Je pense que tout vient du fait que les licences libres sont à la base faites pour s'appliquer au logiciel, qui, qu'on le veuille ou non, ont principalement une vocation utilitaire. De même pour la documentation, elle ne permet "que" de décrire comment fonctionne le logiciel : mettre une documentation sous une licence libre +/- équivalente à une licence libre logicielle peut se défendre parfaitement selon moi.
Mais vouloir appliquer le principe des logiciels libres et de leurs licences à des créations de l'esprit (opinions ou création artistique) qui par "nature" n'ont pas de vocation utilitaire me semble risqué. Ou plutôt, ça me semble risqué sans droit moral.
Exemple : Stallman publie ses opinions sous une licence plutôt restrictive. Mis à part quelques exceptions, il autorise la redistribution et même la commercialisation, mais pas la dérivation. Et ça me semble parfaitement logique : quel est le sens derrière la dérivation d'une opinion ? Pourquoi ne pas simplement citer le texte (en partie ou en intégralité1) et dire en quoi notre opinion est différente sur tel ou tel point ? D'un point de vue éthique et même d'une certaine manière du point de vue d'une certain cohérence, vouloir intégrer sa propre opinion dans le texte d'un autre en modifiant juste certains passages me semble réellement douteux et malhonnête. Meme si on cite l'auteur en disant qu'il s'agit d'une oeuvre (et donc d'une opinion) dérivée, ça me semble réellement dangereux2.
Je pense qu'une des raisons pour laquelle Stallman publie ses opinions sous CC-BY-ND est qu'aux US la notion de droit moral n'existe vraiment pas de la même manière qu'en France et en Europe en général. C'est d'ailleurs l'une des choses que répond David Revoy quand on lui demande s'il n'a pas peur que son art ne soit repris par des groupes aux idéologies douteuses : le droit moral lui permet de demander de restreindre certaines utilisations de son oeuvre (vu qu'elles sont attachées a son nom à perpétuité). Sauf qu'aux US, d’après Wikipedia,
La Convention de Berne du 9 septembre 1886, signée par 165 pays, instaure une protection des œuvres publiées comme non publiées, sans formalité d'enregistrement, mais les États peuvent exiger qu'elles fassent l’objet d'une fixation matérielle. La Convention prévoit la reconnaissance du droit moral par les États signataires, et impose une durée de protection minimale de cinquante ans post mortem. Lors de leur adhésion, les États-Unis ont cependant formulé une réserve leur permettant de ne pas appliquer le droit moral.
(c'est moi qui graisse)
Et on a là pour moi la raison des restrictions sur les œuvres de l'esprit telles qu'elles sont pratiquées par tout un tas de gens aux US (y compris ceux qui ont participé à l’élaboration de mouvements et organisations favorisant le Libre) : il n'y a pas moyen d'utiliser CC-BY sans autoriser quelqu'un de modifier l'oeuvre d'une façon qui va dénaturer l'intention de l'auteur originale, et pire, la licence impose qu'on cite d'où l'oeuvre est dérivée !
Mais à la limite on pourrait dire "OK, mais ça ne concerne que les opinions". Donc regardons du coté des artistes et auteurs de fiction :
Cas d’étude :
Imaginons que Superman ait été créé avec une licence libre type CC-BY ou CC-BY-SA. Pendant des années on publie (soit via les auteurs originaux, soit via des dérivations) des histoires et le personnage évolue (d'un stéréotype de "strong man" certaines dérivations en font un personnage complexe qui se questionne sur son identité et son rôle dans une société où il est quasiment le seul représentant de son espèce). En gros, disons qu'il y a des dérivations plus populaires que d'autres, et au final on obtient des trucs du genre de ce que DC Comics publie de nos jours (avec un niveau de qualité variable en fonction des équipes créatrices). Parfait. Et puis tout a coup s’amène un mec (ou un groupe de mecs) qui a décidé de faire de Superman un héros nazi et d'en faire une série d'histoires qui s'inscrit dans la continuité "normale" de l'univers de Superman. La licence le lui permet, et au moins aux US, le droit moral ne s'applique pas. "L'esprit" du personnage est complètement piétiné (les créateurs de Superman étaient deux (fils d')immigrants juifs et l'ont créé dans les années 30, en pleine dépression...).
La lettre de la licence aurait été respectée. Mais plus qu'une dérivation, ce serait franchement une révolution du personnage (clairement contre les souhaits de ses créateurs) et de mon point de vue aurait plutôt mérité (indépendamment de l’idéologie de ses auteurs) qu'on en fasse un personnage complètement nouveau, même si inspiré par Superman. Bref, aucun moyen de se prémunir contre ça. Alors que David Revoy, au moins en France (je ne sais pas s'il est au courant de la subtilité sur le droit moral aux Etats-Unis) et en Europe pourrait porter plainte si ses créations étaient dérivées au point qu'elles en soient méconnaissables et potentiellement dommageables pour sa personne (réputation, carrière, etc.).
De toute manière le droit de citation est fait pour ça, et en plus la licence CC-BY-ND permet la retranscription intégrale ! ↩
A noter : mes commentaires sur LinuxFR sont presque tous sous CC-BY je crois bien, mais j'avoue que quelqu'un modifiant mes opinions et les attribuant à une dérivation des textes de "Lasher de LinuxFR" me ferait sourire plus qu'autre chose en tant "qu'anonyme" sur le net. ↩
[^] # Re: Ce qui n'a d'ailleurs pas plu à tout le monde
Posté par lasher . En réponse au journal Pepper et Carrot. Évalué à 6.
Je pense que tout vient du fait que les licences libres sont à la base faites pour s'appliquer au logiciel, qui, qu'on le veuille ou non, ont principalement une vocation utilitaire. De même pour la documentation, elle ne permet "que" de décrire comment fonctionne le logiciel : mettre une documentation sous une licence libre +/- équivalente à une licence libre logicielle peut se défendre parfaitement selon moi.
Mais vouloir appliquer le principe des logiciels libres et de leurs licences à des créations de l'esprit (opinions ou création artistique) qui par "nature" n'ont pas de vocation utilitaire me semble risqué. Ou plutôt, ça me semble risqué sans droit moral.
Exemple : Stallman publie ses opinions sous une licence plutôt restrictive. Mis à part quelques exceptions, il autorise la redistribution et même la commercialisation, mais pas la dérivation. Et ça me semble parfaitement logique : quel est le sens derrière la dérivation d'une opinion ? Pourquoi ne pas simplement citer le texte (en partie ou en intégralité1 ) et dire en quoi notre opinion est différente sur tel ou tel point ? D'un point de vue éthique et même d'une certaine manière du point de vue d'une certain cohérence, vouloir intégrer sa propre opinion dans le texte d'un autre en modifiant juste certains passages me semble réellement douteux et malhonnête. Meme si on cite l'auteur en disant qu'il s'agit d'une oeuvre (et donc d'une opinion) dérivée, ça me semble réellement dangereux2 .
Je pense qu'une des raisons pour laquelle Stallman publie ses opinions sous CC-BY-ND est qu'aux US la notion de droit moral n'existe vraiment pas de la même manière qu'en France et en Europe en général. C'est d'ailleurs l'une des choses que répond David Revoy quand on lui demande s'il n'a pas peur que son art ne soit repris par des groupes aux idéologies douteuses : le droit moral lui permet de demander de restreindre certaines utilisations de son oeuvre (vu qu'elles sont attachées a son nom à perpétuité). Sauf qu'aux US, d’après Wikipedia,
(c'est moi qui graisse)
Et on a là pour moi la raison des restrictions sur les œuvres de l'esprit telles qu'elles sont pratiquées par tout un tas de gens aux US (y compris ceux qui ont participé à l’élaboration de mouvements et organisations favorisant le Libre) : il n'y a pas moyen d'utiliser CC-BY sans autoriser quelqu'un de modifier l'oeuvre d'une façon qui va dénaturer l'intention de l'auteur originale, et pire, la licence impose qu'on cite d'où l'oeuvre est dérivée !
Mais à la limite on pourrait dire "OK, mais ça ne concerne que les opinions". Donc regardons du coté des artistes et auteurs de fiction :
Cas d’étude :
Imaginons que Superman ait été créé avec une licence libre type CC-BY ou CC-BY-SA. Pendant des années on publie (soit via les auteurs originaux, soit via des dérivations) des histoires et le personnage évolue (d'un stéréotype de "strong man" certaines dérivations en font un personnage complexe qui se questionne sur son identité et son rôle dans une société où il est quasiment le seul représentant de son espèce). En gros, disons qu'il y a des dérivations plus populaires que d'autres, et au final on obtient des trucs du genre de ce que DC Comics publie de nos jours (avec un niveau de qualité variable en fonction des équipes créatrices). Parfait. Et puis tout a coup s’amène un mec (ou un groupe de mecs) qui a décidé de faire de Superman un héros nazi et d'en faire une série d'histoires qui s'inscrit dans la continuité "normale" de l'univers de Superman. La licence le lui permet, et au moins aux US, le droit moral ne s'applique pas. "L'esprit" du personnage est complètement piétiné (les créateurs de Superman étaient deux (fils d')immigrants juifs et l'ont créé dans les années 30, en pleine dépression...).
La lettre de la licence aurait été respectée. Mais plus qu'une dérivation, ce serait franchement une révolution du personnage (clairement contre les souhaits de ses créateurs) et de mon point de vue aurait plutôt mérité (indépendamment de l’idéologie de ses auteurs) qu'on en fasse un personnage complètement nouveau, même si inspiré par Superman. Bref, aucun moyen de se prémunir contre ça. Alors que David Revoy, au moins en France (je ne sais pas s'il est au courant de la subtilité sur le droit moral aux Etats-Unis) et en Europe pourrait porter plainte si ses créations étaient dérivées au point qu'elles en soient méconnaissables et potentiellement dommageables pour sa personne (réputation, carrière, etc.).
De toute manière le droit de citation est fait pour ça, et en plus la licence CC-BY-ND permet la retranscription intégrale ! ↩
A noter : mes commentaires sur LinuxFR sont presque tous sous CC-BY je crois bien, mais j'avoue que quelqu'un modifiant mes opinions et les attribuant à une dérivation des textes de "Lasher de LinuxFR" me ferait sourire plus qu'autre chose en tant "qu'anonyme" sur le net. ↩