Yvonne Choquet-Bruhat, les ondes gravitationnelles et Einstein

PostĂ© par (site web personnel, Mastodon) . ÉditĂ© par BenoĂźt Sibaud . ModĂ©rĂ© par devnewton đŸș. Licence CC By‐SA.
55
17
fév.
2025
Science

Yvonne Choquet-Bruhat (1923 - 2025) vient de s’éteindre Ă  l’ñge de 101 ans. Ses travaux sur les ondes gravitationnelles sont d’une importance majeure et lui ont valu une reconnaissance internationale. MĂ©daillĂ©e d’argent du CNRS, elle Ă©tait rĂ©cipiendaire des prix Dannie-Heineman de la SociĂ©tĂ© amĂ©ricaine de physique et Marcel Grossmann. Elle Ă©tait membre de l’AcadĂ©mie des sciences de Paris et l’une des rares scientifiques Ă  avoir Ă©tĂ© dĂ©corĂ©e de la LĂ©gion d’Honneur au grade de grand-croix (2016), le plus Ă©levĂ©. Elle Ă©tait aussi grand-croix de l’ordre national du MĂ©rite depuis 2015.

Parcours d’une grande scientifique.

Sommaire

Une famille d’universitaires

Yvonne Bruhat est issue d’une famille d’universitaires. Sa mĂšre, Berthe Hubert, est professeur agrĂ©gĂ©e de philosophie, son pĂšre, Georges Bruhat, est physicien, il enseigne Ă  l’École normale supĂ©rieure et la FacultĂ© des sciences de Paris. Il est, notamment l’auteur, de 1924 Ă  1934, d’un Cours de physique gĂ©nĂ©rale en quatre tomes qui connaĂźtra plusieurs rééditions jusque dans les annĂ©es 1960. Son frĂšre, François Bruhat sera aussi un Ă©minent mathĂ©maticien.

Georges Bruhat est dĂ©portĂ© en 1944 pour avoir refusĂ© de donner Ă  la Gestapo les coordonnĂ©es d’un de ses Ă©lĂšves rĂ©sistant. Bruhat meurt le 31 dĂ©cembre 1944 ou le 1er janvier 1945 au camp de concentration d’Oranienbourg-Sachsenhausen. L’arrestation de son pĂšre par la Gestapo ne sera pas sans incidence sur les relations d’Yvonne avec Einstein.

La rencontre avec Einstein

Yvonne Bruhat est reçue au concours de l’École normale supĂ©rieure de SĂšvres (ENS) en 1943. Elle suit les cours de mathĂ©matiques de Georges Darmois, Jean Leray qui la prĂ©sentera Ă  Einstein et AndrĂ© Lichnerowicz qui sera son directeur de thĂšse. EntrĂ©e premiĂšre Ă  l’ENS, elle sera aussi premiĂšre Ă  l’agrĂ©gation de mathĂ©matiques en 1946. Elle devient professeure assistante Ă  l’ENS, Ă©pouse LĂ©once FourĂšs dont elle divorcera ensuite. Elle commence Ă  acquĂ©rir, notamment sur le plan international, une rĂ©putation, sous le nom FourĂšs-Bruhat. Elle se fait connaĂźtre en 1950 avec un article : ThĂ©orĂšme d’existence pour les Ă©quations de la gravitation einsteinienne dans le cas non analytique prĂ©sentĂ© Ă  l’AcadĂ©mie des sciences de Paris par Jacques Hadamard, considĂ©rĂ© comme le mathĂ©maticien le plus important de son temps. Elle avait auparavant signĂ© d’autres articles seule ou avec AndrĂ© Lichnerowicz.

Elle soutient sa thĂšse en 1950 : ThĂ©orĂšme d’existence pour certains systĂšmes d’équations aux dĂ©rivĂ©es partielles non linĂ©aires. À la suite de cela, elle sera invitĂ©e Ă  venir faire des Ă©tudes post-doctorales Ă  l’Institute for Advanced Study de Princeton de 1951 Ă  1952 oĂč Albert Einstein et Jean Leray travaillaient. Ce dernier, dont elle Ă©tait l’assistante de cours, la prĂ©sente Ă  Einstein :

prĂ©cisant que j’avais fait une thĂšse sur « sa » relativitĂ© gĂ©nĂ©rale et que j’étais la fille de Georges Bruhat.
À partir de ce moment, j’ai eu l’entiĂšre sympathie d’Einstein qui Ă©tait sensible Ă  tous ceux qui s’étaient opposĂ©s au nazisme. Il m’a invitĂ©e alors dans son bureau me demandant de lui expliquer ma thĂšse au tableau. Mon anglais n’était pas fameux malgrĂ© mes dix annĂ©es d’étude de la langue de Shakespeare... Il m’a dit de l’expliquer en français, langue qu’il comprenait, mais qu’il me rĂ©pondrait en anglais... (Yvonne Choquet-Bruhat, interview Science et Avenir, 13 fĂ©vrier 2025).

Elle ira le voir assez souvent pendant son séjour à Princeton.

Une carriùre couverte d’honneurs et de publications

RentrĂ©e en France, elle rejoint son poste de maĂźtresse de confĂ©rence Ă  l’UniversitĂ© de Marseille. Elle repart Ă  Princeton pour une annĂ©e en 1955-1956, pour ensuite aller enseigner Ă  Reims. Elle devient professeure Ă  la facultĂ© des sciences de Paris, poste qu’elle occupe de 1960 Ă  1970, puis elle rejoint l’universitĂ© Pierre-et-Marie-Curie oĂč elle enseigne jusqu’à sa retraite en 1992.

Elle reçoit de nombreuses distinctions, Ă  commencer par la mĂ©daille d’argent du CNRS en 1958, une mĂ©daille créée en 1954 qui « distingue des chercheurs et des chercheuses pour l’originalitĂ©, la qualitĂ© et l’importance de leurs travaux, reconnus sur le plan national et international » (CNRS)1 .

En 1963, elle est rĂ©cipiendaire du prix Henri de Parville de l’AcadĂ©mie des sciences de Paris. Elle y sera Ă©lue en 1973, trois ans aprĂšs son Ă©poux le mathĂ©maticien Gustave Choquet 2 . Une acadĂ©mie qui a dĂ» trouver drĂŽle d’avoir une femme en son sein, la premiĂšre depuis sa crĂ©ation en 1666, et dont son fils, Daniel Choquet est membre depuis 2004.

Elle est, de 1980 Ă  1983, prĂ©sidente de l’International Society on General Relativity and Gravitation (ISGRG), une sociĂ©tĂ© savante dont l’objectif est de promouvoir la recherche sur la relativitĂ© gĂ©nĂ©rale et la gravitation.

1985 est l’annĂ©e oĂč elle est Ă©lue Ă  l’AcadĂ©mie amĂ©ricaine des arts et sciences, une sociĂ©tĂ© dont l’objectif est de « cultiver chacun des arts et des sciences qui peuvent contribuer Ă  faire avancer l’intĂ©rĂȘt, l’honneur, la dignitĂ© et le bonheur d’un peuple libre, indĂ©pendant et vertueux ».

En 2003, elle reçoit le prix Dannie-Heineman de physique mathĂ©matique, conjointement avec le physicien amĂ©ricain James W. York qui a travaillĂ© avec elle sur l’équation de champ d’Einstein. Ce prix est dĂ©cernĂ© chaque annĂ©e par la SociĂ©tĂ© amĂ©ricaine de physique et l’American Institute of Physics pour rĂ©compenser un travail remarquable en physique mathĂ©matique. L’annĂ©e suivante, toujours avec James W. York, elle est rĂ©cipiendaire du prix Daniel Grossman, dĂ©cernĂ© par l’ICRA (International Center for Relativistic Astrophysics, un institut de recherche italien) pour leur travail sĂ©parĂ©ment ou ensemble « dans l’établissement du cadre mathĂ©matique pour prouver l’existence et l’unicitĂ© des solutions aux Ă©quations de champ gravitationnelles d’Einstein ».

Elle devient grand-croix de l’ordre national du MĂ©rite en 2015 et de la LĂ©gion d’honneur en 2016.

En 2023, une journĂ©e spĂ©ciale est organisĂ©e en son honneur par le CNRS, le 8 dĂ©cembre. Le physicien Thibault Damour de l’Institut des Hautes Études Scientifiques (IHES) y dĂ©livre une confĂ©rence d’une heure (dans un anglais peu comprĂ©hensible) sur les recherches d’Yvonne Choquet-Bruhat.

Ses publications s’étalent dans le temps de 1948, « Sur une expression intrinsĂšque du thĂ©orĂšme de Gauss en relativitĂ© gĂ©nĂ©rale » Comptes-rendus hebdomasaires des sĂ©ances de l’AcadĂ©mie des Sciences de Paris, volume 226, pages 218–​220, Ă  2016.

Ses deux derniers livres scientifiques « General Relativity and the Einstein Equations », Oxford Mathematical Monographs. Oxford University Press (Oxford, UK), 2009 et « Introduction to General Relativity, Black Holes & Cosmology », Oxford University Press (Oxford, UK), 2015. Elle a également écrit ses mémoires en 2016 : Une mathématicienne dans cet étrange univers : mémoires. Odile Jacob (Paris). Lesquels ont été traduits en anglais en 2018.

Son article « ThĂ©orĂšme d’existence pour les Ă©quations de la gravitation einsteinienne dans le cas non analytique » paru en 1950 dans les Comptes-rendus hebdomadaires des sĂ©ances de l’AcadĂ©mie des sciences de Paris a Ă©tĂ© republiĂ© en 2022.

De l’importance de son travail

L’astrophysicienne Françoise Combes, prĂ©sidente de l’AcadĂ©mie des sciences de Paris Ă©voque dans un hommage Ă  Yvonne Choquet-Bruhat son apport aux sciences mathĂ©matiques et physiques. Son apport essentiel a Ă©tĂ© la dĂ©monstration de l’existence des solutions Ă  l’équation d’Albert Einstein dans la relativitĂ© gĂ©nĂ©rale, quelque chose de trĂšs complexe. Elle avait prĂ©dit les ondes gravitationnelles qui n’ont Ă©tĂ© dĂ©tectĂ©es qu’en 2015. Albert Einstein avait aussi prĂ©dit ces ondes gravitationnelles mais sans trop y croire, car il Ă©tait impossible de les dĂ©tecter compte-tenu de leur taille :

pour observer le signal produit par la fusion de deux trous noirs de quelques masses solaires, il faut pouvoir mesurer des vibrations de l’espace correspondant Ă  des variations de longueur 10 000 fois plus petites que la taille d’un proton ! (CNRS, le journal, Mathieu Grousson, 12 fĂ©vrier 2024).

Une observation rendue possible grĂące aux Ă©quations d’Yvonne Choquet-Bruhat et Ă  l’augmentation de la sensibilitĂ© des dĂ©tecteurs.

Une mesure de l’importance de son travail pourrait ĂȘtre apprĂ©hendĂ©e, outre par les rĂ©sultats concrets de la dĂ©couverte des ondes gravitationnelles et les honneurs qui lui sont rendus post-mortem, en examinant « le sort » fait Ă  ses publications. À peu prĂšs tous ses articles ont fait l’objet d’une traduction en anglais. Et, si on examine ses publications sur la plateforme inspirehep.net qui se revendique comme une « communautĂ© de confiance qui aide les chercheurs Ă  partager et Ă  trouver des informations scientifiques prĂ©cises dans le domaine de la physique des hautes Ă©nergies. », on voit qu’une de ses publications est assez citĂ©e : « Global aspects of the Cauchy problem in general relativity », co-Ă©crite par Yvonne Choquet-Bruhat et Robert Geroch en 1969 qui a Ă©tĂ© citĂ©e 334 fois depuis sa parution dont 121 de 2020 Ă  2024 inclus.

Au besoin, ces quelques liens

L’annonce du dĂ©cĂšs d’Yvonne Choquet-Bruhat a fait l’objet d’un nombre assez important d’articles de qualitĂ© assez inĂ©gales. CĂŽtĂ© francophone, on insiste beaucoup sur le fait qu’elle a Ă©tĂ© la premiĂšre femme admise Ă  l’AcadĂ©mie des sciences. Ce qui est assez agaçant parce qu’elle y a Ă©tĂ© admise pour ses travaux qui passent un peu Ă  la trappe de fait. Cette sitographie est donnĂ©e sans ordre particulier. Les articles mis dans les « Liens » sont, Ă  mon avis, vraiment les plus intĂ©ressants aussi parce qu’il s’agit d’entretiens avec la mathĂ©maticienne.

Le compte-rendu des sĂ©ances hebdomadaires de l’AcadĂ©mie des sciences de janvier Ă  juin 1950 peut ĂȘtre tĂ©lĂ©chargĂ© au format PDF uniquement (texte-image) sur Gallica-BnF. La sĂ©ance qui nous intĂ©resse est pages 620-624 du PDF, 618-622 pour la publication. Le PDF a 2492 pages et pĂšse 136 Mio. On devrait pouvoir retrouver celui d’autres sĂ©ances passĂ©es.

Si les ondes gravitationnelles vous intéressent, le CNRS y a consacré un dossier.


  1. À noter, l’équipe de Wikif (WikipĂ©dia et les femmes de science) a relevĂ© la liste des noms des titulaires des mĂ©dailles du CNRS. Dans le dossier N°20130496, on voit en face du nom d’Yvonne Bruhat : mĂ©daille de bronze 1955 / mĂ©daille d’argent 1956. ↩

  2. Fait intĂ©ressant : il semble que l’encyclopĂ©die Universalis, Ă  laquelle on peut accĂ©der avec un pass BnF lecture/culture ait une notice sur Gustave Choquet, mais pas sur Yvonne Choquet-Bruhat. C’est d’autant plus intĂ©ressant quand on compare avec WikipĂ©dia oĂč la page de cette derniĂšre est traduite en vingt-et-une langues, quand celle de son Ă©poux ne l’est qu’en neuf langues. ↩

Aller plus loin

  • # C'est bien mieux ...

    PostĂ© par . ÉvaluĂ© Ă  3.

    ... quand c'est fait par une professionnelle.

    Question subsidiaire : Est ce que ce "point catalan" est median ?

    • [^] # Re: C'est bien mieux ...

      PostĂ© par . ÉvaluĂ© Ă  2.

      Il y a vraiment ici de quoi enrichir la page wikipédia de Yvonne Choquet-Bruhat

      • [^] # Re: C'est bien mieux ...

        PostĂ© par (site web personnel, Mastodon) . ÉvaluĂ© Ă  5.

        Je m'en suis pas mal servie pour la carriÚre cela dit :-) vu que le travail était mùché. Mais pas pour le reste. Il est donc, en effet, tout à fait possible qu'il y ait là des infos qui n'y sont pas indiquées. Je pense notamment au premier mari d'Yvonne Choquet-Bruhet. C'est important parce que ses premiÚres publications sont signées avec en premiÚre partie de nom celui du premier mari (et j'ai eu l'impression en lisant quelques infos sur le couple qu'il n'a pas dû trop apprécier la carriÚre de sa femme).

        Je n’ai aucun avis sur systemd

    • [^] # Re: C'est bien mieux ...

      PostĂ© par (site web personnel, Mastodon) . ÉvaluĂ© Ă  4.

      Merci, mais je ne suis pas une professionnelle des nécrologies. Qu'on se le dise.

      Je n’ai aucun avis sur systemd

  • # Coquilles

    PostĂ© par . ÉvaluĂ© Ă  2.

    Elle reçoit de nombreuses (扊陀) de (ć‰Šé™€ă“ă“ăŸă§) distinctions...
    1985 est l’annĂ©e oĂč elle est Ă©lue...

    Merci de m'avoir fait découvrir cette femme formidable.

  • # Commentaire supprimĂ©

    PostĂ© par . ÉvaluĂ© Ă  -2. DerniĂšre modification le 18 fĂ©vrier 2025 Ă  07:32.

    Ce commentaire a Ă©tĂ© supprimĂ© par l’équipe de modĂ©ration.

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