• [^] # Re: Un potentiel sacré bourbier

    Posté par . En réponse à la dépêche ZFS, Canonical et GPL. Évalué à 10.

    Preuve irrefutable: une bonne partie de l'ortographe ou de la grammaire n'apparait absolument pas a l'oral.
    Dont acte: l'ecrit n'est qu'une norme abstraite, sans logique, et sans utilite reele sinon a se faire coire intelligent ceux qui l'ont appris par coeur.

    Je m'inscris en faux contre une telle affirmation. J'en veux pour preuve cette extrait d'un discours de Gerard Huet Fondements de l'informatique, à la croisée des mathématiques, de la logique et de la linguistique. lors d'un colloque sur l'enseignement philosophique et les sciences.

    On nous dit « il faut inculquer aux jeunes l’esprit scientifique ». Très bien, mais qu’est ce que ça veut dire au juste, au-delà d’une incantation un peu creuse ? Inculquer l’esprit scientifique ne se fait pas à coup de bourrage de crâne de connaissances scientifiques rebutantes, ce qui est au contraire la meilleure manière de faire fuir les élèves. De toutes façons, la science moderne est trop vaste et trop complexe pour que quiconque puisse tout connaître, on n’aura plus de Pic de la Mirandole, et c’est aussi bien. Par contre, on peut susciter la curiosité des élèves en mettant en valeur les figures de rhétorique développées par la science pour acquérir ces connaissances. Pour avoir prononcé ce terme de rhétorique devant vous, je devrais m’excuser, c’est un terme vieillot. Autrefois, il y avait des classes de rhétorique, et la notion de débat intellectuel était valorisée. Maintenant c’est terminé, on inculque des connaissances prédigérées, et la Science est imposée comme un prêche. On apprend par cœur des formules que l’on fait réciter, les exercices sont calibrés pour être résolus par application mécanique d’un cours bien saucissonné, l’esprit critique n’est pas encouragé. Ouvrons la fenêtre, discutons des méthodes qui permettent de raisonner droit, de comprendre comment poser des hypothèses, d’élaborer des conjectures, de chercher des contre-exemples. Ces méthodes sont transversales à toutes les matières enseignées, littéraires comme scientifiques. Il y a là un lien important entre philosophie et informatique, car la méthodologie informatique prolonge la rhétorique traditionnelle en tant que moyen légitime d’acquérir des connaissances. Ce sont ces préoccupations qui ont développé la logique, qui a finalement quitté la philosophie pour s’intégrer aux mathématiques, mais a perdu en passant sa finalité argumentative, qui est l’essence de la démarche scientifique. [...]

    Je vais prendre un autre exemple dans un domaine complètement différent, c’est l’analyse grammaticale dans la classe de français. Je ne sais pas si on fait encore beaucoup ça, mais de mon temps on décortiquait les phrases : toute phrase doit avoir un verbe, tout verbe doit avoir un sujet. Là, il y a un petit bout de raisonnement aussi. Comment est-ce que l’on obtient une phrase à partir d’un verbe ? Prenons d’abord un verbe intransitif. Un verbe intransitif a besoin d’un sujet pour exprimer son action. Donc, vous pouvez voir le rôle fonctionnel de ce verbe comme utilisant le syntagme nominal représentant le sujet pour construire la phrase représentant l’action. De même, un verbe transitif peut être vu comme une fonction qui prend son complément d’objet pour construire un syntagme verbal, se comportant comme un verbe intransitif. Vérifier que « le chat mange la souris » est une phase correcte devient un petit raisonnement où le verbe « mange » prend la souris pour construire « mange la souris », objet fonctionnel qui peut maintenant manger le chat, si je puis dire, pour donner la phrase. Le petit arbre de raisonnement, qui exprime la composition des deux fonctions en vérifiant leurs types, hé bien, c’est ce qu’on appelle l’analyse grammaticale de la phrase. Regardez de près, vous vous rendez compte que c’est exactement le même raisonnement que celui pour la machine à laver du cours de physique, avec deux étapes de modus ponens. L’analyse dimensionnelle devient l’analyse grammaticale. C’est important, en exhibant les procédés rhétoriques similaires on abstrait le raisonnement commun, pour lequel les deux disciplines fournissent des exemples concrets. Les deux exemples s’éclairent l’un l’autre, et on retient un procédé cognitif général qui peut servir pour toutes sortes d’autres investigations. En exhibant le procédé rhétorique commun, et en le réifiant dans deux disciplines supposées étanches l’une à l’autre, on apprend aux élèves que l’esprit scientifique transcende les matières enseignées et les présente comme des aventures intellectuelles cohérentes. Et puis, cela peut donner des idées. En classe de français on faisait de l’analyse grammaticale, mais on n’en faisait pas en classe d’anglais. Pourquoi ? Le même type de raisonnement s’applique, et on montre deux exemples du même phénomène, qui est ainsi mieux mémorisé. Par contre il y a des détails de grammaire qui ne sont pas les mêmes. Par exemple, en introduisant les paramètres morphologiques, on va pouvoir exprimer l’accord du verbe avec son sujet comme une contrainte sur les arbres d’analyse. En français comme en anglais. Par contre, l’adjectif est invariable en anglais, et donc ne s’accorde pas avec le nom qu’il qualifie. En mettant en lumière ces différences structurelles fondamentales, on éclaire les difficultés rencontrées par les élèves, les faux amis, les analogies erronées qui sont difficiles à déraciner. C’est important de le montrer en contraste avec le français. Parce que si vous leur apprenez l’analyse grammaticale du français, il y a une grande partie qu’ils vont pouvoir appliquer à l’anglais aussi, et les parties où cela ne s’applique pas, c’est justement les endroits où il faut faire attention à ne pas calquer d’une langue sur l’autre.

    voir le texte aux pages 20 à 23

    En d'autres termes, l'analyse grammaticale et morphologique d'une langue en révèle sa structure logique : comme le coup du verbe transitif qui revient à un double usage du modus ponens (si A alors B, or A, donc B). Pour illustrer cette exemple et son lien avec la logique et l'informatique (en réalité la théorie des types), je vais le coder (simplement) en OCaml

    # let verb_trans verb ~suj ~comp = 
     Printf.printf "sujet : %s\n" suj;
     Printf.printf "verbe : %s\n" verb;
     Printf.printf "complément : %s\n" comp;
     Printf.printf "phrase : %s %s %s\n" suj verb comp
     ;;
    val verb_trans : string -> suj:string -> comp:string -> unit = <fun>
    # let manger = verb_trans "manger";;
    val manger : suj:string -> comp:string -> unit = <fun>
    # let manger_la_souris = manger ~comp:"la souris";;
    val manger_la_souris : suj:string -> unit = <fun>
    # let le_chat_mange = manger ~suj:"le chat";;
    val le_chat_mange : comp:string -> unit = <fun>
    # manger_la_souris "le chat";;
    sujet : le chat
    verbe : manger
    complément : la souris
    phrase : le chat manger la souris
    - : unit = ()
    # le_chat_mange "la souris";;
    sujet : le chat
    verbe : manger
    complément : la souris
    phrase : le chat manger la souris
    - : unit = ()
    # le_chat_mange "ses croquettes";;
    sujet : le chat
    verbe : manger
    complément : ses croquettes
    phrase : le chat manger ses croquettes
    - : unit = ()
    # manger_la_souris "le chien";;
    sujet : le chien
    verbe : manger
    complément : la souris
    phrase : le chien manger la souris
    - : unit = ()
    # manger ~suj:"la souris" ~comp:"le chien";;
    sujet : la souris
    verbe : manger
    complément : le chien
    phrase : la souris manger le chien
    - : unit = ()

    Alors assurément, la logique de la langue française (son système de type et de déclinaison) est plus sophistiqué que ce que je viens de coder, mais c'était pour illustrer autrement mon propos et celui de M. Huet. Donc non ! la grammaire n'a rien, mais absolument rien d'illogique. Bien au contraire, l'étude de la grammaire aiguise la compréhension de la logique, la montre sous un autre jour et évite de rester dans une compréhension étriquée de celle-ci.

    J'avais d'ailleurs cité le même texte dans la dépêche où l'auteur de grammalecte (outil d'aide automatisée à la correction grammaticale) faisait une demande de financement participatif, afin de montrer que le problème algorithmique d'un tel outil est analogue à de l'inférence de type et à la correction automatique de démonstration. Et de fait, lorsque des grammairiens construisent un arbre d'analyse syntagmatique, la structure est très proche d'un AST ou Arbre de Syntaxe Abstrait.

    Sapere aude ! Aie le courage de te servir de ton propre entendement. Voilà la devise des Lumières.