• # Réhabilitons les bonnes vieilles habitudes !

    Posté par . En réponse au journal Quitter la sécurité sociale. Évalué à 8. Dernière modification le 27 août 2013 à 21:03.

    « PS: pour les trolls grossiers »

    C’est sympathique de remettre de la récursivité dans les journaux linuxfr, ça se perdait.

    Sinon, pour être un peu plus sérieux : quelques petites notions d’économie marxiste (enfin... de l’économie politique quoi, en dehors des idéologues néo-libéraux).

    Au passage on notera le cas plus que particulier du mec, voir son premier billet (un bourgeois \o/) :

    « Je suis associé fondateur d’un cabinet de conseil créé en 2006 fort d’une quinzaine de collaborateurs. Je ne suis pas dirigeant salarié et je me rémunère en facturant ma société en qualité de consultant exerçant en profession libérale. » (au passage on me fait la même proposition, c’est un piège à con ce truc...)

    Mais allons à l’essentiel :

    « Par principe moral j’ai quitté tous les monopoles (Télécom, Électricité, Gaz) »

    Là il faut être sacrément couillu pour relayer un truc comme ça sur un site d’informatique : typiquement un secteur économique bourré de monopoles... privés. Parions que par principe moral, le mec n’utilise pas Windows. ;)

    La concentration du capital est un grand classique de l’économie marxiste. Grosso modo, il serait irrationnel de démultiplier tout ce qui nécessite la construction d’un réseau (on consomme inutilement de l’énergie et des matières premières, -1 pour l’écologie), plus généralement, il y a des mécanismes (dont la concurrence) qui favorisent la concentration du capital, donc la formation de monopoles et d’oligopoles privés. En fonction des secteurs économiques c’est plus ou moins avancé, mais il faut faire preuve d’un sacré aveuglement idéologique pour ne pas s’en rendre compte.

    Pour un type qui est prêt à passer du temps pour comparer trente-six milles offres commerciales d’assurances (dans son monde rêvé), il y a un outil extrêmement efficace pour contrôler un monopole : ça s’appelle la démocratie (et oui... les administrateurs de la sécu. furent élus...). Évidemment il faut passer du temps à contrôler les élus, et, horreur !, ici 1 individu = 1 voix, et pas 1 € = 1 voix.

    Sur la concentration du capital si ça vous intéresse, j’ai un long texte qui traine. C’est une réactualisation perso. du texte de Lénine sur l’impérialisme, voici les parties intéressantes sur la concentration et les banques :

    Le capitalisme est passé par plusieurs phases successives durant la seconde moitié du XIXe et le début du XXe. Lénine se sert du résultat de Marx décrit dans Le Capital, qui stipule que le capital a tendance à se concentrer avec le temps (la concurrence entre les entreprises les incite à croître [1]) ; l’activité économique est décidée par un nombre d’agents de plus en plus faible. D’abord le capitalisme se déploie en régime libéral : les entreprises sont nombreuses & petites ; le capital est peu concentré. Dans ces conditions, la concurrence s’applique et la "loi du marché" domine ; les prix sont essentiellement fixés par l’équilibre entre l’offre et la demande. Ensuite, durant sa phase transitoire, le capitalisme va former des oligopoles, typiquement à l’occasion d’un crise où les entreprises les plus fragiles disparaissent. Dans ces conditions les prix sont fixés par les agents économiques. Dans le cas où l’oligopole ne forme pas d’entente, la théorie des jeux, initiée par John F. Nash (postérieur à Lénine), offre un cadre d’analyse du comportement des agents économiques ; mais l’entente — partage de marchés, accords sur les prix, suppression de nouveaux concurrents, etc. — peut être explicite et plus ou moins légale.

    Pour quantifier la concentration, la statistique présentée est la comparaison entre le pourcentage de moyennes ou grandes entreprises, seulement ~1 % début XXe, et le nombre d’employés qu’elles emploient, ~40 %, ou encore la valeur ajoutée de ces entreprises. Ainsi, on réalise que la détention d’un grand pouvoir économique revient à une minorité de personnes. Sur des données contemporaines, nous retrouvons une concentration supérieure : dans l’énergie les dix premiers groupes1 affichent 94 % de la valeur ajoutée et emploient 92 % des effectifs salariés, l’industrie de l’automobile est aussi très concentrée, et d’une manière générale les dix premiers groupes des autres secteurs présentent toujours un poids non négligeable [2]. Autre exemple : les 229 grandes entreprises2 françaises emploient 31 % des effectifs salariés, si l’on exclut les activités financières les 200 grandes entreprises réalisent 36 % du chiffre d’affaire total [3].

    Les entreprises profitent de leur taille pour créer des combinaisons. L’objectif est de contrôler l’ensemble d’une filière, de l’extraction des matières premières à la distribution des produits à haute valeur ajoutée au consommateur. La combinaison permet de réduire les coûts, et surtout de rendre l’entreprise moins sensibles aux différences de variations de prix lors d’une crise (les prix des matières premières évoluent moins vite que ceux des produits destinés à la consommation). Total par exemple est une entreprise dont les activités vont de la découverte de stocks d’hydrocarbures jusqu’à la distribution en station-service, en passant par la pétro-chimie [4].

    Les mécanismes de concentration, qui rendent les oligopoles stables et peu inquiets de nouveau concurrents, sont connus. Les investissements importants fournissent une barrière d’entrée à tout nouvel agent voulant s’installer sur un marché. La rentabilité est bien meilleure dans de grands groupes, ce qui les rend extrêmement compétitifs face à de petites entreprises. Lors d’une dépression de l’économie, comme il y a eu en 1870—1880 (1873 est l’année d’une grande crise et de scandales financiers), les grandes entreprises résistent mieux. Ainsi, la concentration s’accélère dans les compagnies de transport aérien, comme conséquence de la crise de 2008 [5]. De plus les oligopoles & monopoles peuvent développer des stratégies efficaces pour conserver leur statut : réduction des prix pour faire couler le concurrent, occupation sur des marchés peu rentables pour éviter le développement des concurrents, rachat de brevets non exploités, etc. Ces stratégies sont assez bien formalisées dans le cadre de la théorie des jeux ; elles obéissent alors à des règles qui ne sont pas celles de la concurrence parfaite et qui désavantagent donc les clients du marché [6]. De manière moins formelle, les oligopoles favorisent la corruption, l’emploi de moyens illégaux ou du moins de moyens immoraux. Dans le cas de Total, toujours, l’entreprise est impliquée dans bon nombre d’affaires [7].

    Il faut noter que les mécanismes de concentration se sont produit aussi bien en économie fermée, c’est-à-dire dans des pays avec une politique protectionniste, qu’en économie ouverte, avec libre-échange. C’est en 1900—1903 (crise) que l’économie devient toute entière basée sur les cartels d’entreprises, et donc essentiellement constituée de monopoles, ou de petits oligopoles. La concentration de l’économie permet de faire un inventaire détaillé des ressources disponibles, à l’échelle mondiale, et d’accaparer ces ressources au profit d’une minorité d’entreprises. De fait, la production est "socialisée", bien que le monopole privé perpétue l’accaparement des profits.

    Et pour le secteur financier en particulier :

    Tout comme les industries, les banques n’échappent pas à la règle de la concentration sur un marché à l’origine concurrentiel. Pour rendre compte de cette concentration, la statistique utilisée est le pourcentage des dépôts dans les plus grandes banques. Par exemple, au début du XXe siècle on constate que les 9 plus grandes banques berlinoises concentrent près de 50 % des dépôts. On peut aussi suivre l’historique des fusions–acquisitions des groupes bancaires.

    En 2006, « en France, le groupe Caisse d’épargne a conclu [...] un accord avec le groupe Banque populaire pour l’apport de ses activités de banque de financement et d’investissement à [...] Natixis. La nouvelle configuration, autorisée par les autorités de tutelle, laisse les deux réseaux de banque de détail en concurrence » [9]. Et 2009 voit « la constitution d’un nouvel acteur de premier plan, le groupe BPCE, réunissant les groupes Caisse d’épargne et Banque populaire autour d’un organe central unique », « afin de [...] faire face aux conséquences de la crise financière, notamment chez leur filiale commune Natixis. [...] L’objectif était de donner naissance au deuxième groupe bancaire français, avec de 20 % à 25 % de part de marché sur les principaux marchés français, par la création d’un groupe bancaire unique » [10]. Il y a aussi les acquisitions d’activités à l’étranger, par exemple BNP Paribas — elle-même née d’une fusion [11] — récupère le groupe Fortis, en Belgique & Luxembourg, en difficulté financière (l’État belge avait acquis 100 % de la partie belge du groupe) [10]. C’est une des formes d’exportation des capitaux (par fusion–acquisition) sur laquelle on reviendra. « De grands mouvements de concentration bancaire dans certains marchés domestiques » sont relevés aussi en Italie et aux États-Unis [9]. D’une manière générale, les rapports 2007, 2008 et 2009, de l’autorité chargée de délivrer les agréments bancaires, font état de regroupements, au sein de réseaux mutualistes, de restructurations internes par absorption de filiales, etc., en établissant un lien avec la crise, ainsi que de la diminution du nombre d’agréments, perte de 16, 13 et 11 sur quelques centaines d’établissements habilités à traiter toutes les opérations de banque en 2007, 2008 et 2009 respectivement [10,12,13]. La restructuration des 15 premiers groupes bancaires français en 1996 les a concentrés jusqu’à 2008 à 6 groupes français, 3 étrangers et 1 franco-belge. Ansi, fin 2008, « les sept premiers groupes bancaires collectaient environ 90 % des dépôts et octroyaient près de 84 % des crédits » [13].

    En fait, la solution naïve, qui consistait à laisser couler les banques en faillite suite à la crise financière, aurait certainement accéléré le processus de concentration. Par contre la nationalisation, telle qu’elle a été initiée par exemple par l’État belge avec Fortis s’il n’avait pas reculé ensuite, était un bon moyen de rendre compte de cette "socialisation" de la finance, sans compter le pouvoir économique exorbitant qui revient, de fait, à un nombre réduit d’individus à la direction des sept groupes bancaires. En attendant, « le débat sur la taille des banques fait rage aux Etats-Unis, en Suisse, en Grande-Bretagne, le sujet n'a même pas été abordé en France » [14].

    [1] Article de Phil Gasper, Le Capital Volume I.
    [2] Statistiques INSEE, Concentration des entreprises.
    [3] Statistiques INSEE, Principales caractéristiques des entreprises par catégorie en 2010.
    [4] Page Internet de Total.
    [5] Comment EADS glisse des mains de la France, Martine Orange, Mediapart, 16 décembre 2012.
    [6] Principes d’économie moderne, Stiglitz, Chapitre 14 Les comportements stratégiques.
    [7] La page Wikipedia de Total contient une section entièrement consacrée aux accusations et procès contre Total.
    [8] Principes d’économie moderne, Stiglitz, Chapitre 24 Le modèle de plein emploi.
    [9] Les résultats des grandes banques internationales depuis le début de 2006, bulletin de 2007 en provenance de la banque de France, en particulier l’annexe 1, Les opérations de rapprochement bancaire depuis le début de 2006.
    [10] Rapport annuel 2009 du Comité des établissements de crédit et des entreprises d’investissement.
    [11] Description Wikipedia de BNP Paribas, avec l’histoire du groupe.
    [12] Rapport annuel 2007 du Comité des établissements de crédit et des entreprises d’investissement.
    [13] Rapport annuel 2008 du Comité des établissements de crédit et des entreprises d’investissement. En particulier la partie 3, section 4.5, Un secteur marqué par d’intenses restructurations et en concentration croissante.
    [14] BNP Paribas est-il trop grand ?, Martine Orange, Mediapart.