• [^] # Re: Tu peux développer?

    Posté par . En réponse au journal Quitter la sécurité sociale. Évalué à 0.

    Zenitram nous refile le grand classique de la pensée réactionnaire anti-démocrate.

    Les technocrates, vu la corruption élevée, et vu l’incitation à la corruption qu’entraine un système technocratique, sont d’office écartés de tout système politique intéressant.

    Mais admettons un instant qu’ils soient de bonne volonté et arrivent à résister à la tentation. Ils ne peuvent pas exercer une gouvernance idéale, pour la simple et bonne raison qu’ils sont incapables de comprendre le peuple qu’ils gouvernent. Untel a été au conseil d’administration d’un banque... sait-il planter un chou ? Sait-il quelles sont les étapes de fabrication d’un téléphone portable ? sait-il quelles sont les us et coutume d’un peuple ? sa mentalité ?

    La collégialité des décisions (liée au pluralisme) est un élément fondateur de la démocratie précisément parce qu’un homme seul est absolument, matériellement, incapable de concevoir toutes les conséquences qu’auront ses décisions sur un peuple. Un peuple, c’est divers, c’est multiple, il y a énormément de mentalité, d’opinions qui s’y développent. Rien à voir ici avec un pluralisme dans un supposé "débat d’idée". je parle d’un pluralisme sociale. Et ça ne tient en rien à une question de débat : lorsqu’on a été éduqué d’une certaine façon, lorsque toute notre vie s’est construite dans un milieu social donné, il nous est difficile de vivre autrement. Et là, pas question de changer la nature des gens : il n’y a que par la violence qu’on le peut. Fondamentalement la "pensée unique", même si c’est à chier puisqu’elle prétend précisément dicter ce que doivent être les gens, joue un rôle de "plus petit dénominateur commun", culturel, pour communiquer : mais elle correspond aux valeurs et la mentalité des classes supérieures (y compris le cadre dans lequel devrait s’exercer "leur démocratie").

    Alors on a trouvé les sciences pour aider à l’exercice de notre "démocratie". Mais penser que les sciences, économiques, politiques, sociales, puissent permettre l’exercice d’un pouvoir technocratique, c’est utopique, c’est une profonde méconnaissance des sciences, de leur rôle, et notamment des limites des sciences humaines (faire une étude ça prend du temps, il y a super-spécialisation alors que la politique doit considérer les conséquences globales, et enfin, les connaissances scientifiques sont nécessairement susceptibles de remise en cause permanente, demandent des confirmations, demandent d’être soumises à critique, etc. qui a fait la recherche comprendra...).

    Argument plus théorique : le peuple doit prendre des décisions, c’est-à-dire définir une volonté pour le futur. La technocratie est incapable de fournir cela car elle ne fait que décrire l’existant (c’est ce qu’on appelle plus communément la politique "gestionnaire").

    Là on parle d’un truc qui donne le vertige : plusieurs dizaines de millions de personne réunies au sein d’une même communauté politique. C’est un miracle que ça puisse tenir (et de fait la naissance des nations s’est faite dans la douleur, re-Godwin? l’arrivée au pouvoir de Hitler s’est opérée dans un contexte de conflit civil important). Et c’est de la folie furieuse que de croire que quelques dizaines de personnes sont capable d’exercer le pouvoir en songeant à tout le monde à la fois.

    En conséquence la technocratie, qui sélectionne les dirigeants selon un milieu social précis, construit un processus de décision politique non pluraliste et qui ignore de fait une grosse partie de la population (notons que c’est déjà le cas dans le système actuel... très majoritairement délégitimé).

    Par exemple – un poil bidon –, soit-disant qu’il y a beaucoup de clientélisme chez les Grecs : une habitude clientéliste se satisfait très mal d’un système démocratique formel tel qu’on l’entend en Occident (élections, pouvoirs séparés, professionnalisation du pouvoir, c’est un modèle qui repose en fait sur la délégation du pouvoir parce que l’*homo economicus* moderne ne veut pas l’exercer), par contre une habitude clientéliste se satisferait très bien d’une démocratie directe d’assemblée (régime qui repose sur l’exercice du pouvoir et c’est tout ce que je leur souhaite). Mais ça, quel système politique convient le mieux à un peuple donné, en fonction de ces habitudes propres, de ces traditions, de ces coutumes, personne ne peut le deviner à la place du peuple lui-même. À ce propos je ne peux m’empêcher de citer E. Todd, qui a fait un travail là-dessus : vulgarisation ici.

    La démocratie, en-dehors de tout le cirque médiatique et politicien, a cet immense avantage, c’est viscéral, d’assurer une certaine représentation de milieux sociaux diverses (même si c’est très largement limité par le fait que les politiciens finissent par former une classe en tant que telle). En fait, à l’heure actuelle si ce sont les classes moyennes qui tiennent la barre, d’élection en élection l’abstention est de plus en plus forte, les gros partis de plus en plus ébranlés (Hollande c’est ~20 % des inscrits...). On est dans une période charnière où il est difficile de parler de démocratie pour énormément de gens qui ne s’y reconnaissent pas, parce qu’ils ne sont pas la base sociale du régime actuel et le régime le sait, donc ne fait rien pour eux : par exemple les socialistes le disent explicitement, en dehors de la comédie médiatique, qu’ils sont là pour les classes sup’.

    Comme la France n’a jamais été démocrate, la période charnière est compliquée et la transition difficile. Je crois qu’il y a, malgré tout, aussi beaucoup de gens des classe moyennes sup’ (j’en fait partie et dans mon milieu social c’est le cas d’une part non négligeable de personnes) qui ont aussi absolument leur claque de ce système dont elles se sentent de plus en plus exclues (en faveur de la couche la plus haute de la société). En Grèce c’était pareil.

    Au passage, selon Hannah Arendt, la gouvernance technocratique, bureaucratique en fait, est un trait que partagent impérialisme et totalitarisme : les peuples ne sont plus gouvernés selon leur volonté propre, mais selon un objectif (au hasard... la croissance ou le remboursement de la dette) placé au-dessus d’eux et qui prime sur toute autre considération humaine. En Irak Naomi Klein décrit un processus similaire.

    La République des philosophes de Platon se basait déjà sur l’idée qu’il y aurait des "sachants" (idéalisés et utopiques si j’en crois la notice Wiki) qui sauraient mieux que tout le monde et donc qui doivent gouverner. Comme quoi, c’est un vieux, très vieux problème politique...