• [^] # Re: ?

    Posté par . En réponse au journal Les nimages LinuxFr.org les plus jolies de l'année. Évalué à 2.

    Tu as raison, le mythe de la Grande Mère n'est pas patriarcal en soi, pas plus qu'il n'est en soi matriarcal. C'est en fonction de sa définition particulière, et du système de représentations dans lequel il s'insère, qu'il permet de légitimer l'un ou l'autre des systèmes de répartition sociale des sexes.
    Dans le cas qui nous intéresse, que l'on pourrait grossièrement réduire à celui de nos sociétés européennes, il a bien souvent fonctionné comme un mythe patriarcal.

    Je ne me commettrai pas d'une dissertation sur ce sujet, ce que je laisserai à Simone de Beauvoir, mais je me permettrai cependant quelques remarques.

    De Platon à Kant, en passant par des théologiens chrétiens comme Saint-Augustin, la liberté a toujours été définie comme la capacité de s'auto-déterminer, de dominer ses passions et ses émotions (le présupposé étant évidemment que le monde matériel, donc aussi l'univers charnel, est soit une pâle copie de la réalité véritable - Platon - soit tout simplement mauvais - Saint-Augustin - soit que les plus hautes activités auxquelles il est donné à l'homme de se consacrer sont les activités de l'esprit, l'exercice de la raison - Kant). La finalité du travail humain est, comme le disait Marx, d'humaniser la Nature, de la dominer.
    Or, à travers le mythe de la Grande Mère (telle qu'il est apparu dans différentes sociétés européennes), la femme était vouée à l'immanence de la Nature. Parce qu'elle était la figure à travers laquelle s'exprimait les forces naturelles - nécessaires, chaotiques et ténébreuses - elle était un objet de crainte et de vénération. Mais c'est aussi parce qu'elle incarnait ces forces - qui étaient, rappelons-le, soit mauvaises soit inférieures - qu'il fallait la dominer et la maintenir dans un état de minorité.
    C'est en ce sens que le mythe de la Grande Mère était un mythe patriarcal.
    Les choses ont bien évolué, mais il est amusant de noter qu'il en reste encore des scories, par exemple dans toutes ces évocations savantes et populaires sur l'intuition féminine, ou l'éternel mystère féminin.

    «L'histoire nous a montré que les hommes ont toujours détenus tous les pouvoirs concrets; depuis les premiers temps du patriarcat ils ont jugé utile de maintenir la femme dans un état de dépendance, leurs codes se sont établis contre elle ; et c'est ainsi qu'elle a été concrètement constituée comme l'Autre. Cette condition servait les intérêts économiques des mâles ; mais elle convenait aussi à leurs prétentions ontologiques et morales. Dès que le sujet cherche à s'affirmer, l'Autre qui le limite et le nie lui est cependant nécessaire : il ne s'atteint qu'à travers cette réalité qu'il n'est pas. C'est pourquoi la vie de l'homme n'est jamais plénitude et repos, elle est manque et mouvement, elle est lutte. En face de soi, l'homme rencontre la Nature ; il a prise sur elle, il tente de se l'approprier. Mais elle ne saurait le combler. Ou bien elle ne se réalise que comme une opposition purement abstraite, elle est obstacle et demeure étrangère ; ou bien elle subit passivement le désir de l'homme et se laisse assimiler ; il ne la possède qu'en la consommant, c'est à dire en la détruisant. […]
    L'homme recherche dans la femme l'Autre comme Nature et comme son semblable. Mais on sait quels sentiments ambivalents la Nature inspire à l'homme. Il l'exploite, mais elle l'écrase, il naît d'elle et il meurt en elle; elle est la source de son être et le royaume qu'il soumet à sa volonté, c'est une gangue matérielle dans laquelle l'âme est prisonnière, et c'est la réalité suprême ; elle est la contingence et l'Idée, la finitude et la totalité; elle est ce qui s'oppose à l'Esprit et lui-même. Tour à tour alliée, ennemie, elle apparaît comme le chaos ténébreux d'où sourd la vie, comme cette vie même, et comme l'au-delà vers lequel elle tend : la femme résume la nature en tant que Mère, Épouse et Idée; ces figures tantôt se confondent et tantôt s'opposent, et chacune d'elles a un double visage.
    L'homme plonge ses racines dans la Nature; il a été engendré comme les animaux et les plantes; il sait bien qu'il n'existe qu'en tant qu'il vit. Mais depuis l'avènement du patriarcat, la Vie a revêtu à ses yeux un double-visage : elle est conscience, volonté, transcendance, elle est esprit ; et elle est matière, passivité, immanence, elle est chair.» Simone de Beauvoir, Le deuxième sexe, 1949. (il y a toute une section consacrée au mythes sur la nature féminine)

    Pour le mythe de l'Épouse, ce sera pour une autre fois, flemme de rechercher et de retaper les passages concernés, et ce pavé est déjà suffisamment épais pour que je m'arrête là.

    À propos de tes remarques sur la virilité, je ne me sens d'aucune façon culpabilisé par les discours de certaines féministes. Je vois bien que certaines d'entre elles essaient de la redéfinir, grand bien leur fasse. Ce ne sont après tout que des constructions sociales, susceptibles d'évoluer, et d'ailleurs en train d'évoluer. Ce que je perçois de l'évolution actuelle (pas grand chose) ne me dérange pas particulièrement.