Je pense que la logique purement commerciale à l'œuvre derrière cette marchandise contribue moins à l'extravagance de son prix que sa fonction de distinction sociale.
Les personnes n'affirment rarement autant leurs identités et leurs personnalités qu'à travers leurs préférences et leurs consommations musicales.
La démesure du prix et la rareté du produit établissent un gouffre infranchissable entre ceux qui sont capables de le consommer, par leurs aptitudes culturelles et par leurs moyens économiques, et le reste du monde.
« S'il n'y a rien par exemple, qui autant que les goûts en musique, permette d'affirmer sa «classe», rien par quoi on soit aussi infailliblement classé, c'est bien sûr qu'il n'est pas de pratique plus classante, du fait de la rareté des conditions d'acquisition des dispositions correspondantes, que la fréquentation du concert ou la pratique d'un instrument de musique «noble» (moins répandues, toutes choses égales d'ailleurs, que la fréquentation du musée, du théâtre ou même des galeries). Mais c'est aussi que l'exhibition de «culture musicale» n'est pas une parade culturelle comme les autres : dans sa définition sociale, la «culture musicale», est autre chose qu'une simple somme de savoirs et d'expériences assortie de l'aptitude à discourir à leur propos.
La musique est le plus spiritualiste des arts de l'esprit et l'amour de la musique est une garantie de «spiritualité». Il suffit de voir la valeur extraordinaire que confère aujourd'hui au lexique de l'«écoute» les versions sécularisées (par exemple psychanalytiques) du langage religieux. Comme en témoignent les innombrables variations sur l'âme de la musique et la musique de l'âme, la musique a partie liée avec l'«intériorité» («la musique intérieure») la plus «profonde» et il n'y a de concerts que spirituels...
Être « insensible à la musique » représente sans doute pour un monde bourgeois qui pense son rapport avec le peuple sur le mode des rapports entre l'âme et le corps, comme une forme spécialement inavouable de grossièreté matérialiste. »
Bourdieu, La distinction.
Si tu n'es pas capable d'apprécier les sonorités spirituelles d'un Stradivarius, ou de les distinguer de la résonance sans âme d'un instrument moderne, c'est que tu es un prolétaire culturel, un handicapé spirituel et congénital à qui il manque un bout d'âme, et qui a raté sa vie.
[^] # Re: Le caractère fétiche dans la musique.
Posté par Passant . En réponse au journal Le violon et son contexte. Évalué à 2.
Je pense que la logique purement commerciale à l'œuvre derrière cette marchandise contribue moins à l'extravagance de son prix que sa fonction de distinction sociale.
Les personnes n'affirment rarement autant leurs identités et leurs personnalités qu'à travers leurs préférences et leurs consommations musicales.
La démesure du prix et la rareté du produit établissent un gouffre infranchissable entre ceux qui sont capables de le consommer, par leurs aptitudes culturelles et par leurs moyens économiques, et le reste du monde.
« S'il n'y a rien par exemple, qui autant que les goûts en musique, permette d'affirmer sa «classe», rien par quoi on soit aussi infailliblement classé, c'est bien sûr qu'il n'est pas de pratique plus classante, du fait de la rareté des conditions d'acquisition des dispositions correspondantes, que la fréquentation du concert ou la pratique d'un instrument de musique «noble» (moins répandues, toutes choses égales d'ailleurs, que la fréquentation du musée, du théâtre ou même des galeries). Mais c'est aussi que l'exhibition de «culture musicale» n'est pas une parade culturelle comme les autres : dans sa définition sociale, la «culture musicale», est autre chose qu'une simple somme de savoirs et d'expériences assortie de l'aptitude à discourir à leur propos.
La musique est le plus spiritualiste des arts de l'esprit et l'amour de la musique est une garantie de «spiritualité». Il suffit de voir la valeur extraordinaire que confère aujourd'hui au lexique de l'«écoute» les versions sécularisées (par exemple psychanalytiques) du langage religieux. Comme en témoignent les innombrables variations sur l'âme de la musique et la musique de l'âme, la musique a partie liée avec l'«intériorité» («la musique intérieure») la plus «profonde» et il n'y a de concerts que spirituels...
Être « insensible à la musique » représente sans doute pour un monde bourgeois qui pense son rapport avec le peuple sur le mode des rapports entre l'âme et le corps, comme une forme spécialement inavouable de grossièreté matérialiste. »
Bourdieu, La distinction.
Si tu n'es pas capable d'apprécier les sonorités spirituelles d'un Stradivarius, ou de les distinguer de la résonance sans âme d'un instrument moderne, c'est que tu es un prolétaire culturel, un handicapé spirituel et congénital à qui il manque un bout d'âme, et qui a raté sa vie.