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    Posté par . En réponse au journal Pourquoi je suis libriste intégriste.. Évalué à 10.

    Intégriste… Non je ne pense pas l'être, le titre était provocateur.

    Choisis les bons mots alors. Un intégriste, pour moi, c'est quelqu'un qui cherche à imposer sa vision du monde à autrui (Sur son ancien blog, Grunt avait fait un article à ce sujet qui s'appelait "Les intégristes du libre". Ce blog n'existe plus, mais on trouve une copie de l'article dans la Wayback Machine (nom d'un gnou, il faut que je mirrore ça). La grosse flamewar dans les commentaires semble définitivement perdue par contre.). Bref, dans la définition, un intégriste de quoi que ce soit, c'est comme un intégriste religieux : ça veut convertir tout le monde. Du coup, le fait de te qualifier toi-même d'intégriste décrédibilise un peu ta comparaison des services privateurs avec les sectes et les religions prosélytes.

    En ce qui me concerne, si j'ai pu agir en "linux-fanboy" intégriste lors de mes premiers pas dans le monde du libre (ce dont je ne me vante pas), je me définis aujourd'hui comme un extrémiste du libre, parce que je fais rarement des compromis (disons que quand j'en fais un, ce doit être temporaire, et je dois avoir de bonnes raisons), et parce que j'aimerais que tout soit libre, du firmware de mon baladeur au contenu de ma bibliothèque. Je suis donc extrémiste au sens où je fait partie du bord le plus "extrême" du mouvement du libre, mais je ne pense pas être intégriste.

    Le désir de servilité et de soumission. Pour une raison que j'ignore (et que je perçois régulièrement en moi), les gens ont envie - voire besoin - d'avoir des maîtres.

    Ce n'est pas tout à fait ça. Si les gens ressentaient le désir d'avoir des maîtres il rejetteraient toute trace de logiciel libre sur leur ordinateur pour n'utiliser que du privateur. À mon avis le gros problème vient du fait que les gens désirent du rêve.

    Je m'explique. Si les gens n'utilisent pas de logiciel libre, c'est parce que la question d'avoir le contrôle sur leur ordinateur ne les intéresse pas. Tout ceux qui ont adopté l'attitude intégriste/prosélyte du libre au cours de leur vie l'ont constaté : "passer à linux" ne change rien pour l'utilisateur lambda. Celui-ci continue de faire appel à vos services à la moindre petite difficulté, il ne prend pas en compte les règles de bon usage du réseau et des ordinateur que vous tentez de lui inculquer, ne fait pas les mises à jour, installe le premier .deb venu, etc.
    De la même façon, les gens ne cherchent pas à obtenir d'avantage de liberté sous Windows. Et c'est d'ailleurs pour ça qu'ils n'ont pas l'idée d'aller voir ailleurs : Windows, avec ses écrans bleus, ses bugs, ses failles, ses virus, etc. leur convient très bien. Quand un message du style "Le programme Machin a crashé avec une erreur 0x000000000000000000" apparaît, ils cliquent sur OK, sans se plaindre. Un programme buggue en générant un message incompréhensible ? Normal, c'est de l'informatique : c'est forcément incompréhensible. Du coup, l'utilisateur a l'habitude de cliquer sur "OK" à chaque fois qu'un message d'erreur (ou toute sorte de message qui semble familier) apparaît, sans le lire. Le simple fait qu'un panneau jaune avec un point d'exclamation s'affiche annihile chez l'utilisateur toute volonté de chercher à comprendre de quoi il s'agit.

    Quand il s'agit d'une erreur vraiment critique (c'est-à-dire quelque chose qui empêche l'utilisateur de faire ce qu'ils veut faire), l'utilisateur appelle le geek de service. "Hé, machin, j'ai un problème avec mon ordinateur, je sais pas ce que j'ai fait, y'avait un message d'erreur, je sais pas ce qu'il disait, j'ai cliqué sur OK et maintenant je ne retrouve plus mes mails, toi qui t'y connais avec ces trucs tu peux me corriger ça s'il-te-plaît ? Merci.". Et là le geek vraiment consciencieux qui en a marre qu'on l'appelle dix fois dans la semaine pour le même problème va essayer d'éduquer l'utilisateur, de lui expliquer les bases du fonctionnement du mail (le serveur d'envoi, le serveur de réception, la boîte mail qui effectue une synchronisation quand on clique sur "relever", etc.) et au premier mot compliqué (par exemple "serveur") la réaction du l'utilisateur sera brutale : "Ahmaisnon moi je veux pas savoir tout ça moi j'y connais rien dans ces trucs d'informatique et tout, c'est trop compliqué pour moi moi je veux pas savoir je veux juste que ça marche.". Et le geek de service se voit à nouveau relégué à la tâche qui lui est due : réparer les erreurs des autres, fermer sa gueule et ne pas tenter de combattre l'ignorance d'autrui.
    Au bout d'un moment le geek va en avoir marre, lui qui espérait que mettre ses compétences au service des autres lui apporterait un peu de reconnaissance sociale ne se fait plus d'illusions : non seulement on continue de le considérer comme un gros nerd et de le fuir quand on n'a pas besoin de lui, mais en plus en lui demande de bosser à l'œil. Il refuse désormais d'aider ceux qui ne veulent pas réfléchir. L'utilisateur, lui, râle un peu, dans le meilleur des cas il trouvera un autre geek qui n'a pas encore passé ce stade, dans le pire des cas il ne trouvera plus personne pour résoudre ses problèmes. Puis il va découvrir les SaaS, va trouver ça génial, y'a rien à configurer, les gens de Google et Facebook s'occupent de tout, y'a pas besoin de réfléchir, et en plus c'est gratuit, génial. Et quand le logiciel changera d'interface, il râlera, il fera une pétition en ligne pour la forme, pour avoir l'impression de se sentir un peu rebelle dans sa vie triste de gros consommateur, puis il finira bien par se soumettre à la nouvelle interface que les fournisseurs du service auront choisi pour lui.

    Mais le geek, lui, sait dorénavant qu'à chaque fois qu'il essaiera de transmettre un peu de sa connaissance à un utilisateur, au pire on l'écoutera par politesse, au mieux on lui dira de se grouiller de résoudre le problème, qu'on n'a pas envie d'entendre son charabia compliqué. Le discours qu'on entend lorsqu'on tente d'éduquer les gens à l'outil informatique ressemble énormément au discours qu'on entend de la part des religieux créationnistes lorsqu'on essaye de leur détailler la théorie de l'évolution (ou tout autre théorie scientifique qui irait à l'encontre de leurs convictions) : un barrage intellectuel du genre "Je ne veux rien savoir, je ne veux rien entendre, c'est pas mon truc, ce que je connais déjà c'est très bien comme ça, j'ai pas besoin d'en savoir plus, c'est trop compliqué pour être valable, etc.". De la même manière que pour le croyant, l'origine du monde, de la vie et de l'intelligence doivent rester des mystères complets afin que seuls des contes de fées soit capables de l'expliquer, l'informatique doit rester un mystère afin qu'on puisse continuer à la sacraliser, à clamer son impuissance face aux problèmes rencontrés, et à rêver devant les films hollywoodiens où les hackers sont des freaks asociaux qui vivent dans le noir et font exploser des bâtiments à distance en tapant très vite aléatoirement sur toutes les touches de leur clavier.

    La position qu'ont les geeks dans la société actuelle n'est pas très différente de la position qu'avaient les alchimistes dans la société du Moyen-Âge : des gens marginaux, cloîtrés dans leur grotte/tour d'ivoire, qui font des choses magnifiques, mais qu'il ne faut surtout pas chercher à comprendre : les feux d'artifice, les potions multicolores, ça doit rester de la magie, comme les bugs de Windows.
    Et de la même manière, on tolère l'existence de ces "freaks" parce qu'ils nous permettent de rêver. Mais à partir du moment où ils essaient de détruire nos illusions, c'est la chasse aux sorcières qui prend le dessus.

    Faire comprendre l'outil informatique à la population, c'est comme révéler que la Terre n'est pas plate, que le monde ne s'est pas fait en sept jours, que le moi n'est pas maître dans sa propre maison, que toute la monnaie en circulation n'a pas été créée par la Banque Centrale ou qu'on a le droit d'envoyer une lettre à son député pour lui dire ce qu'on pense d'une future loi. Cela détruit toute possibilité de sacralisation de l'informatique, de l'univers, de la conscience, de l'argent ou de la politique. Cela fait disparaître le mystère, comme quand on révèle le "truc" d'un tour de magie. Inconsciemment, les gens se protègent de ce qui constitue une atteinte à leur liberté de rêver et de s'extasier. Le barrage intellectuel et le culte de l'ignorance auquel nous faisons face continuellement est une réaction d'auto-défense d'une société du spectacle et de la consommation.