Je creuse distraitement le sol de la pointe de ma sagaie en levant les yeux de
temps en temps vers toi ; je m'efforce de ne pas perdre le fil car, après tout,
il arrive bien qu'on trouve quelque poétique sagesse même dans le babille d'un
enfant attardé. Je me maudis quand même un peu de n'avoir pris ma gourde.
Je t'écoute m'expliquer doctement que le gros talisman bleu est plus puissant
que le talisman rose à cause des esprits ombrageux qui ne peuvent se contenir
dans les petits talismans rouge et vert. Cela semble vraiment t'attrister, parce
que, dis-tu, il suffirait de quelques amulettes çà et là pour restaurer
l'équilibre. Comme je sens que je vais encore devoir attendre longtemps pour que
tu m'offres de l'eau, je finis par te dire que, dans ma tribu, on ne croit pas
aux talismans. « N'importe quoi ! », exploses-tu, « tout le monde croit aux
talismans, c'est la seule manière efficace de gérer les choses. Évidemment, il
faut au préalable se donner la peine de les comprendre et de les maîtriser, mais
c'est tellement plus facile de tous les rejeter en bloc comme un enfant boudeur
! »
Je te réponds qu'au contraire nous connaissons bien les mauvais chamans qui
partout distribuent ces talismans. Nous avons vu nos voisins qui, pour les avoir
écoutés, ont perdu leur joie de vivre, oublié leur chants, leurs danses, et tari
toute la poésie qui coulait dans leurs veines. Ce qu'ils appellent « bonheur » à
présent n'est qu'un tas de rituels, tous plus absurdes les uns que les autres,
grâce auxquels ils tempèrent momentanément l'anxiété permanente qu'est leur vie,
par la vague certitude d'avoir réussi à calmer pour un temps les nouveaux
esprits qu'ils ont adoptés pour dieux. Ils vivent dans un air infâme, chargé des
holocaustes insanes qu'ils offrent en permanence à on ne sait qui pour on ne
sait quoi, ils mangent une nourriture de cendre, boivent une eau de charnier, et
s'adressent à nous avec condescendance et mépris. Un jour, un des chamans est
venu jusqu'à nous pour nous proposer ses talismans. Comme nous lui avons dit
que nous craignions de finir comme nos voisins, il nous a répondu qu'ils en
étaient là parce qu'ils ne se servaient pas bien des talismans, mais que lui
allait nous montrer. Nous ne l'avons pas cru, alors il s'est mis à nous
invectiver, à nous traiter de singes, de débiles, de bougnoules, et d'autres
mauvais mots qu'on décoche comme des flèches. Sans ses talismans, les esprits
nous tueraient tous en ouvrant le sol sous nos pieds, clamait-il en frappant le
sol de son talon ! Ça lui a fait tout drôle, quand on l'a saisi pour lui ouvrir
le ventre afin de voir ce qui là-dedans l'autorisait à nous parler si mal.
Tu hausses les épaules « Peuh ! comme c'est intelligent, vous voilà bien avancés
: comment apprendrez-vous maintenant à vous servir de ses talismans ? facile de
dire qu'on n'y croit pas quand on n'y comprend rien à rien. Et ne comptez pas
sur d'autres chamans pour venir vous montrer, après ce que vous avez fait ! Il va
falloir assumer. » Ça me fait peine que tu fasses si peu de cas de nos
voisins, et il semble que décidément avec toi on ne peut parler de rien d'autre
que de talismans. Je finis par te demander directement si je peux avoir de
l'eau. « Pour sûr », dis-tu narquois, « mais il faudra que tu en verses un partie en
offrande sur les talismans : tu es demandeur, tu respectes les règles du lieu,
sinon c'est trop facile ! » J'acquiesce en allant jusqu'au puits tirer de l'eau.
Je regrette vraiment d'avoir oublié ma gourde, car elle a le même goût
détestable que celle de nos voisins. Je souris à part moi en pensant que les
talismans sont peut-être magiques après tout, puisqu'ils permettent de se
contenter de n'importe quoi, même sur l'essentiel. Je manque d'oublier l'eau
pour tes talismans, et il me faut toute ma concentration pour faire une mine de
circonstance alors que je reparais devant ton regard inquisiteur. En vain : je
pouffe bêtement au moment de verser, essuyant à nouveau ta colère « c'est ça,
rigole, imbécile ! c'est ce genre de comportements irresponsables qui fera qu'un
jour les esprits nous reprendront tous leurs bienfaits ! Va-t-en, impie ! »
Le soleil est haut, il me faut de toute façon rentrer chez les miens. Je prends
congé en bredouillant quelques excuses, mais je suis trop joyeux pour que tu
puisses les prendre au sérieux. C'est que cheminant, je pense qu'en fait nous
aussi nous usons des talismans. Ce sont les enfants qui ont récupéré ceux
qu'avait amenés le chaman. De temps en temps, ils les ressortent d'on ne sait
trop où ; un des gamins joue le chaman et, brandissant les talismans en fronçant
les sourcils, oblige les autres à faire mille pitreries. Peu à peu toute la
tribu s'agglomère autour du spectacle et entre deux rires commente l'espiègle
inventivité de son futur. Invariablement, le rituel s'achève lorsqu'un autre
gamin — le plus petit, souvent — s'avance avec un bout de bois et complètement
hilare mime l'éventration du faux chaman, qui s'écroule tandis que tous les
autres se ruent sur lui et le chatouillent, en imitant le grouinement des
cochons qui ont mangé le vrai. C'est ainsi que de génération en génération, nous
prévenons dans la joie et par la dérision le mal que pourraient nous faire les
talismans, si jamais nous leur accordions quelque crédit.
Peut-être bien qu'un jour les chamans viendront pour nous frapper avec leur arcs et
leurs sagaies. Peut-être même dresseront-ils contre nous nos voisins dont ils
ont si bien tué les âmes naguère si belles. Ainsi finirons-nous, nous les
derniers de ceux qui ont choisi de demeurer humains, anéantis en tant que tels
par ceux qui auront toujours échoué à nous changer. Mais je sais également que
nombreux sont chez nos voisins ceux qui doutent de l'efficacité des talismans et
ne sont plus tenus que par l'angoisse sans recours d'un lendemain privé du
soutien des esprits. Un jour, ceux-là pourront peut-être nous entendre, quand nous leur
raconterons que c'est aussi avec fébrilité que nous avons percé la chair du chaman, et
qu'ensuite tous nous poussâmes de grands soupirs de soulagement, lorsque le dernier
bout de boyau incisé et mis à plat révéla qu'il n'y avait décidément rien
là-dedans digne d'être pris au sérieux.
[^] # Re: BEURK
Posté par dr_home . En réponse au journal La conseillière «Économie numérique» de François Hollande. Évalué à -2.
Je creuse distraitement le sol de la pointe de ma sagaie en levant les yeux de
temps en temps vers toi ; je m'efforce de ne pas perdre le fil car, après tout,
il arrive bien qu'on trouve quelque poétique sagesse même dans le babille d'un
enfant attardé. Je me maudis quand même un peu de n'avoir pris ma gourde.
Je t'écoute m'expliquer doctement que le gros talisman bleu est plus puissant
que le talisman rose à cause des esprits ombrageux qui ne peuvent se contenir
dans les petits talismans rouge et vert. Cela semble vraiment t'attrister, parce
que, dis-tu, il suffirait de quelques amulettes çà et là pour restaurer
l'équilibre. Comme je sens que je vais encore devoir attendre longtemps pour que
tu m'offres de l'eau, je finis par te dire que, dans ma tribu, on ne croit pas
aux talismans. « N'importe quoi ! », exploses-tu, « tout le monde croit aux
talismans, c'est la seule manière efficace de gérer les choses. Évidemment, il
faut au préalable se donner la peine de les comprendre et de les maîtriser, mais
c'est tellement plus facile de tous les rejeter en bloc comme un enfant boudeur
! »
Je te réponds qu'au contraire nous connaissons bien les mauvais chamans qui
partout distribuent ces talismans. Nous avons vu nos voisins qui, pour les avoir
écoutés, ont perdu leur joie de vivre, oublié leur chants, leurs danses, et tari
toute la poésie qui coulait dans leurs veines. Ce qu'ils appellent « bonheur » à
présent n'est qu'un tas de rituels, tous plus absurdes les uns que les autres,
grâce auxquels ils tempèrent momentanément l'anxiété permanente qu'est leur vie,
par la vague certitude d'avoir réussi à calmer pour un temps les nouveaux
esprits qu'ils ont adoptés pour dieux. Ils vivent dans un air infâme, chargé des
holocaustes insanes qu'ils offrent en permanence à on ne sait qui pour on ne
sait quoi, ils mangent une nourriture de cendre, boivent une eau de charnier, et
s'adressent à nous avec condescendance et mépris. Un jour, un des chamans est
venu jusqu'à nous pour nous proposer ses talismans. Comme nous lui avons dit
que nous craignions de finir comme nos voisins, il nous a répondu qu'ils en
étaient là parce qu'ils ne se servaient pas bien des talismans, mais que lui
allait nous montrer. Nous ne l'avons pas cru, alors il s'est mis à nous
invectiver, à nous traiter de singes, de débiles, de bougnoules, et d'autres
mauvais mots qu'on décoche comme des flèches. Sans ses talismans, les esprits
nous tueraient tous en ouvrant le sol sous nos pieds, clamait-il en frappant le
sol de son talon ! Ça lui a fait tout drôle, quand on l'a saisi pour lui ouvrir
le ventre afin de voir ce qui là-dedans l'autorisait à nous parler si mal.
Tu hausses les épaules « Peuh ! comme c'est intelligent, vous voilà bien avancés
: comment apprendrez-vous maintenant à vous servir de ses talismans ? facile de
dire qu'on n'y croit pas quand on n'y comprend rien à rien. Et ne comptez pas
sur d'autres chamans pour venir vous montrer, après ce que vous avez fait ! Il va
falloir assumer. » Ça me fait peine que tu fasses si peu de cas de nos
voisins, et il semble que décidément avec toi on ne peut parler de rien d'autre
que de talismans. Je finis par te demander directement si je peux avoir de
l'eau. « Pour sûr », dis-tu narquois, « mais il faudra que tu en verses un partie en
offrande sur les talismans : tu es demandeur, tu respectes les règles du lieu,
sinon c'est trop facile ! » J'acquiesce en allant jusqu'au puits tirer de l'eau.
Je regrette vraiment d'avoir oublié ma gourde, car elle a le même goût
détestable que celle de nos voisins. Je souris à part moi en pensant que les
talismans sont peut-être magiques après tout, puisqu'ils permettent de se
contenter de n'importe quoi, même sur l'essentiel. Je manque d'oublier l'eau
pour tes talismans, et il me faut toute ma concentration pour faire une mine de
circonstance alors que je reparais devant ton regard inquisiteur. En vain : je
pouffe bêtement au moment de verser, essuyant à nouveau ta colère « c'est ça,
rigole, imbécile ! c'est ce genre de comportements irresponsables qui fera qu'un
jour les esprits nous reprendront tous leurs bienfaits ! Va-t-en, impie ! »
Le soleil est haut, il me faut de toute façon rentrer chez les miens. Je prends
congé en bredouillant quelques excuses, mais je suis trop joyeux pour que tu
puisses les prendre au sérieux. C'est que cheminant, je pense qu'en fait nous
aussi nous usons des talismans. Ce sont les enfants qui ont récupéré ceux
qu'avait amenés le chaman. De temps en temps, ils les ressortent d'on ne sait
trop où ; un des gamins joue le chaman et, brandissant les talismans en fronçant
les sourcils, oblige les autres à faire mille pitreries. Peu à peu toute la
tribu s'agglomère autour du spectacle et entre deux rires commente l'espiègle
inventivité de son futur. Invariablement, le rituel s'achève lorsqu'un autre
gamin — le plus petit, souvent — s'avance avec un bout de bois et complètement
hilare mime l'éventration du faux chaman, qui s'écroule tandis que tous les
autres se ruent sur lui et le chatouillent, en imitant le grouinement des
cochons qui ont mangé le vrai. C'est ainsi que de génération en génération, nous
prévenons dans la joie et par la dérision le mal que pourraient nous faire les
talismans, si jamais nous leur accordions quelque crédit.
Peut-être bien qu'un jour les chamans viendront pour nous frapper avec leur arcs et
leurs sagaies. Peut-être même dresseront-ils contre nous nos voisins dont ils
ont si bien tué les âmes naguère si belles. Ainsi finirons-nous, nous les
derniers de ceux qui ont choisi de demeurer humains, anéantis en tant que tels
par ceux qui auront toujours échoué à nous changer. Mais je sais également que
nombreux sont chez nos voisins ceux qui doutent de l'efficacité des talismans et
ne sont plus tenus que par l'angoisse sans recours d'un lendemain privé du
soutien des esprits. Un jour, ceux-là pourront peut-être nous entendre, quand nous leur
raconterons que c'est aussi avec fébrilité que nous avons percé la chair du chaman, et
qu'ensuite tous nous poussâmes de grands soupirs de soulagement, lorsque le dernier
bout de boyau incisé et mis à plat révéla qu'il n'y avait décidément rien
là-dedans digne d'être pris au sérieux.