• [^] # Re: FOUTAISES !

    Posté par . En réponse à la dépêche Décolonisons nos imaginaires. Évalué à 10.

    Les Lumières n’ont rien préparé, elles ont accompagné le mouvement général de la bourgeoisie, dont le pouvoir a commencé à s’installer bien avant la Révolution. Elles ont aussi mis en place des valeurs destinées à combattre les fléaux de leur temps : fanatisme, obscurantisme, absolutisme (quand le religere — étymologie plus que contestable — conduit au massacre de la saint Barthelemy et aux guerres de religions qui ont ébranlé les sociétés d’alors). La philosophie a dépassé très largement ce que la bourgeoisie aurait souhaité, et la Révolution, outre qu’elle n’était pas uniforme et que seule une interprétation superficielle conduit a penser qu’il s’agissait d’une simple passation de pouvoir, a contraint les successeurs à défendre des idées en lesquelles ils ne croyaient pas réellement : la bourgeoisie se serait bien contenté d’une société de privilèges dans laquelle elle aurait eu sa place, au lieu de quoi le peuple tout entier a accéder à des droits (en fait les groupes n’étaient pas parfaitement homogènes, outre les grandes tendances correspondant à l’organisation en trois corps, le petit clergé vivant dans des conditions proches du peuple pouvait se montrer favorable au tiers-État et donc à la Révolution, et la noblesse issue de l’ordre féodal et bourgeoisie se côtoyaient, par exemple noblesse de robe).

    En aparté : l’idée selon laquelle les "idées" seraient le moteur de l’Histoire, est très largement rebattue en brèche. Les philosophes, ou ce qu’on appellerait aujourd’hui les intellectuels, n’ont qu’un pouvoir très limité sur le cours des événements. Là c’est très rigolo : cette mentalité de puissance des idées, que vous développez ici, est précisément du fait des Lumières (la victoire de la Raison apportée par des hommes éclairés...). Les Lumières ne sont qu’un témoignage de la société de l’époque : comme c’est le plus visible, on en fait à tort la cause de la Révolution, sans prendre en compte les changements économique, intellectuels (re-découverte de l’antiquité par exemple...), scientifiques, technologiques, démographiques, etc.

    Par contre l’Histoire des idées est parfaitement passionnante en tant que telle. D’ailleurs c’est très rigolo de lire votre discours — j’ai fait un tour sur votre site —, qui s’inscrit dans un héritage hostile aux Lumières et à la Révolution et qui en même temps défend la démocratie (le ralliement à la démocratie se fera durant le début de la IIIè avec le déclin des monarchistes, de souvenir).

    Il est curieux par ailleurs de se revendiquer de la démocratie dont l’élaboration théorique fut le fait d’une partie des Lumières, puisant dans l’antiquité.

    Quant à la soit-disant implication des Lumières dans la propriété intellectuelle, ce fut parfaitement marginal dans le cours général de l’Histoire. Votre argumentation est à ce sujet assez bancale : les moines-copistes n’eurent pas besoin de droit d’auteur car ils étaient de fait dépositaire du savoir. Ici l’imprimerie et l’alphabétisation vont participer à la diffusion du savoir, rendant impossible son appropriation matérielle ; elles vont être une des causes de l’émergence concomitante des Lumières et du droit d’auteur (qui ne sera qu’appropriation partielle à l’époque car la diffusion des idées explose tout de même).

    Quant à l’affirmation selon laquelle le droit d’auteur serait un privilège de la noblesse nouvelle. Je ne sais d’où vous pouvez sortir cela. Les écrivains n’ont absolument pas le pouvoir, et le droit n’est pas un privilège : c’est précisément tout le contraire puisqu’il est indistinctement accessible à tous ; enfin, si les multinationales se servent de la propriété intellectuelle, ce n’est qu’une partie de leur capacité à exercer le pouvoir sur la société, seulement possible dans les secteurs économiques compatibles.

    Pour terminer, "l’économie de la connaissance", liée à une économie portée par le "progrès" technologique permanent, est extrêmement récente dans l’Histoire, et c’est anachronique de la rattacher aux Lumières qui n’avaient même pas encore vu passer la société industrielle (encore au stade de la manufacture, petites industries à la limite) qui interdira définitivement la possibilité matérielle d’une organisation corporatiste de la production économique.

    Pour le servage je ne vois pas du tout où vous voulez en venir. Cela renvoie à une réalité très précise d’un statut de quasi-esclavage (avec quelques droits tout de même) totalement décalé avec la réalité présente.