• [^] # Re: Je suis 

    Posté par . En réponse au journal Lequel d'entre vous a fait ça ?. Évalué à 4.

    C'est une allusion à un vieux débat entre kantien et cartésien. Descartes, dans ses méditations métaphysiques, doute de sa propre existence et en cherche un preuve; pour cela il se fonde sur la conscience qu'il a de penser et conclue de là à son existence. Pour les kantiens, les deux propositions « je suis » et « je pense » sont identiques, et c'est un paralogisme que de vouloir conclure de l'une à l'autre comme si elle lui servait de fondement; d'autant que derrière Descartes s'en sert pour prouver l'immortalité de l'âme, et là il part en sucette !

    Ce qui ne peut être pensé que comme sujet n'existe aussi que comme sujet et est par conséquent susbstance;
    Or, un être pensant, considéré simplement comme tel, ne peut être
    pensé que comme sujet;
    Donc il n'existe que comme sujet, c'est-à-dire comme substance.

    Dans la majeure, il est question d'un être qui peut être pensé sous tous les rapports en général, et aussi par conséquent tel qu'il peut être donné dans l'intuition. Mais dans la mineure, il n'est plus question du même être qu'autant qu'il se considère lui-même comme sujet uniquement par rapport à la pensée et à l'unité de la conscience, mais non pas en même tant par rapport l'intuition, qui donnerait cet être comme objet de la pensée. La conclusion est donc tirée per sophimsma figuræ dictionnis, c'est-à-dire par un raisonnement captieux.

    La pensée est prises dans les deux prémisses en des sens tous différents. Dans la majeure, elle s'applique à un objet en général (tel, par conséquent, qu'il peut être donné dans l'intuition); dans la mineure au contraire, on ne l'envisage que dans son rapport à la conscience de soi, et par conséquent on ne pense plus ici aucun objet; mais c'est seulement le rapport à soi comme sujet qu'on se représente (comme la forme de la pensée). Dans la première, il s'agit des choses, qui ne peuvent être conçues autrement que comme sujet; dans la seconde, au contraire, il ne s'agit plus des choses, mais (puisque l'on fait abstraction de tout objet) de la pensée, dans laquelle le Je sert toujours de sujet à la conscience. On ne saurait donc en déduire cette conclusion : Je ne puis exister autrement que comme sujet, mais celle-ci seulement : Je ne puis, dans la pensée de mon existence, me servir de moi que comme d'un sujet du jugement, proposition qui est identique et qui ne révèle absolument rien sur le mode de mon existence.

    Kant, Critique de la Raison Pure.

    Ce passage est extrait du chapitre sur la dimension dialectique de la psychologie rationnelle d'inspiration cartésienne, et qui critique le cogito cartésien (le raisonnement en italique est une formalisation du raisonnement de Descartes pour ensuite conclure de la substance à l'immortalité de l'âme). Que l'on dise « je pense » ou bien « je suis » (ou plutôt « je suis pensant ») c'est tout un.

    Dans son ouvrage Les Métamorphoses du calcul, le mathématicien et informaticien Gilles Dowek revient sur l'évolution du calcul de l'antiquité jusqu'à nos jours et ce qui a donné naissance à l'informatique et l'ordinateur. Un des moments de cette histoire est une polémique lorsque Gottlob Frege voulut s'attaquer à la thèse centrale de l'ouvrage de Kant sus-cité, à savoir que tous les jugements mathématiques sont synthétiques a priori. Il a échoué, et pour cause, Kant avait raison et Gödel le prouva via son théorème d'incomplétude (ce qui équivaut au problème de l'arrêt en informatique). M. Dowek le reconnaît dans son livre, mais en appendice il cite malheureusement le cogito cartésien comme exemple de jugement synthétique a priori : c'est une erreur, ce jugement est analytique et non synthétique.

    Sapere aude ! Aie le courage de te servir de ton propre entendement. Voilà la devise des Lumières.