Le capitalisme est passé par plusieurs phases successives durant la seconde moitié du XIXe et le début du XXe. Lénine se sert du résultat de Marx décrit dans Le Capital, qui stipule que le capital a tendance à se concentrer avec le temps (la concurrence entre les entreprises les incite à croître [1]) ; l’activité économique est décidée par un nombre d’agents de plus en plus faible. D’abord le capitalisme se déploie en régime libéral : les entreprises sont nombreuses & petites ; le capital est peu concentré. Dans ces conditions, la concurrence s’applique et la "loi du marché" domine ; les prix sont essentiellement fixés par l’équilibre entre l’offre et la demande. Ensuite, durant sa phase transitoire, le capitalisme va former des oligopoles, typiquement à l’occasion d’un crise où les entreprises les plus fragiles disparaissent. Dans ces conditions les prix sont fixés par les agents économiques. Dans le cas où l’oligopole ne forme pas d’entente, la théorie des jeux, initiée par John F. Nash (postérieur à Lénine), offre un cadre d’analyse du comportement des agents économiques ; mais l’entente — partage de marchés, accords sur les prix, suppression de nouveaux concurrents, etc. — peut être explicite et plus ou moins légale.
Pour quantifier la concentration, la statistique présentée est la comparaison entre le pourcentage de moyennes ou grandes entreprises, seulement ~1 % début XXe, et le nombre d’employés qu’elles emploient, ~40 %, ou encore la valeur ajoutée de ces entreprises. Ainsi, on réalise que la détention d’un grand pouvoir économique revient à une minorité de personnes. Sur des données contemporaines, nous retrouvons une concentration supérieure : dans l’énergie les dix premiers groupes1 affichent 94 % de la valeur ajoutée et emploient 92 % des effectifs salariés, l’industrie de l’automobile est aussi très concentrée, et d’une manière générale les dix premiers groupes des autres secteurs présentent toujours un poids non négligeable [2]. Autre exemple : les 229 grandes entreprises2 françaises emploient 31 % des effectifs salariés, si l’on exclut les activités financières les 200 grandes entreprises réalisent 36 % du chiffre d’affaire total [3].
Les entreprises profitent de leur taille pour créer des combinaisons. L’objectif est de contrôler l’ensemble d’une filière, de l’extraction des matières premières à la distribution des produits à haute valeur ajoutée au consommateur. La combinaison permet de réduire les coûts, et surtout de rendre l’entreprise moins sensibles aux différences de variations de prix lors d’une crise (les prix des matières premières évoluent moins vite que ceux des produits destinés à la consommation). Total par exemple est une entreprise dont les activités vont de la découverte de stocks d’hydrocarbures jusqu’à la distribution en station-service, en passant par la pétro-chimie [4].
Les mécanismes de concentration, qui rendent les oligopoles stables et peu inquiets de nouveau concurrents, sont connus. Les investissements importants fournissent une barrière d’entrée à tout nouvel agent voulant s’installer sur un marché. La rentabilité, par effet d’économies d’échelle, est bien meilleure dans de grands groupes, ce qui les rend extrêmement compétitifs face à de petites entreprises. Lors d’une dépression de l’économie, comme il y a eu en 1870—1880 (1873 est l’année d’une grande crise et de scandales financiers), les grandes entreprises résistent mieux. Ainsi, la concentration s’accélère dans les compagnies de transport aérien, comme conséquence de la crise de 2008 [5]. De plus les oligopoles & monopoles peuvent développer des stratégies efficaces pour conserver leur statut : réduction des prix pour faire couler le concurrent, occupation sur des marchés peu rentables pour éviter le développement des concurrents, rachat de brevets non exploités, etc. Ces stratégies sont assez bien formalisées dans le cadre de la théorie des jeux ; elles obéissent alors à des règles qui ne sont pas celles de la concurrence parfaite et qui désavantagent donc les clients du marché [6]. De manière moins formelle, les oligopoles favorisent la corruption, l’emploi de moyens illégaux ou du moins de moyens immoraux. Dans le cas de Total, toujours, l’entreprise est impliquée dans bon nombre d’affaires [7].
Il faut noter que les mécanismes de concentration se sont produit aussi bien en économie fermée, c’est-à-dire dans des pays avec une politique protectionniste, qu’en économie ouverte, avec libre-échange. C’est en 1900—1903 (crise) que l’économie devient toute entière basée sur les cartels d’entreprises, et donc essentiellement constituée de monopoles, ou de petits oligopoles. La concentration de l’économie permet de faire un inventaire détaillé des ressources disponibles, à l’échelle mondiale, et d’accaparer ces ressources au profit d’une minorité d’entreprises. De fait, la production est "socialisée", bien que le monopole privé perpétue l’accaparement des profits.
Les banques et leur nouveau rôle
La fonction originelle des banques est de lier les épargnants privés, en collectant leurs dépôts, à l’investissement en capital. À ce propos, il est utile de rappeler quelques définitions de base. L’épargne est un capital financier ; lorsqu’un épargnant dépose de l’argent, il signifie à sa banque qu’il accepte de remettre sa consommation à plus tard. En lieu et place de consommation, un investisseur pourra demander un prêt à la banque, et ainsi décider la production, littéralement, de capitaux actifs : c’est-à-dire construire une usine, acheter des outils, etc. La banque sert donc d’intermédiaire entre l’épargnant et l’investisseur. D’un point de vue non financier, tout se passe comme si un individu accepte de libérer des travailleurs de la production courante de biens & services, et leur permet de produire plutôt des outils plus performants, pour une production future. La banque a pour rôle, par le jeu complexe de l’épargne, du crédit et des taux d’intérêts, de lier le marché des épargnants à celui des investisseurs, et de faire retomber les bénéfices de l’investissement sur l’ensemble, en principe.3 [8]
Cependant, tout comme les industries, les banques n’échappent pas à la règle de la concentration sur un marché à l’origine concurrentiel. Pour rendre compte de cette concentration, la statistique utilisée est le pourcentage des dépôts dans les plus grandes banques. Par exemple, au début du XXe siècle on constate que les 9 plus grandes banques berlinoises concentrent près de 50 % des dépôts. On peut aussi suivre l’historique des fusions–acquisitions des groupes bancaires.
En 2006, « en France, le groupe Caisse d’épargne a conclu [...] un accord avec le groupe Banque populaire pour l’apport de ses activités de banque de financement et d’investissement à [...] Natixis. La nouvelle configuration, autorisée par les autorités de tutelle, laisse les deux réseaux de banque de détail en concurrence » [9]. Et 2009 voit « la constitution d’un nouvel acteur de premier plan, le groupe BPCE, réunissant les groupes Caisse d’épargne et Banque populaire autour d’un organe central unique », « afin de [...] faire face aux conséquences de la crise financière, notamment chez leur filiale commune Natixis. [...] L’objectif était de donner naissance au deuxième groupe bancaire français, avec de 20 % à 25 % de part de marché sur les principaux marchés français, par la création d’un groupe bancaire unique » [10]. Il y a aussi les acquisitions d’activités à l’étranger, par exemple BNP Paribas — elle-même née d’une fusion [11] — récupère le groupe Fortis, en Belgique & Luxembourg, en difficulté financière (l’État belge avait acquis 100 % de la partie belge du groupe) [10]. C’est une des formes d’exportation des capitaux (par fusion–acquisition) sur laquelle on reviendra. « De grands mouvements de concentration bancaire dans certains marchés domestiques » sont relevés aussi en Italie et aux États-Unis [9]. D’une manière générale, les rapports 2007, 2008 et 2009, de l’autorité chargée de délivrer les agréments bancaires, font état de regroupements, au sein de réseaux mutualistes, de restructurations internes par absorption de filiales, etc., en établissant un lien avec la crise, ainsi que de la diminution du nombre d’agréments, perte de 16, 13 et 11 sur quelques centaines d’établissements habilités à traiter toutes les opérations de banque en 2007, 2008 et 2009 respectivement [10,12,13]. La restructuration des 15 premiers groupes bancaires français en 1996 les a concentrés jusqu’à 2008 à 6 groupes français, 3 étrangers et 1 franco-belge. Ainsi, fin 2008, « les sept premiers groupes bancaires collectaient environ 90 % des dépôts et octroyaient près de 84 % des crédits » [13].
En fait, la solution naïve, qui consistait à laisser couler les banques en faillite suite à la crise financière, aurait certainement accéléré le processus de concentration. Par contre la nationalisation, telle qu’elle a été initiée par exemple par l’État belge avec Fortis s’il n’avait pas reculé ensuite, était un bon moyen de rendre compte de cette "socialisation" de la finance, sans compter le pouvoir économique exorbitant qui revient, de fait, à un nombre réduit d’individus à la direction des sept groupes bancaires. En attendant, « le débat sur la taille des banques fait rage aux Etats-Unis, en Suisse, en Grande-Bretagne, le sujet n'a même pas été abordé en France » [14].
Au début du XXe siècle, la Bourse perd de son influence, très largement remplacée par les banques (il semble en être autrement en ce début de millénaire). Il se crée une "interpénétration" du capital financier avec le capital actif ; les directeurs de banques se spécialisent afin de bien connaître les domaines industriels auxquels ils accordent des crédits et symétriquement les industriels sont de plus en plus dépendants des oligopoles bancaires auprès desquels ils trouvent leurs financements. On retrouve aussi une porosité entre le domaine bancaire et l’État ou encore les médias.
« L’excessive concentration de la richesse dans un petit nombre d’institutions et pour finir dans un petit nombre de mains privées donne à une petite oligarchie un pouvoir social disproportionné. Les penseurs de la démocratie le savent depuis le XIXe siècle, sans parler des Romains ni des Grecs. Nous le redécouvrons à notre tour. La haute fonction publique est gangrénée. Regardez ces inspecteurs des finances qui multiplient sans que quiconque trouve à y redire les allers retours entre les banques et l’administration du Trésor censée les contrôler. Le président de la Société générale, Frédéric Oudéa, est un inspecteur des finances passé par le cabinet de Sarkozy. Le président de la BNP, Baudoin Prot, est un inspecteur des finances passé par le ministère de l’industrie. Le président de Banque Populaire Caisse d’Epargne, François Pérol, est un inspecteur des finances ancien secrétaire général adjoint de la présidence sous Nicolas Sarkozy [15,16]. Ils font les lois au point que c’est Oudéa qui a révélé aux députés l’étendue de la séparation soumise à leur vote (moins de 1 % de ses activités !), qui leur était cachée par Moscovici au nom du "secret des affaires" et que le gouverneur de la banque de France ne connaissait même pas. » [17]
La situation est identique dans les médias, nécessaires relais du pouvoir dans les régimes démocratiques. Depuis la crise des subprimes, outre-atlantique, l’American Economic Association, et une bonne partie de la profession, dénonce les conflits d’intérêts pour mieux informer le public des liens entre certains économistes ayant voix au chapitre et la finance. En France, on pourra nommer MM. Pastré, qui entend "expliquer aux Français les plus fragiles et les plus soumis à la désinformation quels sont les risques d’un abandon de l’euro" (sic !) mais aussi président de la banque tunisienne IMBank, membre des conseils d’administration du Crédit municipal de Paris, de l’Association des directeurs de banque et de l’Institut Europlace finance, coproducteur et intervenant de "l’Économie en questions" sur France Culture ; Lorenzi, président du Cercle des économistes, conseiller du candidat François Hollande à la présidentielle, qui écrit dans Les Echos, intervient sur Europe 1 ou encore RTL, et siège aux conseils d’administration de PagesJaunes, d’Associés en finance, de l’Association française des opérateurs mobiles, de BNP Paribas Assurance, censeur d’Euler Hermes, membre des conseils de surveillance de la Compagnie financière Saint-Honoré, de BVA, du Groupe Ginger et conseiller du directoire de la Compagnie financière Edmond de Rothschild Banque ; Saint-Étienne, qui intervient sur France 24 ou dans Le Point, par ailleurs conseiller scientifique d’un cabinet de conseil en gestion de patrimoine, le Conseil stratégique européen ; Elie Cohen, qu’on entend sur France Inter ou lit dans le Figaro, conseiller de Hollande, membre du conseil d’administration de PagesJaunes et EDF Energies nouvelles ; Mistral, intervenant dans le Monde et sur France Culture, administrateur de BNP Paribas Assurance ; Daniel Cohen, qui conseille Mme Aubry, senior adviser de la banque Lazard. [18]
[1] Article de Phil Gasper, Le Capital Volume I.
[2] Statistiques INSEE, Concentration des entreprises.
[3] Statistiques INSEE, Principales caractéristiques des entreprises par catégorie en 2010.
[4] Page Internet de Total.
[5] Comment EADS glisse des mains de la France, Martine Orange, *Mediapart, 16 décembre 2012.
[6] Principes d’économie moderne, Stiglitz, Chapitre 14 Les comportements stratégiques.
[7] La page Wikipedia de Total contient une section entièrement consacrée aux accusations et procès contre Total.
[8] Principes d’économie moderne, Stiglitz, Chapitre 24 Le modèle de plein emploi.
[9] Les résultats des grandes banques internationales depuis le début de 2006, bulletin de 2007 en provenance de la banque de France, en particulier l’annexe 1, Les opérations de rapprochement bancaire depuis le début de 2006.
[10] Rapport annuel 2009 du Comité des établissements de crédit et des entreprises d’investissement.
[11] Description Wikipedia de BNP Paribas, avec l’histoire du groupe.
[12] Rapport annuel 2007 du Comité des établissements de crédit et des entreprises d’investissement.
[13] Rapport annuel 2008 du Comité des établissements de crédit et des entreprises d’investissement. En particulier la partie 3, section 4.5, Un secteur marqué par d’intenses restructurations et en concentration croissante.
[14] BNP Paribas est-il trop grand ?, Martine Orange, Mediapart.
[15] L’article de Wikipedia (dernier § de l’historique) en fait part.
[16] Affaire BPCE : un proche de Sarkozy perquisitionné, Laurent Mauduit, Mediapart, 24 mars 2013.
[17] Article politique de François Delapierre.
[18] Les économistes à gages sur la sellette, Renaud Lambert, Le Monde diplomatique, mars 2012.
[^] # Re: heu..
Posté par Pierre Roc . En réponse au journal Le traité de Lisbonne dans toute sa splendeur. Évalué à 7.
Aller, spéciale dédicace moinseurs :
La concentration du capital
Le capitalisme est passé par plusieurs phases successives durant la seconde moitié du XIXe et le début du XXe. Lénine se sert du résultat de Marx décrit dans Le Capital, qui stipule que le capital a tendance à se concentrer avec le temps (la concurrence entre les entreprises les incite à croître [1]) ; l’activité économique est décidée par un nombre d’agents de plus en plus faible. D’abord le capitalisme se déploie en régime libéral : les entreprises sont nombreuses & petites ; le capital est peu concentré. Dans ces conditions, la concurrence s’applique et la "loi du marché" domine ; les prix sont essentiellement fixés par l’équilibre entre l’offre et la demande. Ensuite, durant sa phase transitoire, le capitalisme va former des oligopoles, typiquement à l’occasion d’un crise où les entreprises les plus fragiles disparaissent. Dans ces conditions les prix sont fixés par les agents économiques. Dans le cas où l’oligopole ne forme pas d’entente, la théorie des jeux, initiée par John F. Nash (postérieur à Lénine), offre un cadre d’analyse du comportement des agents économiques ; mais l’entente — partage de marchés, accords sur les prix, suppression de nouveaux concurrents, etc. — peut être explicite et plus ou moins légale.
Pour quantifier la concentration, la statistique présentée est la comparaison entre le pourcentage de moyennes ou grandes entreprises, seulement ~1 % début XXe, et le nombre d’employés qu’elles emploient, ~40 %, ou encore la valeur ajoutée de ces entreprises. Ainsi, on réalise que la détention d’un grand pouvoir économique revient à une minorité de personnes. Sur des données contemporaines, nous retrouvons une concentration supérieure : dans l’énergie les dix premiers groupes1 affichent 94 % de la valeur ajoutée et emploient 92 % des effectifs salariés, l’industrie de l’automobile est aussi très concentrée, et d’une manière générale les dix premiers groupes des autres secteurs présentent toujours un poids non négligeable [2]. Autre exemple : les 229 grandes entreprises2 françaises emploient 31 % des effectifs salariés, si l’on exclut les activités financières les 200 grandes entreprises réalisent 36 % du chiffre d’affaire total [3].
Les entreprises profitent de leur taille pour créer des combinaisons. L’objectif est de contrôler l’ensemble d’une filière, de l’extraction des matières premières à la distribution des produits à haute valeur ajoutée au consommateur. La combinaison permet de réduire les coûts, et surtout de rendre l’entreprise moins sensibles aux différences de variations de prix lors d’une crise (les prix des matières premières évoluent moins vite que ceux des produits destinés à la consommation). Total par exemple est une entreprise dont les activités vont de la découverte de stocks d’hydrocarbures jusqu’à la distribution en station-service, en passant par la pétro-chimie [4].
Les mécanismes de concentration, qui rendent les oligopoles stables et peu inquiets de nouveau concurrents, sont connus. Les investissements importants fournissent une barrière d’entrée à tout nouvel agent voulant s’installer sur un marché. La rentabilité, par effet d’économies d’échelle, est bien meilleure dans de grands groupes, ce qui les rend extrêmement compétitifs face à de petites entreprises. Lors d’une dépression de l’économie, comme il y a eu en 1870—1880 (1873 est l’année d’une grande crise et de scandales financiers), les grandes entreprises résistent mieux. Ainsi, la concentration s’accélère dans les compagnies de transport aérien, comme conséquence de la crise de 2008 [5]. De plus les oligopoles & monopoles peuvent développer des stratégies efficaces pour conserver leur statut : réduction des prix pour faire couler le concurrent, occupation sur des marchés peu rentables pour éviter le développement des concurrents, rachat de brevets non exploités, etc. Ces stratégies sont assez bien formalisées dans le cadre de la théorie des jeux ; elles obéissent alors à des règles qui ne sont pas celles de la concurrence parfaite et qui désavantagent donc les clients du marché [6]. De manière moins formelle, les oligopoles favorisent la corruption, l’emploi de moyens illégaux ou du moins de moyens immoraux. Dans le cas de Total, toujours, l’entreprise est impliquée dans bon nombre d’affaires [7].
Il faut noter que les mécanismes de concentration se sont produit aussi bien en économie fermée, c’est-à-dire dans des pays avec une politique protectionniste, qu’en économie ouverte, avec libre-échange. C’est en 1900—1903 (crise) que l’économie devient toute entière basée sur les cartels d’entreprises, et donc essentiellement constituée de monopoles, ou de petits oligopoles. La concentration de l’économie permet de faire un inventaire détaillé des ressources disponibles, à l’échelle mondiale, et d’accaparer ces ressources au profit d’une minorité d’entreprises. De fait, la production est "socialisée", bien que le monopole privé perpétue l’accaparement des profits.
Les banques et leur nouveau rôle
La fonction originelle des banques est de lier les épargnants privés, en collectant leurs dépôts, à l’investissement en capital. À ce propos, il est utile de rappeler quelques définitions de base. L’épargne est un capital financier ; lorsqu’un épargnant dépose de l’argent, il signifie à sa banque qu’il accepte de remettre sa consommation à plus tard. En lieu et place de consommation, un investisseur pourra demander un prêt à la banque, et ainsi décider la production, littéralement, de capitaux actifs : c’est-à-dire construire une usine, acheter des outils, etc. La banque sert donc d’intermédiaire entre l’épargnant et l’investisseur. D’un point de vue non financier, tout se passe comme si un individu accepte de libérer des travailleurs de la production courante de biens & services, et leur permet de produire plutôt des outils plus performants, pour une production future. La banque a pour rôle, par le jeu complexe de l’épargne, du crédit et des taux d’intérêts, de lier le marché des épargnants à celui des investisseurs, et de faire retomber les bénéfices de l’investissement sur l’ensemble, en principe.3 [8]
Cependant, tout comme les industries, les banques n’échappent pas à la règle de la concentration sur un marché à l’origine concurrentiel. Pour rendre compte de cette concentration, la statistique utilisée est le pourcentage des dépôts dans les plus grandes banques. Par exemple, au début du XXe siècle on constate que les 9 plus grandes banques berlinoises concentrent près de 50 % des dépôts. On peut aussi suivre l’historique des fusions–acquisitions des groupes bancaires.
En 2006, « en France, le groupe Caisse d’épargne a conclu [...] un accord avec le groupe Banque populaire pour l’apport de ses activités de banque de financement et d’investissement à [...] Natixis. La nouvelle configuration, autorisée par les autorités de tutelle, laisse les deux réseaux de banque de détail en concurrence » [9]. Et 2009 voit « la constitution d’un nouvel acteur de premier plan, le groupe BPCE, réunissant les groupes Caisse d’épargne et Banque populaire autour d’un organe central unique », « afin de [...] faire face aux conséquences de la crise financière, notamment chez leur filiale commune Natixis. [...] L’objectif était de donner naissance au deuxième groupe bancaire français, avec de 20 % à 25 % de part de marché sur les principaux marchés français, par la création d’un groupe bancaire unique » [10]. Il y a aussi les acquisitions d’activités à l’étranger, par exemple BNP Paribas — elle-même née d’une fusion [11] — récupère le groupe Fortis, en Belgique & Luxembourg, en difficulté financière (l’État belge avait acquis 100 % de la partie belge du groupe) [10]. C’est une des formes d’exportation des capitaux (par fusion–acquisition) sur laquelle on reviendra. « De grands mouvements de concentration bancaire dans certains marchés domestiques » sont relevés aussi en Italie et aux États-Unis [9]. D’une manière générale, les rapports 2007, 2008 et 2009, de l’autorité chargée de délivrer les agréments bancaires, font état de regroupements, au sein de réseaux mutualistes, de restructurations internes par absorption de filiales, etc., en établissant un lien avec la crise, ainsi que de la diminution du nombre d’agréments, perte de 16, 13 et 11 sur quelques centaines d’établissements habilités à traiter toutes les opérations de banque en 2007, 2008 et 2009 respectivement [10,12,13]. La restructuration des 15 premiers groupes bancaires français en 1996 les a concentrés jusqu’à 2008 à 6 groupes français, 3 étrangers et 1 franco-belge. Ainsi, fin 2008, « les sept premiers groupes bancaires collectaient environ 90 % des dépôts et octroyaient près de 84 % des crédits » [13].
En fait, la solution naïve, qui consistait à laisser couler les banques en faillite suite à la crise financière, aurait certainement accéléré le processus de concentration. Par contre la nationalisation, telle qu’elle a été initiée par exemple par l’État belge avec Fortis s’il n’avait pas reculé ensuite, était un bon moyen de rendre compte de cette "socialisation" de la finance, sans compter le pouvoir économique exorbitant qui revient, de fait, à un nombre réduit d’individus à la direction des sept groupes bancaires. En attendant, « le débat sur la taille des banques fait rage aux Etats-Unis, en Suisse, en Grande-Bretagne, le sujet n'a même pas été abordé en France » [14].
Au début du XXe siècle, la Bourse perd de son influence, très largement remplacée par les banques (il semble en être autrement en ce début de millénaire). Il se crée une "interpénétration" du capital financier avec le capital actif ; les directeurs de banques se spécialisent afin de bien connaître les domaines industriels auxquels ils accordent des crédits et symétriquement les industriels sont de plus en plus dépendants des oligopoles bancaires auprès desquels ils trouvent leurs financements. On retrouve aussi une porosité entre le domaine bancaire et l’État ou encore les médias.
« L’excessive concentration de la richesse dans un petit nombre d’institutions et pour finir dans un petit nombre de mains privées donne à une petite oligarchie un pouvoir social disproportionné. Les penseurs de la démocratie le savent depuis le XIXe siècle, sans parler des Romains ni des Grecs. Nous le redécouvrons à notre tour. La haute fonction publique est gangrénée. Regardez ces inspecteurs des finances qui multiplient sans que quiconque trouve à y redire les allers retours entre les banques et l’administration du Trésor censée les contrôler. Le président de la Société générale, Frédéric Oudéa, est un inspecteur des finances passé par le cabinet de Sarkozy. Le président de la BNP, Baudoin Prot, est un inspecteur des finances passé par le ministère de l’industrie. Le président de Banque Populaire Caisse d’Epargne, François Pérol, est un inspecteur des finances ancien secrétaire général adjoint de la présidence sous Nicolas Sarkozy [15,16]. Ils font les lois au point que c’est Oudéa qui a révélé aux députés l’étendue de la séparation soumise à leur vote (moins de 1 % de ses activités !), qui leur était cachée par Moscovici au nom du "secret des affaires" et que le gouverneur de la banque de France ne connaissait même pas. » [17]
La situation est identique dans les médias, nécessaires relais du pouvoir dans les régimes démocratiques. Depuis la crise des subprimes, outre-atlantique, l’American Economic Association, et une bonne partie de la profession, dénonce les conflits d’intérêts pour mieux informer le public des liens entre certains économistes ayant voix au chapitre et la finance. En France, on pourra nommer MM. Pastré, qui entend "expliquer aux Français les plus fragiles et les plus soumis à la désinformation quels sont les risques d’un abandon de l’euro" (sic !) mais aussi président de la banque tunisienne IMBank, membre des conseils d’administration du Crédit municipal de Paris, de l’Association des directeurs de banque et de l’Institut Europlace finance, coproducteur et intervenant de "l’Économie en questions" sur France Culture ; Lorenzi, président du Cercle des économistes, conseiller du candidat François Hollande à la présidentielle, qui écrit dans Les Echos, intervient sur Europe 1 ou encore RTL, et siège aux conseils d’administration de PagesJaunes, d’Associés en finance, de l’Association française des opérateurs mobiles, de BNP Paribas Assurance, censeur d’Euler Hermes, membre des conseils de surveillance de la Compagnie financière Saint-Honoré, de BVA, du Groupe Ginger et conseiller du directoire de la Compagnie financière Edmond de Rothschild Banque ; Saint-Étienne, qui intervient sur France 24 ou dans Le Point, par ailleurs conseiller scientifique d’un cabinet de conseil en gestion de patrimoine, le Conseil stratégique européen ; Elie Cohen, qu’on entend sur France Inter ou lit dans le Figaro, conseiller de Hollande, membre du conseil d’administration de PagesJaunes et EDF Energies nouvelles ; Mistral, intervenant dans le Monde et sur France Culture, administrateur de BNP Paribas Assurance ; Daniel Cohen, qui conseille Mme Aubry, senior adviser de la banque Lazard. [18]
[1] Article de Phil Gasper, Le Capital Volume I.
[2] Statistiques INSEE, Concentration des entreprises.
[3] Statistiques INSEE, Principales caractéristiques des entreprises par catégorie en 2010.
[4] Page Internet de Total.
[5] Comment EADS glisse des mains de la France , Martine Orange, *Mediapart, 16 décembre 2012.
[6] Principes d’économie moderne, Stiglitz, Chapitre 14 Les comportements stratégiques.
[7] La page Wikipedia de Total contient une section entièrement consacrée aux accusations et procès contre Total.
[8] Principes d’économie moderne, Stiglitz, Chapitre 24 Le modèle de plein emploi.
[9] Les résultats des grandes banques internationales depuis le début de 2006, bulletin de 2007 en provenance de la banque de France, en particulier l’annexe 1, Les opérations de rapprochement bancaire depuis le début de 2006.
[10] Rapport annuel 2009 du Comité des établissements de crédit et des entreprises d’investissement.
[11] Description Wikipedia de BNP Paribas, avec l’histoire du groupe.
[12] Rapport annuel 2007 du Comité des établissements de crédit et des entreprises d’investissement.
[13] Rapport annuel 2008 du Comité des établissements de crédit et des entreprises d’investissement. En particulier la partie 3, section 4.5, Un secteur marqué par d’intenses restructurations et en concentration croissante.
[14] BNP Paribas est-il trop grand ? , Martine Orange, Mediapart.
[15] L’article de Wikipedia (dernier § de l’historique) en fait part.
[16] Affaire BPCE : un proche de Sarkozy perquisitionné, Laurent Mauduit, Mediapart, 24 mars 2013.
[17] Article politique de François Delapierre.
[18] Les économistes à gages sur la sellette, Renaud Lambert, Le Monde diplomatique, mars 2012.