• [^] # Re: métriques

    Posté par . En réponse au journal Persona, c'est bientôt la fin.. Évalué à 0. Dernière modification le 14 janvier 2016 à 00:55.

    Que le capital soit détenu par des personnes que l'on peut bien nommer capitalistes, j'en conviens. Mais un grand nombre de salariés de par le monde sont capitalistes : tout l'argent déposé en banque dans des produits d'épargne, des assurances vie... sont des capitaux. ;-) Je me demande par quel miracle ces produits rapportent des intérêts à leurs détenteurs si le capital, ou si tu préfère les capitalistes, ne méritent pas leur rémunération.

    La question qui se pose est : la valeur créée par le travail actuel serait-elle la même sans la présence du capital, c'est-à-dire la valeur antérieurement produite contribue-t-elle à la création de la valeur nouvelle ? La réponse est toujours : oui. Le travail actuel y contribue bien plus et sa part de rémunération est plus grande, mais le capital y prend aussi sa part.

    Prenons un exemple élémentaire (au sens du mot comme dans phénomène élémentaire en physique théorique) : nous sommes menuisiers et j'ai deux marteaux, mais tu n'en as pas. Pour que nous puissions tous les deux exercer notre activité, tu pourrais m'acheter mon marteau en surplus. Malheureusement pour toi, tu n'as pas assez de fond en réserve pour me l'acheter. Je te propose alors cet arrangement : j'accepte de te céder l'usage de mon marteau, tout en restant son propriétaire, et en échange je reçois un pourcentage sur ton chiffre d'affaire. Ce contrat te parait-il profondément inique dans son principe ?

    Un capitaliste, ou détenteur de capitaux, n'est pas nécessairement un riche cynique, fumeurs de cigares, qui traite l'humanité comme des esclaves. ;-)

    Je ne sais pas si tu es allé lire les textes de Bastiat que j'ai donné en lien, mais il fut député des Landes de 1848 à 1850 — date de sa mort. Les bouleversements politiques étaient nombreux à l'époque et après son élection en 1848, il y en eût une autre en 1849. Je citerai sa profession de foi pour l'élection de 1849, et je te laisse juge si l'on trouve, de nos jours, de tels hommes politiques chez nous :

    Mes Amis,

    Merci pour votre bonne lettre. Le pays peut disposer de moi comme il l’entendra ; votre persévérante confiance me sera un encouragement... ou une consolation.

    Vous me dites qu’on me fait passer pour un socialiste. Que puis-je répondre ? Mes écrits sont là. À la doctrine de Louis Blanc n’ai-je pas opposé Propriété et Loi ; à la doctrine de Considérant, Propriété et Spoliation ; à la doctrine Leroux, Justice et Fraternité ; à la doctrine Proudhon, Capital et Rente ; au comité Mimerel, Protectionnisme et Communisme ; au papier-monnaie, Maudit Argent ; au Manifeste Montagnard, L’Etat ? — Je passe ma vie à combattre le socialisme. Il serait bien douloureux pour moi qu’on me rendît cette justice partout, excepté dans le département des Landes.

    On a rapproché mes votes de ceux de l’extrême gauche. Pourquoi n’a-t-on pas signalé aussi les occasions où j’ai voté avec la droite ?

    Mais, me direz-vous, comment avez-vous pu vous trouver alternativement dans deux camps si opposés ? Je vais m’expliquer.

    Depuis un siècle, les partis prennent beaucoup de noms, beaucoup de prétextes ; au fond, il s’agit toujours de la même chose : la lutte des pauvres contre les riches.

    Or, les pauvres demandent plus que ce qui est juste, et les riches refusent même ce qui est juste. Si cela continue, la guerre sociale, dont nos pères ont vu le premier acte en 93, dont nous avons vu le second acte en juin, — cette guerre affreuse et fratricide n’est pas près de finir. Il n’y a de conciliation possible que sur le terrain de la justice, en tout et pour tous.

    Après février, le peuple a mis en avant une foule de prétentions iniques et absurdes, mêlées à des réclamations fondées.

    Que fallait-il pour conjurer la guerre sociale ?

    Deux choses :

    1° Réfuter comme écrivain, repousser comme législateur les prétentions iniques ;

    2° Appuyer comme écrivain, admettre comme législateur les réclamations fondées.

    C’est la clef de ma conduite.

    Au premier moment de la Révolution, les espérances populaires étaient très exaltées et ne connaissaient pas de limites, même dans notre département ; et rappelez-vous qu’on ne me trouvait pas assez rouge. C’était bien pis à Paris ; les ouvriers étaient organisés, armés, maîtres du terrain, à la merci des plus fougueux démagogues.

    Le début de l’Assemblée nationale dut être une œuvre de résistance. Elle se concentra surtout dans le Comité des finances, composé d’hommes appartenant à la classe riche. Résister aux exigences folles et subversives, repousser l’impôt progressif, le papier-monnaie, l’accaparement de l’industrie privée par l’État, la suspension des dettes nationales, telle fut sa laborieuse tâche. J’y ai pris ma part ; et, je vous le demande, Citoyens, si j’avais été socialiste, ce comité m’aurait-il appelé huit fois de suite à la vice-présidence ?

    Une fois l’œuvre de résistance accomplie, restait à réaliser l’œuvre de réforme, à l’occasion du budget de 1849. Que de taxes mal réparties à modifier ! que d’entraves à supprimer ! Car, enfin, cette conscription (appelée depuis recrutement), impôt de sept ans de vie, tiré au sort ! ces droits réunis (appelés aujourd’hui contributions indirectes), impôt progressif à rebours, puisqu’il frappe en proportion de la misère ; ne sont-ce pas là des griefs fondés de la part du peuple ? Après les journées de juin, quand l’anarchie a été vaincue, l’Assemblée nationale a pensé que le temps était venu d’entrer résolument, spontanément, dans cette voie de réparation commandée par l’équité et même par la prudence.

    Le Comité des finances, par sa composition, était moins disposé à cette seconde tâche qu’à la première. De nouveaux éléments s’y étaient introduits par les élections partielles, et l’on y entendait dire à chaque instant : Loin de modifier les taxes, nous serions bien heureux, si nous pouvions rétablir les choses absolument comme elles étaient avant février.

    C’est pourquoi l’Assemblée confia à une commission de trente membres le soin de préparer le budget. Elle chargea une autre commission de mettre l’impôt des boissons en harmonie avec les principes de liberté et d’égalité inscrits dans la Constitution. J’ai fait partie des deux ; et autant j’avais été ardent à repousser les exigences utopiques, autant je l’ai été à réaliser de justes réformes.

    Il serait trop long de raconter ici comment les bonnes intentions de l’Assemblée ont été paralysées. L’histoire le dira. Mais vous pouvez comprendre ma ligne de conduite. Ce qu’on me reproche, c’est précisément ce dont je m’honore. Oui, j’ai voté avec la droite contre la gauche, quand il s’est agi de résister au débordement des fausses idées populaires. Oui, j’ai voté avec la gauche contre la droite, quand les légitimes griefs de la classe pauvre et souffrante ont été méconnus.

    Il se peut que, par là, je me sois aliéné les deux partis, et que je reste écrasé au milieu. N’importe. J’ai la conscience d’avoir été fidèle à mes engagements, logique, impartial, juste, prudent, maître de moi-même. Ceux qui m’accusent se sentent, sans doute, la force de mieux faire. S’il en est ainsi, que le pays les nomme à ma place. Je m’efforcerai d’oublier que j’ai perdu sa confiance, en me rappelant que je l’ai obtenue une fois ; et ce n’est pas un léger froissement d’amour-propre qui effacera la profonde reconnaissance que je lui dois.

    Je suis, mes chers Compatriotes, votre dévoué.

    Les graissages sont, bien évidemment, de moi. Il se peut que, tout comme lui, je me fasse illusion sur la nature de la valeur et du capital; mais aucun écrit théorique que j'ai lu sur la question, ni les commentaires sibyllins, n'ont encore réussi à me convaincre du contraire. J'ose au moins espérer qu'avoir de telles convictions ne fait pas de moi, aux yeux du lecteur qui ne les partage pas, un vampire suceur de sang. Et je reste convaincu que comparer Marx à Bastiat, c'est comme comparer Tycho Brahé à Kepler.

    Sapere aude ! Aie le courage de te servir de ton propre entendement. Voilà la devise des Lumières.