• [^] # Re: Expérience littéraire

    Posté par . En réponse au journal Copyleft is censorship. Évalué à 6.

    Je comprends ton interrogation. On a d'ailleurs écrit un petit texte qui expliquera un peu notre choix (qui ne plaira sans doute pas à tout le monde ; certains du libre grinceront des dents, et dans le milieu traditionnel, ça maugréera aussi sans doute, mais c'est la solution qui nous semble la plus adaptée).

    Tout d'abord, je respecte ton choix, et lui accorde une valeur certaine et pionnière, néanmoins, il ne me semble pas totalement approprié dans sa généralisation professionnelle (actuellement ; et j'espère que l'avenir me donnera tort).

    Pourquoi ? Le modèle économique du copyleft se base aujourd'hui sur plusieurs points que l'on ne retrouve pas dans le milieu littéraire. Par ex.: la fourniture de services en parallèle. On pourrait aussi se baser sur l'économie du don (et je le souhaiterais), mais cela laisse entendre une connaissance du milieu par les consommateurs/lecteurs/utilisateurs (combien de lecteurs connaissent la maison d'édition ayant édité un livre avant qu'il devienne un poche ?), une attention de ces consommateurs suite à cette connaissance (le souhait de payer deux fois le prix du poche, ou la volonté de faire l'effort de se rendre sur le site de l'auteur ou de l'éditeur pour le financer ou commander le livre, payer sa livraison, etc.), et le dernier point que je souligne vivement, pour une économie du don dans le milieu littéraire, il faudrait la bienveillance du milieu.

    Cette bienveillance n'existe pas. Tout simplement. Il me paraît peu vraisemblable que les différents éditeurs qui produisent du poche vont reverser avec bienveillance une somme pour un livre à succès qui ne nécessite nullement l'achat de ses droits. Même chose pour une traduction. La pensée libérale laisse entendre que la concurrence annihilerait de telles déséquilibres (je pense à certaines justifications libertariennes du copyleft), mais il faudrait un marché idéalement équilibré, sans distorsions, et des moyens de production répartis équitablement, une connaissance du marché par les consommateurs, etc. Tout ceci n'existe pas dans le milieu littéraire contemporain. Pour résumer : le marché du livre est relativement opaque, déséquilibré, les consommateurs peu informés (l'exemple ci-dessus des DRM), et ce marché tourne autour d'un bien vendu, sans services, dont les consommateurs francophones souhaitent principalement une matérialité papier.

    Un autre exemple les droits accordés par le CNL. L'article n'est malheureusement pas accessible sans abonnement. Pour le classement, tu peux le découvrir sur le forum de l'éditeur Le Bélial'. Pourquoi un tel classement, de tels noms ? Où est l'édition indépendante ? Un tel classement parce qu'il faut avoir les contacts, le temps, la connaissance de ces dossiers, et une personne disponible pour remplir tous les dossiers pour peut-être espérer obtenir quelques subventions.

    Il y a plusieurs degrés de lecture possible à ce problème (création artistique pure, commerce du livre, sa diffusion, le partage entre lecteurs, etc.) et à différents niveaux (distributeur, éditeur, auteur, lecteur, droits à l'étranger, etc.). Tu te places à celui du créateur, et tu imagines la création nouvelle qui peut découler de ton travail, sa liberté. Malheureusement, il existe d'autres niveaux, moins reluisants. Trois exemples qui me viennent : la traduction d'un recueil de poésie par une maison étrangère, l'édition nouvelle au format poche d'un essai philosophique, l'adaptation cinématographique d'un polar ; qu'en est-il de la rétribution financière dans ces cas ?

    A notre niveau, nous avons essayé de proposer un choix restreint de licences pour ne pas augmenter les confusions existantes autour de ce sujet déjà compliqué du droit d'auteur (la plupart des auteurs s'en fichent au final tant que leur texte est publié et qu'ils touchent leurs droits) : le choix "pragmatique" et le choix "idéaliste". Avec une attention première sur le lecteur, et une porte dérobée pour d'autres créateurs souhaitant faire oeuvre dérivée commerciale (dernier point à souligner à nouveau ; sinon, il n'y a pas de restrictions). Cela nous permet ainsi d'exclure les autres acteurs possiblement parasites de notre activité (ou de les forcer à la négociation). Il ne s'agit pas de LA solution, mais d'une solution qui nous semble la moins mauvaise en tant qu'expérimentation.

    Cette restriction commerciale "variable" a donc plusieurs avantages. Tout d'abord, elle plaît aux auteurs qui souhaitent apporter une liberté à leur texte, mais ont une certaine méfiance à l'égard du milieu littéraire. Ils se sentent protégés par une telle clause.

    Mais il ne faut pas se mentir. Souvent, les auteurs ne souhaitent pas que d'autres puissent se faire de l'argent sur leur travail. Pas tellement par attitude rapace, mais par un rapport singulier à la création. Ils se sentent simplement spoliés, trahis dans leur créativité. Les mentalités sont difficiles à changer. Le partage n'est pas concomitant de la création. Au-delà de ce sentiment, ils craignent aussi les autres acteurs du milieu (j'écoutais un auteur me raconter qu'il attendait encore le paiement de ses droits depuis deux ans...). Il ne faut en aucun cas croire que ce milieu est bienveillant. Un panier de crabes ! Et rien de neuf ! Voir la vie de Balzac, par ex.

    Tu penses au copyleft à un niveau créatif, mais à un stade commercial, le problème varie donc un peu. Sans cette restriction plastique, d'autres acteurs, ne modifiant en rien l'oeuvre originelle, pourraient la vendre. Il n'y aurait donc aucune possibilité de rétribution, pour l'auteur et l'éditeur (et quand je dis éditeur, il faut entendre : graphiste, correcteur, lecteur, traducteur, administrateur, etc.). Cette restriction commerciale trouve sa raison dans l'existence des nombreux intermédiaires. On pourrait retrouver quasiment le même EPUB, vendu à la base à 3 euros, à 2 euros chez un quelconque margoulin d'amazon (il y a sur cette plate-forme de nombreux exemples de cette pratique, notamment des livres du domaine public, accessibles gratuitement sur wikisource, vendus pour quelques euros sans aucune correction et avec une mise en page minimale).

    On a surtout voulu imposer (à nous-mêmes et à nos auteurs) la libre diffusion sans aucune restriction de l'oeuvre pour les lecteurs, ainsi que la possibilité d'effectuer des modifications si elles restent non commerciales. Pour une utilisation commerciale, il faudra l'accord de l'écrivain (comme expliqué ci-dessus). C'est une décision pragmatique qui tente de préserver le plus possible l'idéal de la liberté de l'information.
    Avec cette possibilité, un dramaturge pourra par exemple négocier (ou offrir) ses droits quant à une représentation théâtrale. Il aura le choix. Il pourra demander une quelconque somme dans le cas d'une traduction. Ici, je parle pour simplifier d'auteur mais l'éditeur touchera également une part sur cette vente. Par contre, nous refusons par principe la vente des droits dans le cas d'une oeuvre littéraire dérivée. Soit il y a accord de l'auteur, et nous (l'éditeur) accorderons cette possibilité d'utilisation commerciale gratuitement au nouvel auteur, soit il n'y a pas d'accord. Mais en aucun cas, une vente. C'est du cas par cas. On pourrait tenter de résoudre ce problème avec une licence à réciprocité. Mais comme dit plus haut, certains auteurs ne veulent simplement pas qu'on gagne des sous sur leur dos. D'autres ne veulent pas que l'on fasse des dérivés (même non commerciaux) pour une oeuvre exprimant une opinion. Ca, nous le refusons catégoriquement. Quelle oeuvre peut se dire originale/originelle ? Bref. Là, on peut disserter longuement.

    Cet argument a permis de convaincre certains auteurs, qui n'appréciaient pas vraiment le copyleft ; un auteur y voyait par ex. simplement un vecteur du libéralisme économique, et il m'a demandé avec quelques noms d'oiseaux si je le prenais pour une nappe phréatique. Le problème n'était pour lui pas vraiment que d'autres auteurs se fassent de l'argent sur son travail (même s'il préférait avoir le choix d'exclure certains), mais plutôt d'autres acteurs du circuit commercial du livre. Son ancien éditeur par exemple...

    A un stade plus idéaliste, nous sommes par contre en faveur du domaine public volontaire, ou plutôt de la suppression du système juridique du droit d'auteur, et nous n'aimons pas l'aspect commercial du copyleft. Mais cela n'engage que nous. Il s'agit d'une opinion politique. Nous préférons l'économie du don, mais il est difficile de pouvoir construire un modèle économique tangible. IL s'agit d'une manière d'expérimenter à ce niveau. De dire : "servez-vous", "soyez des salauds si vous voulez être des salauds", "on ne croit pas au droit d'auteur, alors zut à la protection même restreinte du droit d'auteur, à l'obligation de nous citer, et zut à la convention de Berne". Enfin, une attitude quelque peu irresponsable... Et sans doute militante. Le choix de publier certains livres sous la licence CC Zero va dans cette direction. Nous nous accordons, quand l'auteur le souhaite (encore une fois, c'est lui qui choisit), la possibilité de prendre quelques risques.

    Voilà quelques pensées pêle-mêle, aucune systématique ici.