• # "Le subjectif démocratique"

    Posté par . En réponse au journal Vote de Valeur : and the winner is.... Évalué à 2.

    “Le subjectif démocratique”

    Le 22 avril 2012 ne peut pas, ne doit pas ressembler au 22 avril 2007. Pour légitime que soit l'aspiration à la bipolarité, au verrouillage du système politique, que reflète la multiplicité des candidatures bidons (Boutin, Morin, Villepin, Cheminade, Arthaud, etc. ) au premier tour de l'élection présidentielle, celle-ci doit s'effacer devant un impératif démocratique : éviter la désillusion et la colère qui naîtraient à nouveau d'un débat faussé, amputé. Il est important que notre "cher et vieux pays" puisse, au second tour, dire clairement où il veut aller ; et se prononce sur une certaine idée de notre avenir, de notre vivre ensemble. Il faut donc, au soir du premier tour, que soient réunies les conditions d'une claire et grande confrontation entre de VRAIS projets de société.

    De ce point de vue, il y a dans l'offre politique disponible plusieurs options crédibles à part
    celle de Nicolas Sarkozy, se réclamant de la droite et de la majorité sortante, qui semble déjà sûre de se faire battre et cherche à draguer sur sa droite. Celle se réclamant du centre gauche et qu'incarne François Hollande doit être présente au second tour pour assurer les chances d'un vrai choix. Il ne sera plus temps, après le premier tour, de s”interroger sur les enjeux de la société française et de la place du pays dans le monde.

    Au tout début de cette élection figurait en bonne place une aspiration tout aussi puissante que celle de ne pas revivre un 21 avril : celle d'un retour à l’harmonie, espéré à travers une sanction bien méritée. Parmi les trois candidats qui pourraient entrer à l'Elysée, en effet, deux sont pour la première fois plutôt au centre (François Bayrou et François Hollande), la troisième (Marine Le Pen) n’a aucune chance au 2e tour (une forme d'union nationale la ferait perdre au second tour quoiqu’il arrive).
    Les deux François sont pas trop vieux et proclament leur volonté d’apaisement. Chacun promet donc de ne pas bousculer les habitudes françaises et de rompre avec les tabous des marchés. A ce stade, cette forme de renouvellement, si elle a ramené l'intérêt du pays vers la chose publique, n'a pas donné pleine satisfaction. L'un des grands paradoxes de la campagne pour le premier tour de scrutin est en effet que celle-ci porte la marque d'une forte attente, mais aussi d'une réelle indécision, largement provoquée par une déception palpable de la classe politique en général et la volonté de faire passer un message.

    A l'origine de celle-ci se trouve vraisemblablement l'impression donnée par M. Hollande et M. Sarkozy d'une oscillation permanente, liée à leur souci tactique de se disputer chaque thème (les petits drapeaux de l'une répondant aux proclamations de l'autre sur la crise d'identité, par exemple) et surtout à leur commune obsession de coller à l'opinion du moment. M. Bayrou prête peu le flanc à une telle critique du fait d'une campagne axée principalement sur l'idée d'une recomposition politique, que ne permettaient pas les institutions actuelles, et qui revient de sa part à spéculer sur un enchaînement miraculeux qui consisteraient à ce que les électeurs lisent les programmes.

    Nous eûmes donc les allers-retours de Nicolas Sarkozy, se proclamant libéral avant de redevenir classiquement colbertiste. A moins que, comme le disent les Britanniques, il ne soit libéral quand les affaires marchent, protectionniste quand l'Etat est impuissant et les sondages en berne, voire démagogique et omniprésent dans la dernière ligne droite. François Hollande quant à lui, nous conduisait à ne plus trop prêter attention à ses premières annonces liées au pacte avec EELV, pour attendre l'inévitable correction de tir qui ne manquerait pas de suivre quand il faudrait aller chercher des voix au centre. L'un et l'autre ont eu, en quelque sorte, une attitude de journaliste plus que de candidat. Ils ont fait campagne en cherchant à rebondir sur des actualités et des émotions successives, leurs priorités respectives étant finalement gommées à force de sauter d'un sujet à l'autre.

    Non que les grands sujets aient été oubliés : le chômage, le pouvoir d'achat, l'école, la protection sociale, la sécurité ont tour à tour tenu la vedette. Mais chacun de ces thèmes a fait l'objet de propositions parcellaires. En cela, cette première partie de campagne a illustré la grande difficulté des démocraties modernes : celle de la construction d'une unité sociale et politique à partir de l'émancipation et de la séparation des individus. Il est donc indispensable qu'entre les deux tours chacun soit à même de ramasser et d'organiser ses propositions, au nom de l'indispensable recherche d'une nouvelle dynamique et de la relance d'une perspective de progrès économique et social qui fasse toute leur place aux différentes composantes de la société.

    D'ici là, ayons à l'esprit que si le rapport des forces, dans le pays, semble assez nettement favorable au centre (du moins si l'on se fie aux enquêtes d'opinion), les attentes principales – chômage, pouvoir d'achat – sont à gauche.

    Malgré le caractère, à certains égards, époustouflant de la percée de François Bayrou en 2007, sa présence s'analysait aussi comme du au choix classique d'une candidate moins au centre qu’un DSK, qui a pour effet mécanique, l’UMP cherchant le vote Le Pen, de laisser de l’espace au centre. L'audience du candidat "centriste" n'est pas allée au-delà en 2007 que parce qu'il y a une connivence pour dézinguer le trublion.

    Depuis François Hollande a du laisser l’aile gauche à Mélenchon et devra donc s'assumer telle qu'il est en réalité, c'est-à-dire au centre gauche, à la Strauss Khan. Il a laissé entrevoir cette perspective de façon non délibérée, et certainement pas organisée. Il devra donc y mettre la ténacité, la force de caractère, le courage qui sont les siens pour être crédible, tenaillé par les écolos d’un coté et les radicaux de l’autre. Mais en allant sur le terrain du centre, il fait le jeu du président en place, et peut perdre une part de sa légitimité.

    En face, Nicolas Sarkozy a pour lui d'être, de tous les candidats, le mieux épaulé ; à ce stade le plus "crédible", selon les canons classiques du présidentiable dont les soutiens tiennent les medias. Mais à moultes reprises, durant son septennat, M. Sarkozy a franchi une ligne jaune, se plaçant en contradiction avec les valeurs qu'il affirme défendre quand il revendique aussi Camus, Blum et Jaurès et beaucoup d’autres. Le ministère de l'identité nationale et de l'immigration renvoie immanquablement à des moments sombres de l'Histoire. Comme l'explique fort bien l'historien Gérard Noiriel, "lorsque l'Etat se mêle d'identité, cela donne des résultats terrifiants, incompatibles avec la démocratie". Attaqué de manière scandaleuse par Le Pen en raison de ses origines immigrées – qu'il revendique haut et fort, ce qui est tout à son honneur –, M. Sarkozy ne devait pas s'aventurer aussi loin sur les terres idéologiques du Front national.

    De la même manière, le trollomètre vire au rouge quand Guéant lance ses tirades sur les civilisations qui ne se “valent pas” (On dirait une pub pour L’Oréal) ? Sur quelles études réellement fiables sa conviction que en travaillant plus pour gagner moins, on va relancer la machine. De deux choses l'une : soit Nicolas Sarkozy est ignorant en ces matières fondamentales, et il aurait mieux fait de s'abstenir dans ce difficile débat sur la théorie des systèmes complexes; soit il est persuadé du bien-fondé de ce qu'il dit, et il y a lieu de s'inquiéter de son engouement pour des thèses condamnables. En ces deux moments donc, M. Sarkozy, tout à son souhait de "fixer" sur son nom des électeurs de Jean-Marie Le Pen et les vieux qu iont peur du déclassement, a travesti sa nature de républicain sincère. C'est du moins ce que l'on voudrait croire.

    Dans notre système institutionnel, renforcé par les bidouilles du calendrier (les législatives suivant obligatoirement la présidentielle), les magouilles dans l’organisation de la vie parlementaire, la bataille pour l'Elysée est la mère de toutes les batailles. L'attente du pays se concentre donc sur cette échéance, comme sur les personnalités susceptibles de l'emporter. Cette attente est d'autant plus forte qu'aucune des lourdes interrogations qui taraudent la société française (le débat sur l'"immobilisme", la force de la demande de changement dans une société qui craint de perdre ses acquis, la lancinante question de l'identité, l'état de la méritocratie à la française et la panne de l'ascenseur social, pour n'en citer que quelques-unes) n'a trouvé à ce jour de réponse claire. De ce point de vue, le dernier mandat de Nicolas Sarkozy a fonctionné comme une sorte de parenthèse. Si bien que depuis son élection, en 2002, le pays n'a pas vraiment été en mesure de se prononcer clairement, positivement, pour dessiner son avenir.

    Traditionnellement, dans un scrutin présidentiel, l'adage veut qu'au premier tour on choisisse et qu'au second on élimine. Cette fois, il faut éliminer au premier tour pour être sûr de pouvoir choisir au second. Il faut amputer avant que la gangrène ne prenne tout le membre. La droite “correcte” doit voter en masse pour François Bayrou au premier tour, ou devra choisir entre une réédition des 5 années écoulées ou le franchissement du rubicon.
    En dépit des confusions qui ont parasité la campagne, il faut arrêter les conneries. Le seul deuxième tour qui m’intéresse, c’est François contre François. Tous les autres cas possibles sont joués d’avance, mais je suis subjectif, car je suis démocrate.

    Enzooo
    Librement remixé de ce modèle de pensée libre et sincère qu’est l’edito de Colombino (circa 2007)
    http://www.lemonde.fr/politique/article/2007/04/19/imperatif-democratique_898338_823448.html