec en termes de critique, faisait quand même très attention à sa façon de s'adresser à ma collègue, car il avait appris à ses dépends qu'on ne s'adresse pas de la même manière à différents types de personnes[ˆ1], pour des raisons principalement culturelles. Il restait « brutal » mais choisissait beaucoup plus ses mots avec elle qu'avec nous.
J'estime que la différence d'attitude que notre DT avait en fonction de ses doctorants était (et est toujours) une bonne chose. Tout le monde ne réagit pas pareil. Ça ne veut pas dire complètement aseptiser son discours, choisir des formulations ampoulées, etc. Par contre, ça veut bien dire qu'il faut s'adapter un minimum à son auditoire, si on désire pouvoir l'élargir (si ce n'est pas le cas et rester entre couilles, il n'y a rien à changer).
De même, dans le paragraphe « Do Compliment », on y explique :
Women have much lower self-confidence than men on average, and will generally judge themselves far more harshly than any outsider. Compliments help improve her self-confidence, which in turn keeps her interested in the subject. If she believes that she's not good at Linux, she'll probably stop working on Linux.
C'est quelque chose d'avéré dans pas mal de domaines techniques, et que j'observe dès les premières années de fac chez mes étudiants. Encore une fois, l'idée n'est pas d'applaudir à chaque nouveau patch soumis, ou même accepter, mais de faire du renforcement positif envers une population à qui on a répété depuis la naissance (ou presque), que les sciences (et en particulier les maths et l'info) c'est plutôt un truc de mecs, et qui est plus prompte que d'autres à faire une auto-critique sévère sans y être poussée. La liste qui est donnée dans le paragraphe est précédée d'un « The following are some guidelines for complimenting anyone » : hommes ET femmes. En résumé, ce qui est dit à propos des compliments est « il faut complimenter une contributrice sur des choses accomplies qui sont significatives, le faire précisément, et si on le pense sincèrement », et pas faire un compliment « générique » (du genre « tu te débrouilles bien avec Linux »). Le but du jeu est de donner confiance en elles aux femmes qui veulent participer au développement et à la mise en place (distributions, évangélisation, documentation) de Linux.
Une dernière chose à propos du HOWTO : il a été écrit dans le contexte du « voilà ce que vous devez faire si vous voulez voir plus de femmes participer à des groupes d'utilisateurs de Linux ». Comme je le dis plus bas, si la communauté des développeurs se dit que la population féminine existante est bien comme elle est, ben, pas de raison de changer de méthode de communication.
Je ne suis pas forcément d'accord avec tout ce qu'elle écrit, mais il y a quand même des points ou je suis 100% d'accord. En particulier l'idée de faire des critiques constructives et argumentées, mais aussi un minimum polies, c'est ce que je mets en pratique avec mes stagiaires ou les doctorants avec qui je bosse. Je peux être très sec par moments, dans le sens où j'explique que certaines choses que je demande ne sont pas discutables, mais ça ne veut pas dire que je vais descendre en flammes quelqu'un (sauf si c'est quelqu'un qui visiblement ne fout rien et est limite toxique pour le projet au final).
"Guido van Rossum, a white, male programmer (...)". Quel intérêt de préciser qu'il est blanc ? Parce qu'en plus d'être mâle il est blanc, il serait sensé être un affreux agresseur usant de sa dominance sociale pour écraser les autres ? En plus d'être sexiste, on va commencer à être raciste ?
Ben justement, il faut remettre l'article dans son contexte. Le New-Yorker est un magazine américain, lu en très grande majorité par des américains. Dans ce contexte (et dans le contexte que veut se donner l'article, celui de #MeToo, etc. – ce qui à mon avis est une connerie), l'idée est de montrer que, « voilà, on peut être un homme cis blanc et malgré tout être un allié et faire preuve de bonne volonté pour élargir sa communauté, et aussi malgré tout diriger un gros projet [libre] ».
Autant j'ai beaucoup de mal avec la caractérisation « homme blanc » en France, parce que historiquement et culturellement les choses sont beaucoup plus nuancées que ce que certaines personnes semblent vouloir nous faire croire en important un certain discours nord-américain, autant dans le contexte US je peux comprendre pourquoi dire ce genre de chose est important. En effet, le sexisme et le racisme sont loin d'être morts en France, mais aux États-Unis, ils se manifestent de façon souvent bien plus brutale (surtout la partie racisme, mais le sexisme n'est pas en reste). Pour le racisme en particulier, et la domination blanche de fait aux USA, les choses sont parfaitement explicables (esclavage sur place – contrairement à la France par exemple –, puis ségrégation pendant un siècle, et pour eux le racisme ouvert et brutal n'est que 50 ans dans le passé, sur leur propre territoire). Donc dans le contexte US de cet article, écrit par un journaliste nord-américain, ça ne me choque pas spécialement.
[ˆ1]: Il avait eu maille à partir avec une ancienne doctorante (et quelques collègues) au fil des années, une décennie plus tôt, car son attitude ne passait pas.
[^] # Re: Article du New Yorker
Posté par lasher . En réponse au journal Linus confie momentanément les rênes du noyau à Greg KH. Évalué à 5.
En préambule, je partage globalement ton avis que l'article n'est pas bon, et cherche à donner un aspect sensationnel et apposer une étiquette « sexiste » à Torvalds qui à mon avis n'est pas méritée. Ceci étant dit, j'ai pas mal de problèmes avec ce que tu dis.
Alors ça, ça dépend complètement de quel boss on parle. Si on parle de ton chef d'équipe, il y a de fortes chances que tu te permettes de dire quelque chose; ton chef de projet, idem; le n+3 ou n+4 ? Possiblement une remarque passive-agressive (« Hou la la, vous devez être pressé »). Ou alors effectivement tu peux t'écraser. Mais la vérité c'est que quelqu'un qui aurait un comportement injuste et toxique envers ses subordonnés ne bénéficiera pas forcément de la loi du plus fort / plus gradé. Même dans des environnement assez autoritaires (armée, etc.), un gradé qui joue un peu trop au petit chef devra faire très attention à ce qu'on lui sert à manger, à la façon dont les ordres vont être obéis, etc.
C'est une technique de narration pour montrer qu'on ne parle pas d'une personne qui se serait dit « l'informatique a l'air chouette, et en plus en ce moment on se fait plein de $$,ドル allons étudier ça à la fac » au sortir du lycée (j'en ai croisé beaucoup en IUT et en école d'ingénieur, hommes et femmes). C'est donc une façon de montrer qu'on parle de quelqu'un de passionné (et pour contribuer régulièrement au noyau, il faut bien l'être un minimum).
Je trouve (j'ai peut-être tort) que cette remarque (celle que j'ai mise en gras) est carrément sexiste dans ce contexte. J'ai bien envie de te dire de peut-être aller vérifier ce qu'il y a dans chacune de ces sections (notamment celle qui parle de la critique trop appuyée) avant de commenter. Je te le copie ici (tiré du HOWTO en question) :
(C'est moi qui graisse.) Dans ce texte elle ne dit pas de ne pas critiquer, mais de faire attention à la forme de la critique, étant donné que par construction sociale, on ne conditionne pas les hommes et les femmes à prendre les choses de la même manière. On peut critiquer quelque chose plus ou moins sèchement, tout en restant factuel sur ce qui ne va pas.
Un exemple bête dans un autre contexte : j'avais des collègues (des femmes) qui me disaient que si leur directeur de thèse leur parlait comme le mien parlait à ses doctorants, elles se poseraient sérieusement la question d'abandonner la thèse, ou au moins elles pleureraient tous les soirs en rentrant. En réalité, les choses sont plus complexes que ça :
J'estime que la différence d'attitude que notre DT avait en fonction de ses doctorants était (et est toujours) une bonne chose. Tout le monde ne réagit pas pareil. Ça ne veut pas dire complètement aseptiser son discours, choisir des formulations ampoulées, etc. Par contre, ça veut bien dire qu'il faut s'adapter un minimum à son auditoire, si on désire pouvoir l'élargir (si ce n'est pas le cas et rester entre couilles, il n'y a rien à changer).
De même, dans le paragraphe « Do Compliment », on y explique :
C'est quelque chose d'avéré dans pas mal de domaines techniques, et que j'observe dès les premières années de fac chez mes étudiants. Encore une fois, l'idée n'est pas d'applaudir à chaque nouveau patch soumis, ou même accepter, mais de faire du renforcement positif envers une population à qui on a répété depuis la naissance (ou presque), que les sciences (et en particulier les maths et l'info) c'est plutôt un truc de mecs, et qui est plus prompte que d'autres à faire une auto-critique sévère sans y être poussée. La liste qui est donnée dans le paragraphe est précédée d'un « The following are some guidelines for complimenting anyone » : hommes ET femmes. En résumé, ce qui est dit à propos des compliments est « il faut complimenter une contributrice sur des choses accomplies qui sont significatives, le faire précisément, et si on le pense sincèrement », et pas faire un compliment « générique » (du genre « tu te débrouilles bien avec Linux »). Le but du jeu est de donner confiance en elles aux femmes qui veulent participer au développement et à la mise en place (distributions, évangélisation, documentation) de Linux.
Une dernière chose à propos du HOWTO : il a été écrit dans le contexte du « voilà ce que vous devez faire si vous voulez voir plus de femmes participer à des groupes d'utilisateurs de Linux ». Comme je le dis plus bas, si la communauté des développeurs se dit que la population féminine existante est bien comme elle est, ben, pas de raison de changer de méthode de communication.
Je ne suis pas forcément d'accord avec tout ce qu'elle écrit, mais il y a quand même des points ou je suis 100% d'accord. En particulier l'idée de faire des critiques constructives et argumentées, mais aussi un minimum polies, c'est ce que je mets en pratique avec mes stagiaires ou les doctorants avec qui je bosse. Je peux être très sec par moments, dans le sens où j'explique que certaines choses que je demande ne sont pas discutables, mais ça ne veut pas dire que je vais descendre en flammes quelqu'un (sauf si c'est quelqu'un qui visiblement ne fout rien et est limite toxique pour le projet au final).
Ben justement, il faut remettre l'article dans son contexte. Le New-Yorker est un magazine américain, lu en très grande majorité par des américains. Dans ce contexte (et dans le contexte que veut se donner l'article, celui de #MeToo, etc. – ce qui à mon avis est une connerie), l'idée est de montrer que, « voilà, on peut être un homme cis blanc et malgré tout être un allié et faire preuve de bonne volonté pour élargir sa communauté, et aussi malgré tout diriger un gros projet [libre] ».
Autant j'ai beaucoup de mal avec la caractérisation « homme blanc » en France, parce que historiquement et culturellement les choses sont beaucoup plus nuancées que ce que certaines personnes semblent vouloir nous faire croire en important un certain discours nord-américain, autant dans le contexte US je peux comprendre pourquoi dire ce genre de chose est important. En effet, le sexisme et le racisme sont loin d'être morts en France, mais aux États-Unis, ils se manifestent de façon souvent bien plus brutale (surtout la partie racisme, mais le sexisme n'est pas en reste). Pour le racisme en particulier, et la domination blanche de fait aux USA, les choses sont parfaitement explicables (esclavage sur place – contrairement à la France par exemple –, puis ségrégation pendant un siècle, et pour eux le racisme ouvert et brutal n'est que 50 ans dans le passé, sur leur propre territoire). Donc dans le contexte US de cet article, écrit par un journaliste nord-américain, ça ne me choque pas spécialement.
[ˆ1]: Il avait eu maille à partir avec une ancienne doctorante (et quelques collègues) au fil des années, une décennie plus tôt, car son attitude ne passait pas.