• [^] # Re: Démocratie?

    Posté par . En réponse au journal Et ce soir, la démocratie l'emporte !. Évalué à 10.

    Je ne suis pas tout à fait d’accord.

    Il faut distinguer d’une part la propagande. Elle va effectivement favoriser une lecture économique simpliste et ignorante des réalités macroéconomiques. Et d’autre part il y a la politique effectivement menée qui elle est fort heureusement (ou malheureusement) plus réfléchie et qui n’est pas dictée par cette propagande (encore heureux !).

    Dans le même genre, t’as aussi le patron d’entreprise qui est supposé comprendre la théorie économique puisqu’il est... patron. Ça me fait penser aux musiciens qui, comme chacun le sait, sont des bêtes de la théorie physique de propagation des ondes sonores dans l’air. Ou pas.

    Les politiques qui diffusent les analogies ménage/État n’y croient pas eux-mêmes pour un sou, et n’appliquent pas de telles politiques (il faudrait être taré en fait). Ce serait une erreur de les sous-estimer ou de croire qu’ils ne savent pas ce qu’ils font. Franchement je mets en garde contre cette tentation de présenter les élites politiques comme ignorantes. Car ce n’est pas vrai et que ce serait un très grossière erreur politique que de les sous-estimer.

    De plus, la distinction macro/micro, la distinction flux/stock, les limites du modèle de concurrence, les trois marchés macro et leur interactions, la compréhension de la monnaie et du système bancaire, ce sont des choses qui sont très basiques en économie (et communes à toutes les écoles). Avec ça tu démontes 99 % de la propagande. Les politiques savent très bien cela, du moins ceux qui vont s’occuper d’économie. Juste qu’ils sont pas là pour vulgariser, qu’ils savent très bien qu’il n’y pas plus mauvais élève que celui qui ne veut pas écouter (car sa bourse est en jeu), etc.

    Derrière il y a un débat plus construit, dont on écarte systématiquement le grand public, au niveau universitaire, donc difficilement accessible au profane.

    Quand tu t’intéresses à ce niveau là tu te rends compte qu’au final, il n’a jamais été question d’économie, toujours de politique. Car les décisions prises le sont prises en fonction d’intérêts et de rapports de force (géo)politiques, certainement pas en fonction de quelconques résultats universitaires. Ces derniers sont, au mieux, un faire-valoir pour justifier telle ou telle politique. En plus c’est bien parce qu’il y en a pour tous les goûts : à chaque opinion politique son courant économique universitaire de Marx à Friedman y’a de quoi faire.

    Dans le cas de la Grèce, il n’y a pas le moindre début de justification économique aux politiques menées. Même néo-classique. De fait l’approche la plus empirique qui soit (donc scientifiquement la plus valide et en même temps la plus immédiatement concevable par un profane) montre que les politiques des mémorandums ont été un désastre pour ce pays. Quelque soit l’école de l’économiste il ne peut que se ranger face à cette preuve empirique accablante (le FMI l’a reconnu). D’où le fait que la propagande média/politique a eu recours à ces sottises concernant la dette, plus qu’à une parole d’expert (parole qui a perdu de toute façon beaucoup de sa crédibilité depuis la crise financière). On a même finit par développer ce qui n’est ni plus ni moins que du racisme anti-grec (tout particulièrement dans la presse de caniveau allemande style BILD), pour pallier au manque d’explications sérieuses.

    Par contre vouloir en faire un exemple politique, pour dissuader toute autre peuple de mener une autre politique économique que celle décidée par l’Allemagne (et le nord de l’Europe), c’est une explication satisfaisante pour comprendre ce qui se passe. Ce d’autant que c’est explicitement avancé par ceux qui prône la destruction de la Grèce : " il faut que les Grecs comprennent qu’il n’y a pas d’autres politiques possibles, quand bien même ils doivent souffrir, sinon d’autres pays seraient tentés de prendre exemple ", c’est le genre de chose qu’on entend régulièrement dans la propagande européiste.

    Il s’agit, en dernière analyse, d’avoir une vaste zone de main d’œuvre à faible coût (à l’est et au sud, en Ukraine c’était l’enjeu aussi, historiquement sous la coupe de la Russie, le but était de récupérer le pays), au sein même de l’Europe, afin d’en faire un ensemble économique autonome apte à la concurrence sur le marché mondial. Seules une dévaluation salariale sévère peut créer une telle zone ou alors une dévaluation monétaire, ce qui explique pourquoi de soit-disants "européistes" envisagent aussi "spontanément" l’expulsion de la Grèce (ce qui en dit long sur leur réelles convictions politiques... comme on dit « les masques tombent »).

    Ici la dette n’est qu’un prétexte, un outil politique pour :
    1/ masquer les intentions géo-politiques réelles tout en établissant la soumission des États endettés (et à fortiori les populations qu’ils administrent) ;
    2/ trouver un soutien inespéré chez le petit propriétaire de capitaux qui habite majoritairement le nord de l’Europe. Impliquer le "contribuable" est la dernière trouvaille en date, assez énormes au demeurant parce qu’elle fait l’impasse sur l’histoire des titres de dettes. Mais comme on dit : plus c’est gros plus ça passe.

    En fait la crise financière de 2007 n’est pas vraiment la cause de tout ceci, mais elle a accéléré le mouvement : il faut comprendre que le capitalisme européen a perdu pas mal de billes durant la crise financière, ce qui l’a rendu extrêmement agressif. Les États (ou les institutions multilatérales style BCE, FMI, qui sont en dernier ressort garanties par les États) sont venus à la rescousse, en récupérant les titres pourris à leur compte. Maintenant ils font le sale boulot, pas tellement pour récupérer l’argent, que tout le monde sait disparu dans la nature, mais pour permettre au capitalisme européen de se refaire une santé : pour cela il a besoin de travailleurs dociles et payés au lance-pierre. La mise au pas de la Grèce sert à la fois des intérêts immédiats (la dévaluation salariale est bien avancée) mais aussi d’exemple (pour la docilité).

    Sans compter que les élites évoquent de plus en plus le coup d’État, le renversement de SYRIZA et autres joyeusetés (après tout ça a déjà été fait). Fort heureusement il n’y a pas d’extrême-droite puissante en Grèce pour faire la sale besogne. À ce titre là, j’avais énormément peur d’une victoire du non avec un faible écart (ça aurait été pire qu’un oui), porte ouverte à des tentatives de déstabilisations. Déjà la démission du ministre des finances me paraît fortement suspecte, ce d’autant que je n’ai pas encore entendu d’explications satisfaisantes.

    Malheureusement, en matière d’exemple, le non est une victoire à la Pyrrhus. Car cela ne va pas résoudre les difficultés que traversent objectivement les Grecs. Difficultés de financement, difficulté d’une économie peu industrialisées. Je suis de 86, et à mon époque au lycée, donc fin 90s on décrivait encore la Grèce comme un pays sous-développé, à l’agriculture non-mécanisée et j’en passe !!! En réalité, remis dans une perspective historique, c’est un véritable bond en avant qu’ils ont effectué. Et c’est bien ce qui leur est reproché en réalité, en prenant comme prétexte les difficultés économiques réelles du pays on n’a fait que les exacerber. En cas de sortie de l’,ドル ça va être très dur de faire face à une dévaluation monétaire (incontournable), car les prix d’import vont immédiatement augmenter, tandis que l’avantage à l’export va se faire sentir avec du retard (entre autres le tourisme en profiterait énormément mais que l’année prochaine). Sans compter que la dévaluation monétaire n’est pas plus enviable que la dévaluation salariale (de fait c’est admettre la victoire des politiques d’austérités car si le moyen diffère le but et les conséquences seront les mêmes). À ceci s’ajoute les difficultés de financement, mais comme l’État est en excédent primaire, il peut se contenter de faire défaut et les créanciers l’ont dans le cul (là où l’orthodoxie budgétaire se retourne contre ceux qui la prônaient, des winners ces Allemands !). L’industrialisation d’un pays ne se décrète pas, surtout quand il fait face à un tel chômage : la mise en place d’une économie moderne demande des compétences (sachant que beaucoup de jeunes se barrent), la constitution d’équipes, de structures, de chaînes de production, etc. C’est long à mettre en place et dépend peu d’un gouvernement (même si des coups de pouce aideront). Enfin il y aura nécessairement une forte inflation, ce qui ne manquera pas d’horrifier tous les Zenitram que compte l’Europe du Nord (dont la France). Podemos a déjà calculé que les élections générales espagnoles arriveront au pire moment vis-à-vis de la situation grecque (en cas de sortie de l’€ rapide de celle-ci). Enfin la monnaie nationale représente un énième levier pour tenter la déstabilisation du pays : en spéculant dessus on rend le taux de change incontrôlable, et l’économie grecque aura, à fortiori, moins de réserver de change que ne peut en avoir l’€.

    Et ce genre de problématique, aucune école d’économie ne le décrit, ne le modélise. En fait il y en a une. Mais c’est tabou. Tu remarqueras aussi que celui qui tient du renouveau néo-classique (Friedman) était avant tout un imbécile heureux : en effet il n’assume pas le Chili de Pinochet qui constitue une énorme claque à sa position philosophique selon laquelle « l’économie de marché » devrait conduire à la démocratie libérale (on appréciera aussi le fait que les marchés sont totalement marginaux vis-à-vis de la grande distribution, phénomène économique apparu durant les 70s pour la grande distribution mais connu depuis plus d’un siècle dans d’autres domaine, et qui ne semble pas l’émouvoir...).

    Ainsi, tu pourras rajouter, sur le compte de la propagande de bas étage, cette confusion qui existe entre économie de marché et capitalisme. Une économie de marché est une économie ou client comme producteur sont nombreux afin de satisfaire un minimum l’hypothèse principale de la loi de l’offre et de la demande. Le capitalisme est une économie dirigé par les détenteurs de capitaux (ie. tout les moyens matériels nécessaires à la production économique). Les SCOOPs sont un exemple d’économie de marché sans capitalisme (pour être plus exact le travail est le détenteur du capital et dirige à ce titre), la grande distribution est un exemple de capitalisme sans marchés (au sens littéral du terme tout comme au sens du concept scientifique).