• # Contrairement à ce que vous dites...

    Posté par . En réponse au journal La France c'est bien, l'Amérique c'est nul. Évalué à 10.

    L'article d'Infoworld a plutôt raison.

    Au niveau de l'usage de logiciels libres par les particuliers, tout d'abord, la France est très loin devant les États-Unis et beaucoup de pays.

    Je parle notamment de Firefox, VLC et Azureus sous Windows, personnellement chez les gens je trouve plus rare de voir Internet Explorer que Firefox (de nos jours, évidemment il y a quelques années c'était l'inverse).

    Mais également en ce qui concerne l'utilisation de distributions GNU/Linux, principalement Ubuntu. Une très très large quantité de lycéens (et parfois collégiens) technophiles a au moins une fois installé Ubuntu (ceux qui auparavant auraient été des Windows 95 kiddies). Je suppose qu'un pourcentage (probablement faible) de ceux qui ont reçu les clefs USB avec du logiciel libre les ont installé et les ont utilisé par la suite.

    À la fac, d'après mon expérience la majorité des étudiants en sciences travaillent (pas sur leur PC perso) sous GNU/Linux, en tout cas dans la vaste majorité des facs. Même si les postes sont en dual-boot, beaucoup d'utilisateurs non technophiles utilisent quand même la distribution GNU/Linux pour diverses raisons. Il y a quelques années j'étais moniteur dans une salle informatique à la fac d'Orsay pour les étudiants en DEUG et Licence, et malgré la Red Hat pourrie et configurée par des admins clairement manchots (d'où l'utilisation de Linux) beaucoup d'étudiants y étaient fidèles (contre Windows Workstation ou 2000, je ne me souviens plus). Avec les améliorations énormes de GNOME et KDE ces dernières années je suppose que les étudiants n'ont que plus de raisons de continuer à utiliser la distribution installée plutôt que Windows.

    En revanche, dans le monde de l'entreprise, il est vrai que Windows reste maître, la raison principale, à mon avis, est l'habitude des admins et des utilisateurs... et non pas un défaut qualitatif de GNU/Linux (excepté pour les grandes entreprises où la DSI veut des solutions de monitoring plus avancées que ce qu'il existe à ma connaissance pour l'instant). Cependant, dans certaines PMEs ou entreprises technologiques, il est parfois possible d'obtenir un PC sous sa distribution GNU/Linux préférée.

    Sur ces trois exemples (il y a en plus les parents qui se font installer GNU/Linux par leurs enfants, et les retraités technophiles), la France est plus active en tant qu'utilisateurs LL que les Etats-Unis - ce que soutient l'article. Aux Etats-Unis, il existe une perception forte même chez les technophiles que GNU/Linux n'est pas "prêt" pour le bureau, qu'il s'agit uniquement d'un système pour les serveurs... Et sur les serveurs, la France est (proportionnellement) au moins autant utilisatrice de Linux que les US.

    N'oublions pas que même si ça semble mineur (personnellement, ça ne m'importe pas énormément), la Gendarmerie ou l'Assemblée Nationale ont fait le pas, on ne peut pas en dire autant du FBI (à ce que je sais) ni du Congrès.


    Maintenant, en ce qui concerne le développement logiciel, là c'est sans doute différent, mais tout aussi vrai. En excluant les développeurs amateurs ou du dimanche (proportion sans doute égale en France), l'énorme majorité de développeurs LL aux US sont employés par de grosses sociétés qui misent dessus (IBM, Sun, RedHat, Novell, ...) ou bien par certaines universités actives comme le MIT, Stanford ou Berkeley.

    Toutes ces sociétés motrices du logiciel libre le font pour être en concurrence directe avec Microsoft, pour rétablir la balance dans la Force.... et agissent de façon commune dans cet objectif louable (et de manière souvent louable). Mais les petites entreprises de développement logiciel sont toujours dans l'optique traditionnelle du logiciel propriétaire.

    En revanche, en France, nous avons peu de grosses sociétés véritablement actives dans le libre. Il y a France Télécom R&D (désormais Orange Labs) mais ils ne sont pas autant moteur (à mon avis) que peut l'être IBM aux Etats-Unis (il faut dire on peut difficilement l'être plus, et le développement logiciel n'est pas la vocation première de Orange Labs). Il y a aussi l'INRIA (Ocaml, Scilab, Coq, ...) qui développe surtout des outils scientifiques, et puis c'est pas une entreprise. Il y a de moyennes entreprises, comme Linagora, la SSLL principale ... et là on entre dans un modèle typiquement Français.

    Car après ça, ce sont un paquet de PME qui se partagent le business "open source", souvent des sociétés de services spécialisées dans le libre, parfois développant leurs outils en libre et vendant du support. Et on peut y ajouter un bon nombre de petites sociétés "sympathisantes" qui, sans développer exclusivement sous licence libre, a une préférence pour et essaie de convaincre les clients que c'est la bonne approche.

    Quand on lit les commentaires des Américains sur l'article en question, beaucoup d'entre eux (en ignorant le French-bashing) disent "Le libre, oui, sur mon temps personnel, mais au travail, il faut économiser et gagner sa vie" ou encore "d'accord, pourquoi pas, mais comment gagnent-ils leur vie?". Le simple fait de poser la question, alors qu'ils sont clairement informaticiens et connaisseurs du libre, démontre la différence de mentalité et de compréhension énorme. Déjà, il y a le modèle social (la cotisation à la retraite et à la sécu notamment) qui entre en jeu, mais aussi l'ouverture d'esprit à un business model différent. Un commentateur avisé répond "peut-être gagnent-ils l'argent qui est dépensé inutilement dans les logiciels propriétaires". Ce qu'on peut voir ici, c'est que la France a su adopter et s'adapter au modèle "open source", à avoir des entreprises profitables en développant du logiciel libre. L'article met presque le doigt sur cette différence de conception qui est fondamentale, et qui explique pourquoi la France fait si bien (et pourrait faire beaucoup mieux sans les embûches du gouvernement et de l'UE).


    Pour finir sur le développement logiciel en France, il y a aussi Mandriva mais c'est sans doute à part, tout comme un nombre énorme (proportionnellement) de développeurs des logiciels libres (souvent contributeurs de gros projets) qui sont étudiants ou thésards en informatique.

    Là où l'article a tort, c'est évidemment en sous-entendant que Sarkozy y est pour quelque chose. Non, Sarkozy n'y peut rien et on peut croire que si c'était un autre président, dans le contexte actuel des choses, il aurait vraiment favorisé le libre beaucoup, beaucoup plus, car là où l'article a raison, c'est que la France est à l'aise avec le libre et qu'il s'agit d'une force stratégique.

    Après l'échec de la France de s'emparer réellement du marché technologique et surtout informatique dans les années 80 et 90 (échec de Bull, manque d'industrialisation des projets de l'INRIA, domination totale des USA), le libre offre une seconde jeunesse et un moyen de non seulement revenir dans la course, mais au passage d'imposer des valeurs dans le logiciel.

    La France, championne du libre? Oui, dans le sens antique de champion -- pas dans le sens compétitif. L'Europe, championne du libre? Certainement, dans le sens actuel de champion.