• # Relativisation

    Posté par . En réponse à la dépêche Les résultats du LHC sous licence Creative Commons. Évalué à 4.

    Bon, je me sens globalement obligé de tempérer le ton optimiste de la news.

    Je suis moi-même convaincu de l'intéret du modèle de publication libre. La raison principale à mes yeux n'est pas économique, mais éthique; quand la recherche publique est financée par les impôts, il est normal que n'importe quel citoyen ait un libre accès à cette production scientifique.

    Maintenant, je trouve que la présentation du business des éditeurs de journaux scientifique est biaisée, car dénuée de fondement historique. Historiquement, les articles scientifiques étaient publiées par des sociétés scientifiques, sortes d'associations groupant les grosses têtes d'une discipline particulière. C'est donc tout naturellement que pour publier un travail, on envoyait son manuscrit à de telles sociétés, qui géraient sa publication. Les universités étaient en général capables de diffuser ces revues à prix coutant, c'est à dire que les chercheurs du monde entier ne payaient que les frais liés à l'édition d'un journal papier. Tout le monde était à peu près content du système, mais le monde a changé. Les universités sont de moins en moins des institutions à but non lucratif, et elles se sont aperçues qu'elles perdaient beaucoup d'argent avec cette activité qui se trouvait être un peu à la limite de ses missions. Les droits d'édition des revues scientifiques ont peu à peu été vendus à des entreprises spécialisées dans l'édition scientifique, qui ont rationnalisé la production. La transition s'est faite en douceur, et ce n'est que récemment que des gens cupides se sont aperçus qu'on pouvait faire beaucoup d'argent gräce à ce procédé, avant ça, la plupart des boites d'édition faisaient un travail relativement honnëte et proposaient les journaux scientifiques à un prix raisonnable compte tenu des faibles tirages.

    Mais il faut être bien naïf pour croire que les publications OpenAccess sont la solution à tous nos ennuis. En règle générale, ces publications ne sont pas éditées par des associations, mais bien par des entreprises, qui sont au moins aussi peu scrupuleuses que les consœurs (ce sont d'ailleurs parfois les mêmes, ou des filiales de ces dernières). Le business de l'OpenAccess est en plein essort, et ses conséquences sont assez inquiétantes:

    * Avant, le problème était que les labos pauvres avaient du mal à accéder aux publications. Maintenant le problème est que ces labos peuvent lire, mais ne peuvent plus publier. C'est un peu le choix entre la peste et le choléra.
    * L'émergence de centaines de nouvelles publications OpenAccess a ravagé la structure traditionnelle des journaux à comité de lecture ; il y a maintenant tellement de journaux disponibles qu'il est très invraisemblable de voir un travail même mauvais ne pas être publié dans une revue à l'impact factor raisonnable, et les travaux publiés se retrouvent dispersés, ainsi que les compétences des comités de lecture et des editorial boards. Il n'existe plus de journaux présentant des listes impressionnantes de sommités comme éditeurs, et les journaux traditionnels se retrouvent en compétition avec de multiples clones dont l'avenir est incertain; la qualité moyenne des travaux publiés s'en ressent.
    * Le modèle "Pay per Publish" au lieu du "Pay per View" amène avec lui une tentation extrêmement perverse, celle de lier les rentrées d'argent de l'éditeur au nombre d'articles publiés, et pas à leur qualité comme c'était le cas précédemment. De fait, le taux d'acceptation de certaines revues est extrêmement élevé, le peer review est tout relatif, et la qualité générale de la production scientifique s'en ressent. Il suffit de voir que la publications des articles "rebuts", rejetés par les autres journaux, est utilisé comme fond de commerce par certains journaux, comme PLoS One. Oyez Oyez chercheurs, nous publions contre monnaie sonnante et trébuchante tout manuscrit impubliable! L'appel est irrésistible, et le commerce est florissant. Il faut se rentre à l'évidence, l'OpenAccess va relativiser le peer review, en le faisant passer d'une variable binaire (cet article a été considéré comme acceptable par la communauté) à une variable quantitative (cet article a été publié dans tel journal, qui est connu pour ses critères assez laxistes / très sévères). Accessoirement, la qualité de la typographie et de la mise en page est souvent deficiente dans ces journaux, où le texte n'est parfois même pas relu par un correcteur professionnel. J'ai à plusieurs reprises été extrêmement déçu du rendu déplorable du PDF publié.

    La transition d'un modèle de publication fermé vers un modèle ouvert est probablement un progrès, et semble de toutes manières inévitable. Mais ces deux modèles viennent chacun avec leurs défauts et leurs tentations, et mon expérience me porte à croire que les perversités du système OpenAccess peuvent être redoutables, car en plus de saigner (d'une manière différente) les budgets des universités, ils risquent grandement d'affecter la qualité de la production scientifique si le monde académique n'est pas capable de s'organiser pour trouver d'autres manières de réguler et d'évaluer le flux continuel de publications scientifiques.