• [^] # Re: Tout changer

    Posté par . En réponse au journal Mathématiques du vote. Évalué à 4.

    La justice ne peut pas être prise en exemple, car les décisions impliquent toutes des tierces personnes. Les jurés par exemple vont s’appuyer sur le procès, parfaitement encadré et organisé par l’État (au sens large du terme : pas seulement le gouvernement, mais tout ce qui relève de la puissance publique). L’organisation du procès lui-même obéit à des règles très précises dans lesquelles chaque parti a sa chance, et fera appel, si nécessaire, à des experts reconnus en tant que tels et imposés aux jurés (par l’accusation et la défense au minimum, mais je crois savoir qu’il y a aussi des sortes d’accréditations, tandis que les points de droits devront eux aussi être exposés au jury). Fondamentalement, si un jour je suis juré, je n’aurai que de faibles moyens de juger de la tenue d’un procès, pour savoir s’il s’est déroulé dans les règles de l’art ; il me faudra faire confiance aux acteurs de la justice que je rencontrerai ; cela ne me sera pas trop difficile car ils n’auraient pas d’intérêts directs au résultat du procès.

    En démocratie nous sommes, par définition, juges et partis.

    À l’heure actuelle, du peu que j’ai pu constater, le travail parlementaire est très spécialisé : chacun a un domaine de compétences, et bosse sur ce domaine. C’est l’organisation en parti qui permet ensuite de couvrir l’ensemble des compétences nécessaires pour mener une politique. Les députés qui sont ignorants dans un domaine se rangent à l’avis de leur groupe. Il ne faut pas prêter attention à la critique en incompétence faite aux politiciens, assez courante (du moins largement disproportionnée par rapport à la réalité du phénomène), qui tient plus du césarisme, très prégnant dans la société et ici-même (il en va des démocrates en France, comme des féministes sur linuxfr :p) : les gens attendent d’un homme seul qu’il maitrise les domaines d’activité de la société dans sa totalité, ce qui est humainement impossible.

    Un tiré au sort aura besoin d’une expertise ; car si cette dernière ne fonde pas une politique, cela reste un passage obligé. Or à l’heure actuelle former un expert, genre un chercheur, c’est une décennie, plus encore une décennie pour espérer qu’il ait assez de bouteille pour développer un esprit critique.

    Sans cela, il est impossible de prendre une décision qui soit réellement autonome : vos tirés au sort seront sous influence, et ce bien plus que les hommes politiques actuels, parfaitement rompus à cet exercice. Le point fondamental tient plutôt au choix des personnes en qui ils placent leur confiance, ce en quoi les tirés au sort seront totalement démunis. Tout comme les électeurs actuels sont démunis dans le choix des personnalités politiques à élire.

    La défense du tirage au sort procède d’une « essentialisation » (comme ils disent) de "l’homme du peuple" (versus "les élites") supposé prendre les bonnes décisions de manière innée, comme s’il avait la science infuse. C’est complètement bidon : une fois en poste, il devra s’informer pour tenir compte de l’état des lieux sur telle ou telle question et pour se faire, devra écouter ce qui se dit dans la société, sans quoi il en resterait à des préjugés. Pas seulement écouter les experts ! même si j’ai souligné ce côté là de la prise de décision, parfois il peut arriver de faire face à un choix purement politique. Il serait impossible de faire la part des choses si vous êtes tirés au sort, et d’avoir une vue critique sur ceux qui informeraient le pouvoir, ceux qui seraient intéressés uniquement par le pouvoir que vous représentez et chercheraient à vous instrumentaliser, ceux qui croiront rester honnête mais par bêtise vous induiraient en erreur, et ceux qui seraient réellement lucides d’une situation politique. Bon courage pour faire le tri !

    Au final, si jamais vous êtes tirés au sort, vous vous rendrez compte des contraintes qu’implique l’exercice du pouvoir. Les mêmes qui s’appliquent aux politiciens actuels. Et à conditions égales, votre comportement n’en différera pas tant que ça, au mieux. Au pire, et c’est le plus probable sans aucune expérience, vous vous planterez en beauté.

    Je prierai pour ne jamais être tiré au sort car le politicien a pour lui d’être élu, alors que le tiré au sort va juste s’en prendre plein la gueule (les décisions politiques impliquent nécessairement des mécontents), et ne pourra pas se barricader derrière un minimum de légitimité.

    Tout cela pour dire que dans nos sociétés actuelles, immensément complexes, déléguer le pouvoir à des "professionnels" est plutôt une bonne idée dans l’absolu. Mais c’est une attitude qui relève surtout de la bourgeoise : il est loin le temps de l’animal politique, et tout ceci tient plus de l’homo economicus pour qui « l’important, ce sont les affaires » et donc la politique, si elle ne favorise pas les dites affaires, est un truc embarrassant dont l’immixtion dans nos vies doit être sans cesse repoussée. Pour sûr, si d’aucuns se déclarent démocrates, peu sont capables d’en tirer toutes les conséquences : communautés humaines de taille réduite, donc économie limitée et tout ce qui s’ensuit, adieu le confort matériel de la vie moderne.

    Au final, l’intérêt tout récent qu’éprouvent les classes moyennes voire supérieures pour la démocratie tient plus à une soudaine lucidité face à un pouvoir qui leur a échappé graduellement depuis quelques décennies. « Nous n’avons plus de démocratie » est juste le mot qu’elles utilisent pour dire : « nous n’avons plus le pouvoir », alors même qu’il était établi que c’était précisément sur ces classes moyennes que reposaient nos régimes modernes. Le terme de démocratie tenant plus de la propagande, que je suspecte concomitante à la guerre froide ; il faut croire que c’est une longue tradition : déjà à Athènes face à Spartes sa rivale les régimes politiques étaient partie intégrante au conflit en tant que lutte idéologique auprès des autres cités de l’empire. Que les classes moyennes soient le support du régime, n’importe quel personnalité politique vous le dira : ils ont d’ailleurs très sérieusement pété une durite à ce sujet, car au fond je suis certain qu’ils savent très bien que mener une politique contre ces classes moyennes (ou plutôt qui favorise leur déclassement) ne peut que conduire à une catastrophe politique.