• [^] # Re: Travail

    Posté par . En réponse au journal « On n’a plus le temps... ». Évalué à 6.

    Au passage, les données numériques se dupliquent facilement sans perte et peuvent être stockées à deux endroits différents, le papier non (une photocophie n'est jamais identique à l'original).

    Oui , les données numériques se dupliquent et se conservent peut-être plus facilement, mais :
    * Il faut le faire. En France, il y a l'INA pour les images, les bibliothèques et le dépôt légal pour les livres, etc. Qu'y a t-il pour le web ? À ma connaissance, pas grand chose. Bien sûr, on connaît des initiatives comme webarchive, ou la Library of Congress qui archive twitter, mais cela reste très partiel. Essaie d'aller voir à quoi ressemblait le monde.fr à une date précise : je ne crois pas que ce soit possible. L'exemplaire papier lui est bien conservé.
    * Il faut savoir les relire. C'est un problème très sérieux, qui peut être matériel et logiciel. Que fais-tu avec des vielles bandes étiquetées "Données spatiales 1960-1970" et que tu n'as pas d'autres informations ? Que fais-tu avec un fichier "documents_1995.cpt" qui ne donne rien d'utile avec strings ?

    Le premier exemple est inspiré de ce qui est vraiment arrivé à la Nasa si je ne m'abuse, le deuxième de ma propre expérience. Si je veux relire ce fichier CPT aujourd'hui, je dois procéder ainsi :
    1. Installer un émulateur macintosh
    2. Trouver une ROM de macintosh de l'époque (c'est illégal)
    3. Trouver un MacOS de l'époque ; pour l'instant, Apple en fournit encore sur son site et on peut encore en trouver en piratage. Mais dans dix ans ?
    3. Trouver l'utilitaire qui me permettra de télécharger d'autres outils pour macintosh - en effet les fichiers mac de l'époque contenaient deux branches, "données" et "ressources", qu'il fallait encapsuler dans un fichier à part pour les transmettre conjointement par mail/ftp/http. Sinon la branche "ressources" était définitivement perdue. Cet utilitaire ne peut être téléchargé, il faut donc soit qu'il soit livré avec l'OS (ce n'était pas forcément le cas), soit le trouver sur un disque au format macintosh, typiquement un CD de magasine de l'époque ou sur une image disque que quelqu'un de généreux aura mis à disposition sur internet.
    4. Trouver une version de ClarisWorks, le traitement de texte de l'époque utilisé pour faire les documents que je veux ouvrir.
    5. Trouver une version de CompactPro, l'utilitaire de compression de l'époque qui a donné cette extension .cpt ; par chance un site web est encore disponible ; pour combien de temps ?
    6. Ouvrir le tout, contempler.
    7. Trouver une solution pour pérenniser ces données : archiver toute la chaîne d'émulation - en espérant qu'elle marche encore dans cinquante ans, ce qui n'est pas évident du tout au fil des changements de matériel ou alors convertir les données à conserver dans un format plus actuel avec le moins de perte possible : il y a le texte brut (quelques conversions d'accents à faire), le postscript peut-être ?

    Pour comparaison, si je veux accéder à ces mêmes textes en version imprimée, il me faut :
    1. Trouver le bon carton parmi quatre autres ;
    2. Trouver la bonne pochette dans le bon carton.

    Dans cet exemple, je suis l'auteur des fichiers, et j'ai donc de nombreuses connaissances sur eux. Dans 100 ans, plus personne ou presque ne se souviendra du fonctionnement des macintosh des années 1990. Celui qui voudra ouvrir ce fichier .cpt devra tout réapprendre, en espérant qu'assez d'informations soient encore disponibles. Il devra aussi sans doute mettre les mains dans le camboui pour faire fonctionner l'émulateur ou alors recoder un lecteur de ces fichiers sur les ordinateurs de son époque. Cela lui fera une belle jambe de savoir que le fichier a été parfaitement conservé au bit près en plusieurs lieux tandis que la version imprimée a été bazardée parce qu'elle aurait jauni, berk !

    Bon, je sais que tous le monde se foutra de mes vieux fichiers (quoique, on ne sait jamais sur quels documents vont s'appuyer les historiens), je sais qu'il s'agit d'un exemple personnel, mais je reste persuadé qu'il se transpose plus ou moins à de nombreux cas. Mais je peux en imaginer plein ! Celui/celle qui en 2012 archive ses feuilles de paie en pdf et ne les imprime pas, a assez confiance en l'avenir pour pense que 45 ans plus tard, quand on les lui demandera pour calculer sa retraite, le format pdf ne sera pas abandonné depuis 30 ans…