• [^] # Re: Si le troll s’enlise

    Posté par . En réponse au journal Le prophète et la liberté. Évalué à 2.

    http://www.legrandsoir.info/caricatures-la-forme-et-le-fond.html

    Les deux derniers § percutent.

    En Afghanistan, les manifestations contre le film anti-islam sont aussi des manifestations contre l’occupation des américains et de leurs alliés. Au Pakistan, aussi, l’émotion causée par ce film se mêle à l’hostilité contre la présence militaire américaine. En Iran, elle révèle les mêmes sentiments nationalistes face aux pressions militaires et économiques des grandes puissances occidentales. En Palestine, les manifestations contre ce film s’unissent à la mobilisation contre l’occupation israélienne.

    On touche ainsi à un problème de fond. Il est faux de ne voir dans les manifestations religieuses que des causes religieuses. C’est tourner dans le cercle vicieux qui consiste à expliquer une chose par elle-même, la religion par la religion, l’islamisme par l’islamisme, et se priver de voir les causes sociales, donc politiques. Si l’habit est religieux, si la forme est religieuse, le fond lui est social. Il s’exprime avec d’autant plus de force sous la forme culturelle de l’Islam que celui-ci s’identifie dans les peuples musulmans à des aspirations à la dignité nationale ou sociale. En Europe, entre autres exemples, l’Eglise polonaise tirait son influence et son prestige du fait qu’elle s’était toujours confondue avec les aspirations nationales populaires contre la domination étrangère. Qu’on regarde bien, mais dans chaque manifestation populaire qui prend la forme religieuse de l’Islam, il y a une nation qui est agressée, il y a une communauté musulmane qui se sent humiliée, marginalisée dans le pays où elle vit. Et alors là, si on le voit bien, le discours anticlérical et laïque français de gauche sur la lutte pour la tolérance et contre le fanatisme religieux ne servira plus à cacher, et même à légitimer, comme à la période coloniale, d’autres intolérances et d’autres dominations d’autant plus inhumaines qu’elles font que ceux qui sont dominés, que les victimes finissent souvent, hélas, par être la caricature de l’image qu’en dressent leurs bourreaux.

    En France, je suis certain qu’on peut expliquer le succès du discours sur l’islam. Vous ne voulez pas admettre le racisme ambiant sous entendu par un discours quasi-exclusivement orienté contre une religion, pourtant des liens ont été donnés, par moi-même et d’autres ici, sur la sur-réaction absolument grotesque des médias. Les commentateurs ici-même ont tout de suite fait appel à la défense de la liberté d’expression, comme si nos « démocraties » étaient en danger (ça c’est du Fourest dans le texte), face aux méchants-musulmans-bouh-pas-bien-ils-nous-veulent-du-mal. Les ressorts sont bien installés dans les esprits pour que, dès qu’il est question d’islam, on en appelle aux grands principes démocratiques et tutti quanti, oubliant au passage le droit de manifestation des musulmans qui ne seraient pas d’accord avec les caricatures. Mais l’arrogance, toute occidentale, va avec la certitude de son bon droit, et donc l’absence de doute, in fine cette arrogance précède toujours la bêtise la plus abjecte de par l’expression à géométrie variable de principes démocratiques.

    Le racisme est d’une part lié au maintien d’un certain niveau de peur en faisant état régulier du terrorisme, toujours du barbu. Mais ce n’est pas une explication satisfaisante pour expliquer la popularité des thèses anti-musulmans. Je préfère largement pour ma part y voir des raisons sociaux-économiques. Et je ne parle pas du pauvre qui serait automatiquement raciste, mais de comprendre s’il y a des conflits économiques qui apparaîtraient entre des générations — françaises — issues de l’immigration, dont les aspirations économiques sont plus hautes que celles de leurs parents, et une partie de la population française qui ne s’attendait pas à entrer en concurrence. À mon avis, si le discours islamophobe a autant de succès, c’est plutôt de ce côté-là qu’il faut chercher. Comme dit si bien l’article, réduire à un problème identitaire ou religieux, c’est aussi un moyen de domination en refusant aux victimes toute réaction rationnelle, et donc en lui interdisant à terme tout outil pour renverser la condition de la discrimination.

    Puisque je suis toujours dans Hannah Arendt, je vais prendre comme exemple l’antisémitisme au XIXe . Elle explique qu’en France il y avait un fort ressentiment contre les juifs, du fait des conflits entre l’État et la société et du lien qui existait entre des juifs et l’État (on pensera notamment aux Rothschild, qui font encore « recette » aujourd’hui). En Allemagne la société était beaucoup plus ouvrière et politiquement beaucoup plus éduquée au marxisme. Par conséquent une bonne partie de la société avait bien identifié les contradictions économiques de classes et était donc beaucoup moins encline à verser dans le complotisme ou la haine contre un groupe déterminé. Paradoxalement, c’est l’émancipation des juifs, soumis à pas mal de persécutions depuis le moyen-âge, qui aurait politisé l’antisémitisme. De même, je ne serai pas étonné que des revendications à l’égalité, à la non-discrimination économique, soient le fond réels de discriminations qu’on croit à tort identitaires.