« Tout cela atteint des sommets d'absurdité dans le culte voué aux violons des grands maîtres. On est rapidement saisi de transe à l'annonce que l'on va entendre un Stradivarius ou un Amati, des violons que seule l'oreille d'un spécialiste peut distinguer d'un bon violon moderne, et on oublie alors de prêter attention à la composition et à l'interprétation, desquelles il y a pourtant toujours quelque chose à retenir.
Plus la technique moderne de la facture des violons progresse, plus on prise les vieux instruments. Si les moments de sensualité de l'inspiration, de la voix, de l'instrument sont fétichisés et décollés de toutes les fonctions qui pourraient leur donner du sens, ce sont alors les émotions aveugles et irrationnelles qui leur répondent, dans un même isolement, aussi éloignées qu'eux de la signification du tout et, elles aussi, déterminées par le succès : elles sont un rapport à la musique qui n'a plus aucun rapport avec elle.
C'est bien dans ce type de relation que s'inscrit le consommateur lorsqu'il s'agit d'air à succès. Ne lui est encore proche que ce qui lui est parfaitement étranger ; ne lui est étranger, comme séparé par un voile épais de la conscience des masses, que ce qui cherche à parler au nom des muets. Lorsqu'il réagit, il n'est plus important de savoir si c'est à la Septième Symphonie ou bien à un bikini.
L'origine du concept de fétichisme musical n'est pas psychologique. Que les valeurs soient consommées et provoquent des affects avant même que la conscience du consommateur ait saisi leurs qualités spécifiques, cela découle de leur caractère de marchandise. »
Adorno, Le caractère fétiche dans la musique.
# Le caractère fétiche dans la musique.
Posté par Passant . En réponse au journal Le violon et son contexte. Évalué à 4.
« Tout cela atteint des sommets d'absurdité dans le culte voué aux violons des grands maîtres. On est rapidement saisi de transe à l'annonce que l'on va entendre un Stradivarius ou un Amati, des violons que seule l'oreille d'un spécialiste peut distinguer d'un bon violon moderne, et on oublie alors de prêter attention à la composition et à l'interprétation, desquelles il y a pourtant toujours quelque chose à retenir.
Plus la technique moderne de la facture des violons progresse, plus on prise les vieux instruments. Si les moments de sensualité de l'inspiration, de la voix, de l'instrument sont fétichisés et décollés de toutes les fonctions qui pourraient leur donner du sens, ce sont alors les émotions aveugles et irrationnelles qui leur répondent, dans un même isolement, aussi éloignées qu'eux de la signification du tout et, elles aussi, déterminées par le succès : elles sont un rapport à la musique qui n'a plus aucun rapport avec elle.
C'est bien dans ce type de relation que s'inscrit le consommateur lorsqu'il s'agit d'air à succès. Ne lui est encore proche que ce qui lui est parfaitement étranger ; ne lui est étranger, comme séparé par un voile épais de la conscience des masses, que ce qui cherche à parler au nom des muets. Lorsqu'il réagit, il n'est plus important de savoir si c'est à la Septième Symphonie ou bien à un bikini.
L'origine du concept de fétichisme musical n'est pas psychologique. Que les valeurs soient consommées et provoquent des affects avant même que la conscience du consommateur ait saisi leurs qualités spécifiques, cela découle de leur caractère de marchandise. »
Adorno, Le caractère fétiche dans la musique.